Les affaires de corruption individuelle paraissent bien mièvres par rapport aux milliards d’argent sale qui transitent via les
réseaux tentaculaires du ballon rond. Un rapport international sonne l’alarme La FIFA défraie – le cas de le dire – la chronique depuis les révélations du
Sunday Times au mois d’octobre. Six dignitaires ont été suspendus pour «violation du Code éthique». Au-delà de ces affaires personnelles – et à
moins que le choix des pays hôtes des Coupes du monde 2018 et 2022, le 2 décembre, ne tourne au comique
troupier – une maladie autrement plus grave est en train de gangrener le football: le blanchiment d’argent.

Une étude réalisée par le très sérieux GAFI (Groupe d’action financière, lire l’encadré), lequel dépend de l’OCDE, étude intitulée «Money Laundering through the Football Sector», pointe le problème des deux index: le milieu du ballon rond représente le terreau idéal pour le lavage des capitaux boueux.
Le contexte général
Les profits galopants et l’économie globalisée constituent des facteurs de risques accrus pour que l’argent sale investisse le
sport, dit le rapport. Quelles disciplines en particulier? Le foot, le cricket, le rugby, les courses de chevaux, de motos et de voitures, le hockey sur
glace, le basket et le volley. Pourquoi le foot en pole position? Parce qu’il s’agit du «candidat idéal», écrit le GAFI. Des milliards de fans, 265 millions
de pratiquants dont 38 millions de licenciés, 5 millions de dirigeants et d’arbitres, 301 000 clubs, la globalisation
du marketing et des transferts depuis l’arrêt Bosman de 1995, l’impact social grandissant, tout est réuni afin d’établir de «bonnes» connexions avec le
crime organisé.
L’aspect financier
La FIFA étant divisée en six Confédérations renfermant la bagatelle de 208 Etats – donc autant de membres physiques – le
«parapluie» est largement ouvert. D’autant que la plupart des gouvernements admettent, dans leur politique pratiquée, la spécificité du sport, son importance
sociale, éducative et culturelle, faisant de lui un domaine économique à part. Pour mieux cerner les enjeux pécuniaires, il suffit de jeter un oeil à un
autre rapport, celui établi par le cabinet d’audit Deloitte concernant la saison footballistique 2008/2009 en Europe, la Confédération évidemment la mieux nantie: 15,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires (13,8 l’exercice précédent), 7,9 milliards (7,7
en 2007/2008) de revenus pour les cinq ligues majeures – Angleterre (2,3), Allemagne (1,575), Espagne (1,501), Italie (1,494), France (1,048), celle-ci pour
la première fois au-dessus du milliard. Les salaires des joueurs dans ce même «big five» ont augmenté de 6% et s’établissent à un niveau supérieur à 5 milliards d’euros, le bénéfice d’exploitation à 172 millions. 47% des ressources (3,712 milliards) proviennent des
droits TV. Derrière les cinq, les Pays-Bas plafonnent à 422 millions de rentrées, illustrant le fossé qui se creuse inexorablement. Le GAFI relève que de
tels flux financiers naviguent entre clubs, joueurs, sponsors, médias, investisseurs, agents, propriétaires de stades, réseau qui rend à la fois aisé
la pratique de l’évasion fiscale et du blanchiment, et complexe la détection de ces délits.
Les cas concrets
1. Renflouer un club amateur. Une brigade financière s’est aperçue que les comptes d’un petit club, régulièrement en déficit,
étaient comblés en fin de saison par des versements exceptionnels d’un businessman via plusieurs de ses sociétés. Il se trouve que le quidam était aussi
président dudit club, et que ses retraits intempestifs ont compromis l’équilibre de ses compagnies. Il est actuellement inculpé de détournements de fonds et blanchiment. (Source: France).
2. Investir dans un club en difficulté financière. La brigade fiscale du pays «B» reçoit un avis bancaire de transactions
suspectes concernant le club «A», qui cherche plusieurs millions d’euros afin d’éviter la faillite.
Un groupe sud-américain, lié à un homme qui a déjà investi dans plusieurs clubs à l’étranger, fait une proposition. Après
enquête, ces fonds se sont avérés d’origine illégale. (Source: Belgique).
3. Placer l’argent de la drogue dans le football. Humble citoyen mexicain qui revient au bercail une fois avoir fait fortune
outre-mer, M. Untel rachète un club qui végète en 3e division, sans espoir de rendement. Pourtant, il paie des salaires élevés, modernise les infrastructures
et se moque du sponsoring.
L’équipe monte en 2e division. Et son mécène est identifié comme le patron d’un réseau de trafiquants de drogue… (Source:
Mexique).
4. Devenir propriétaire d’un club. En 2006, un club italien connu décide de mettre ses actions sur le marché boursier.
Aussitôt, elles grimpent au plafond. Simultanément, des individus menacent par téléphone le président du club s’il refuse de leur céder ses parts (environ 24
millions d’euros). Les investigations conduites par le procureur de la République mèneront tout droit à une organisation mafieuse opérant en Italie
centrale, désireuse d’acquérir le club. Les poursuites portant sur le blanchiment d’argent et l’extorsion de fond sont en
cours. (Source: Italie).
5. Transférer des joueurs. Un club d’Amérique du Sud lourdement endetté, sis dans un pays «Z», signe un contrat de management
avec un fonds d’investissement basé sur le territoire d’un paradis fiscal. Lequel fonds promet d’effacer l’ardoise du club, puis achète un footballeur en
Argentine pour 20 millions de dollars. Le club acquéreur du pays «Z» transfère enfin l’argent sur un compte que le vendeur possède dans un troisième
pays. Ainsi les 20 millions n’ont-ils jamais pénétré en Argentine ni été taxés. (Source: Argentine).
Le GAFI énumère de la sorte une quinzaine d’exemples réels, où l’on voit encore le rôle trouble de certains agents de joueurs
et les dégâts causés par les paris truqués sur Internet. Tous montrent à quel point il est facile de blanchir des sommes colossales et d’escroquer le fisc
par le truchement du football.
Les moyens de lutte
Que ce soit à l’échelon politique international et national, à celui des instances dirigeantes – la Ligue française, la
Federcalcio italienne, l’UEFA, le CIO, la FIFA ont déjà mis en place certains garde-fous –, les mesures à appliquer convergent vers ces thèmes: créer une
prise de conscience généralisée du danger; appliquer la transparence financière dans tout système de gouvernance; explorer les pratiques entrepreneuriales les plus «propres»; mieux coopérer, du côté des associations sportives, avec le secteur privé; unifier les règlements
internationaux; développer l’entente internationale entre brigades financières et administrations fiscales; se pencher sérieusement sur comment mettre une
muselière aux paris sur le Net. Car là, on végète à l’âge de pierre législatif.
Le blanchiment, gangrène du football
Source, journal ou site Internet : Le temps
Date : 27 novembre 2010
Auteur : Fred Hirzell
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