Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

La Liberté n'est pas un dogme!

par AL de Bx 28 Juin 2010, 21:14 Philosophie

L’extension indéfinie de l’Etat providence qui prévient la moindre prise de risque et qui tend, sauf rares exceptions, à décourager à la fois l’esprit d’aventure et les aventures de l’esprit .

 

http://www.okvoyage.com/images/article/72-photo-new-york/statue-de-la-liberte-2-resize.jpg

 

Les principes organisés par les Lumières autour et en fonction de l’idée de liberté, autrement dit d’autonomie individuelle ne sont en effet nullement des dogmes. Ils reposent sur une longue réflexion critique, sur une connaissance approfondie de la psychologie humaine et des ressorts de l’action collective. Ils s’appuient sur une expérience qui permet d’anticiper les enchaînements négatifs entraînés de façon quasi inéluctable par des concessions initiales, même si ces dernières ont été consenties avec les intentions les plus généreuses. Voilà pourquoi la remise en cause contemporaine de l’individualisme des Lumières me paraît être une résurgence de la tentation totalitaire, correspondant à une réaction nostalgique de repli vers un modèle holiste et néo-féodal.

Pour commencer par la résurgence de la tentation totalitaire, la mise entre parenthèses des droits formels (tel que le droit d’expression) aussi longtemps que les conditions de leur réalisation ne sont pas remplies (tels que les moyens de financer un journal) est par exemple un des effets pervers les plus connus, les mieux vérifiés de l’idéologie marxiste-léniniste. En application de cette distinction entre droits formels, insuffisants, et droits réels, nécessaires, les principes libéraux affirmés dans la constitution stalinienne de 1936 n’ont empêché ni les purges, ni les procès de Moscou, avec la bénédiction de juges et de professeurs de droit. Toutes choses égales d’ailleurs, l’argument selon lequel les droits formels sont sans valeur, dès lors qu’ils ne sont pas traduits dans les faits a resservi, en 1998, pour mettre en place le projet posant l’obligation légale de quotas égaux de représentants des deux sexes à l’Assemblée nationale et dans les collectivités locales. Je voudrais m’attarder un instant sur cet exemple, qui me paraît avoir été, à date récente, une des illustrations les plus remarquables de la défaillance du débat intellectuel dans notre pays.


Il n’a pas manqué, en effet, de juristes et d’intellectuels pour approuver cette mesure, ne serait-ce, a-t-on dit, qu’à titre transitoire, comme si une seule loi votée dans notre République a jamais été provisoire. Les objections de droit à l’obligation de parité sont pourtant aveuglantes. Cette mesure viole ouvertement plusieurs principes fondateurs des libertés : l’indifférenciation des citoyens devant le vote est la plus évidente  mais en asseyant un statut juridique sur une condition biologique, elle confond la nature et la culture, le sexe et la fonction. Elle se défend d’être communautariste, dans la mesure où la parité ne se confond pas avec un quota. Mais elle l’est pourtant, de façon beaucoup plus fondamentale, en ce sens qu’elle emprisonne l’individu dans le déterminisme d’une identité. On se situe ici aux antipodes de la définition républicaine de la nation, qui résulte d’un accord de libres volontés. Enfin, en plaçant l’égalité des sexes sous la surveillance d’un contrôleur, elle cède à l’idéologie qui, en rejetant la sanction a posteriori de nos conduites, trahit la répugnance du citoyen moderne à payer le prix de sa liberté. Elle lui préfère la logique liberticide de la prévention, qui rend l’individu créancier d’un Etat providence amené, pour réduire au minimum les coûts sociaux, à prévoir chaque jour de nouvelles obligations pour anticiper les moindres risques, les moindres conflits.


La démonstration des dangers contenus dans le projet de parité était aveuglante. Elle n’a rien pesé face au constat que notre pays était la lanterne rouge de l’Europe en matière de représentation féminine. A rien n’a servi d’indiquer que des mesures de soutien matériel et financier auraient été aussi efficaces et idéologiquement moins néfastes. Il était clair, dès l’origine, que l’on n’en resterait pas là et que, de proche en proche, l’obligation de parité s’étendrait au recrutement des services publics, puis des entreprises privées. En juin 1998, lorsque ce texte fut annoncé, un journal de la deuxième chaîne montrait avec faveur un film pédagogique, en vérité de propagande, réalisé par un « collectif », qui accusait les enseignants d’« inférioriser » inconsciemment les jeunes filles. Le contrôle des comportements était et demeure au bout de la mire. Il a commencé, comme toujours, par des normes fixées par les experts. Il finit par les juges.


Troublant est, de même, le silence de la majorité des intellectuels devant la logique implacable qui a conduit les juges à exploiter le besoin de transparence suscité par les affaires de financement des partis politiques pour étendre sans fin le champ de leur saisine et inverser la charge de la preuve au détriment de ceux qui exercent des responsabilités, en obligeant ces derniers à démontrer leur innocence. Dans ce cas encore, l’argument du réalisme vaut droit. La fin justifie les moyens, nécessité fait loi. On croyait savoir que dans une société libre, mieux vaut prendre le risque de laisser courir un coupable que de condamner un innocent. On croyait que les droits de la défense impliquaient que le justiciable ne soit pas contraint de témoigner contre lui-même, et de dire la vérité. L’actualité judiciaire nous apporte chaque jour la nouvelle de pratiques contraires. On cherche l’écrivain qui, pour faire justice de cette justice, retrouverait les accents de Camus démontant, dans L’homme révolté, la logique perverse des éternels Saint Just : «
 Prouvez votre vertu, ou entrez dans les prisons ! ».

La prescription elle-même, par mille détours, se trouve de plus en plus fréquemment contournée. Il s’agit pourtant, au-delà même d’une garantie d’ordre public, d’un principe de civilisation. La prescription est la condition de l’exercice du droit de propriété, qui pourrait être, sans elle, indéfiniment contesté. Elle est indissociable du progrès qui a consisté à lier la sanction de la faute à la personne et non à l’acte (sans quoi l’on continuerait à pendre les chiens), et cela non d’un point de vue moral, intemporel, mais dans l’intérêt de la société – avec une exception en cas de crime contre l’humanité. Enfin, la prescription commence au point où les passions de la mémoire laissent, dans une société adulte, la place à l’examen critique de l’histoire. Rien ne révèle plus fortement la crise des principes fondateurs du lien social en France que la résurgence des anciens ressentiments et le retour des guerres de mémoire.


Nous payons très cher le fait que, depuis la fin du XIXe siècle, la liberté ait été le plus souvent reléguée au second rang dans les préoccupations des intellectuels alors que, dans le monde anglo-américain, elle a continûment occupé la première. Même pour les intellectuels de gauche qui se sont battus du côté de la Résistance ou pour l’indépendance des peuples colonisés, le combat pour la liberté, prioritaire aux yeux de la France libre, a été subordonné à la recherche de la paix ou à la réalisation d’une société égalitaire. Quant aux intellectuels libéraux, l’auréole tardive de Raymond Aron témoigne qu’ils ont toujours été très minoritaires  ils étaient, au surplus, partagés entre un camp utilitariste à l’anglo-saxonne, plus attentif aux procédures et à l’efficacité sociale, et une sensibilité républicaine conservatrice, plus soucieuse, en son fond, d’ordre que de liberté.


Or la question centrale qui se pose aux sociétés de masse contemporaines n’est plus le droit, ni l’égalité, qui s’inscrivent dans la logique de la démocratie  ce n’est plus la morale, devenue indissociable de tout projet politique à vocation majoritaire après la faillite du fascisme et du marxisme-léninisme. La question centrale est de savoir comment éviter que la montée en puissance du droit, de l’égalité et de la morale n’aboutisse à une multiplication des normes telles qu’il ne reste plus aux individus aucune marge de liberté. Même si les intellectuels d’aujourd’hui ont retenu quelques leçons de l’apocalypse totalitaire, ils préfèrent, pour la plupart, travailler au progrès de l’équité, de la transparence et des solidarités communautaires plutôt que de donner à leurs contemporains les moyens conceptuels et psychologiques de poursuivre le projet émancipateur des Lumières.


Davantage : comme dans les années 1900 et 1930 où se concoctèrent quelques uns des ingrédients du fascisme, le projet apparu au XVIIIe siècle se trouve remis en cause, et même inversé au nom d’un raisonnement historiciste à rebours. Depuis la commémoration du bicentenaire de la Révolution française en 1989, un certain nombre de courants de sensibilité hérités du traditionalisme catholique, du socialisme utopique et du gauchisme ont constitué une alliance objective pour prendre leur revanche sur l’individualisme universaliste cher aux Philosophes. A les entendre, ce ne seraient pas les réactions communautaristes et identitaires, mais bien la foi dans la raison et dans le progrès qui, en subordonnant l’individu à l’Etat, auraient été responsables des totalitarismes du XXe siècle. Leur conception de la société se veut le plus proche possible de l’ordre de la nature  c’est celle d’une fédération de corporations, de communautés et de régions fédérées dans une Europe néo-féodale. On ne saurait être plus éloigné des Lumières. Celles-ci rêvaient d’accomplir un homme pluriel dans une humanité unifiée. Nous nous dirigeons vers la conception d’un individu monolithique dans une humanité divisée.


Face à ce réveil de mythologies régressives, appelons de nos vœux des éveilleurs capables, selon la belle formule de Raymond Aron, d’ « inviter l’homme à maîtriser sa nature et à rendre conforme à la raison l’ordre de la vie en commun ». L’enjeu est rien moins que de faire redécouvrir à chacun les réflexes de la liberté. 

Slama,

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires
M
<br /> <br /> Michel Bourgeois Très bon article ...<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
N
<br /> <br /> Nidhalg Freeland qui écoute encore les intellectuels? Quelle perte de temps.. que c'est triste d'avoir besoin des<br /> autres pour penser..<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> <br /> Stéphane Geyres Nous payons très cher le fait que, depuis la fin du XIXe siècle, la liberté ait été le plus souvent<br /> reléguée au second rang dans les préoccupations des intellectuels alors que, dans le monde anglo-américain, elle a continûment occupé la première.<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
S
<br /> <br /> Stéphane Geyres<br /> <br /> "Même pour les intellectuels de gauche qui se sont battus du côté de la Résistance ou pour l’indépendance des peuples colonisés, le combat pour la liberté, prioritaire aux yeux de la France<br /> libre, a été subordonné à la recherche de la paix ou à la réalisation d’une société égalitaire."<br /> <br /> <br /> <br /> <br />
Répondre
I
<br /> <br /> Ivo Dimitrov la constitution stalinienne de 1936 n’ont empêché ni les purges, ni les procès de Moscou,<br /> avec la bénédiction de juges et de professeurs de droit.!!!!!<br /> Et on ne doit jamais oublier que le socialisme adore traiter les gens comme des enfants. Dire et prescrire tout. Pour le bien de l'enfant. Et on infantilise les sociétés! Qui devient... capables<br /> de rien!<br /> C'est l'Individu qui fait le progrès. Mais être Individu - c'est difficile! Alors …restons des enfants?<br /> <br /> <br /> <br />
Répondre

Haut de page