Il existe, bien sûr, beaucoup d'ambiguïtés au sujet du mot
| En effet, si l'on se réfère à la distinction classique entre la droite et la gauche, il faut bien reconnaître que, dans la plupart des pays, la droite regroupe, certes, quelques libéraux, mais aussi – et même surtout dans un pays comme la France – des interventionnistes, des conservateurs, des nationalistes, qui sont en réalité des adversaires du libéralisme. Et c'est pourquoi Friedrich Hayek a eu raison de souligner (dans son texte « Why I am not a Conservative ») qu'il ne fallait pas opposer la droite et la gauche, mais les constructivistes et les libéraux. Les premiers veulent construire une société conforme à leurs préjugés et il y a donc des constructivistes de droite comme de gauche. Les seconds veulent simplement défendre la liberté individuelle et les droits individuels sans prétendre déterminer la société qui résultera de l'exercice de la liberté. |
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Mais il faut aussi dénoncer l'excessive politisation de notre époque. Elle conduit à prendre pour critères de
référence les distinctions qui ont cours dans le monde politique. Pour en donner un exemple, il arrive souvent qu'on me demande si je suis proche de tel homme politique réputé libéral et je
réponds invariablement:
Si l'on entend par
Ce que l'on appelle la vie économique n'est qu'une partie, peut-être la plus visible, mais pas forcément la plus
importante, de la vie humaine. Comme l'a si bien montré le grand économiste libéral Ludwig von Mises, on ne peut comprendre les mécanismes économiques (ce qu'il appelait la catallaxie) qu'en les
resituant dans l'ensemble plus vaste de l'activité humaine (ce qu'il appelait la praxéologie ou science de l'action). Il ne faut donc pas
Un mot tout de même sur le profit. On pourrait dire, en un sens, que tout le monde cherche son profit puisque toute
action vise à améliorer sa situation (mais pas nécessairement sur le plan matériel). Mais on peut aussi donner au profit un sens plus précis, à savoir ce qui reste de la valeur produite dans une
entreprise après qu'on ait honoré tous les contrats certains (contrats de salaires, d'intérêts, de fournitures de biens et services). Autrement dit le profit est une rémunération résiduelle et
donc risquée. Or, étant donné que l'incertitude existe toujours dans une société humaine, le profit – rémunération résiduelle – existe toujours. Le problème essentiel consiste alors à savoir à
qui il est attribué. Cette répartition est légitime dans l'entreprise capitaliste – et seulement elle – parce que le profit, rémunération du risque, revient à celui qui a pris le risque en
charge. Et tout le monde profite de ce que certains – les propriétaires d'entreprise – aient accepté ce rôle.
La liberté est souvent défendue à l’aide d’arguments utilitaristes, dans le sens où si l’on baisse les impôts, par
exemple, la croissance repart. Cela suffit-il?
Certainement pas. Tout d'abord les arguments utilitaristes rencontrent rapidement des limites. En effet,
l'utilitarisme consiste à juger d'une situation à partir de ses résultats. Mais quels critères va-t-on utiliser pour évaluer ces résultats lorsqu'ils concernent non pas un individu, mais un
ensemble d'individus? Tous les membres d'une société auront nécessairement des opinions différentes et incompatibles, ce qui signifie tout simplement qu'il est impossible de définir un optimum
social. Le seul principe universel qui nous permet d'évaluer une situation de manière non-contradictoire consiste à se demander si les hommes ont agi librement ou sous la contrainte (quels que
soient les résultats obtenus du fait de leurs actions). Et bien entendu, ce principe correspond à une exigence éthique. Ainsi, en face d'un problème social quelconque ne nous demandons jamais si
le résultat nous paraît bon ou mauvais, mais seulement s'il a été obtenu par le libre exercice de la liberté (sur la base de droits de propriété légitimes et de liberté contractuelle) ou s'il a
été obtenu par la contrainte (qu'elle soit légale ou non).
La base d’une société libérale c'est d'abord, évidemment, la liberté individuelle. Mais comment se concrétise-t-elle? Par la propriété et la responsabilité. En effet, être libre c'est être propriétaire de
soi-même (sinon on est esclave). Mais on n'est pas totalement propriétaire de soi-même si l'on n'est pas totalement propriétaire du produit de ses actions: ce qui fonde le caractère légitime de
la propriété, ce sont les actes de création originaires. Il est alors paradoxal que, bien souvent, ceux qui fustigent – avec raison – l'esclavage, acceptent et même recommandent des actes de
spoliation de la propriété – par exemple par l'impôt: il revient en effet au même d'être un esclave obligé de travailler pour son maître ou d'être censé travailler librement, mais d'être obligé
de remettre à son maître une grande partie du fruit de son travail.
À partir du moment où les droits de propriété ont été définis, on peut définir la responsabilité, c'est-à-dire le
fait de supporter soi-même les conséquences bonnes ou mauvaises de ses actes. Ainsi on est responsable d'un dommage – et on doit le réparer – dans la mesure où l'on a porté atteinte aux droits –
préalablement définis – d'autrui.
Une troisième voie? Pourquoi pas? Du point de vue des principes il ne peut pas exister de troisième voie, car on ne peut pas être
Les scandales financiers ont fourni un prétexte pour renforcer les compétences de l’État, apparemment jugé
infaillible. Ce qui est ahurissant dans le cas de l'affaire Enron (et de quelques autres),
c'est que des affaires de ce type soient aussi rares. Leur rareté est bien la preuve que le système capitaliste est certes non pas un système parfait – car la perfection n'existe pas –, mais le
meilleur des systèmes. Il repose en effet sur des principes simples et éthiquement fondés: le respect des droits légitimes, l'obligation d'honorer ses contrats. Les propriétaires d'une entreprise
n'ont rationnellement pas pour objectif de faire faillite et c'est pourquoi ils sont incités à respecter leurs contrats et à ne pas tromper salariés, clients ou prêteurs. Par opposition, les
hommes de l'État sont irresponsables puisqu'ils ne supportent pas les conséquences de leurs actes. Et l'on voudrait que les irresponsables contrôlent les responsables! D'un point de vue pratique,
pour se référer à nouveau à l'affaire Enron, il est frappant de constater que le marché avait sanctionné par une baisse des cours les mauvaises pratiques des dirigeants d'Enron, bien avant que
les organismes officiels (par exemple la Securities and Exchange Commission) ne le fassent.
De ce point de vue, il faut faire attention au langage: on a traduit en français le mot anglais
Prenons le problème de l'information. Si l'État réglemente le niveau d'information qui doit être fourni par les
firmes au marché, il risque d'exiger trop d'informations – ce qui constitue un gaspillage de ressources – ou une insuffisance – ce qui donne une fausse sécurité au marché. Par contre, c'est par
l'intermédiaire de processus continuels d'essais et d'erreurs que le marché – c'est-à-dire les hommes – s'adapte de manière à fournir le montant et la qualité d'information qui correspond le
mieux aux besoins des uns et des autres. L'affaire Enron a certainement été utile en montrant quelles améliorations pouvaient être apportées à ce sujet. Le marché utilise ces leçons et il faut
surtout éviter de nouvelles réglementations.
De nombreux commentateurs ont également réclamé la ressuscitation de Keynes pour sortir de la
Chacun d'entre nous peut facilement comprendre dans la vie quotidienne ce qu'est un acte libre et ce qu'est un acte
contraint. Mais il est souvent difficile de comprendre comment fonctionne une société où les hommes sont véritablement libres. De là vient le préjugé selon lequel il faut imposer une direction
centralisée et pratiquer des politiques économiques sans laquelle, dit-on, l'anarchie règnerait. Par ailleurs, à partir du moment où il est possible d'obtenir quelque chose non pas par ses
efforts productifs, mais en ayant recours à la contrainte publique, on arrive à une situation comme celle qu'a si magnifiquement décrite Frédéric Bastiat en définissant l'État comme
Mais toute intervention étatique dans les interactions individuelles se traduit par ce qu'on appelle parfois des
À titre d'exemple, on prélève des impôts pour pratiquer des politiques d'emploi (distribution de subventions,
développement du Droit du travail, embauche d'inspecteurs du travail, etc.), mais on détruit ainsi les incitations des salariés à travailler et les incitations des entrepreneurs à embaucher
(puisque leurs activités sont rendues moins rentables par l'impôt). Le chômage augmente donc, et l'État réagit en inventant de nouvelles politiques d'emploi dans un cercle vicieux sans fin. Mais,
comme l'avait si bien dit Lady Thatcher, la meilleure politique d'emploi c'est de ne pas en avoir.
Le rôle des médias, y compris ceux financés par l’État. Si je regarde le cas de la France j'y vois surtout un ensemble rigide dont toutes les parties – médias, écoles et universités,
pouvoir politique – sont imbriquées d'une manière qui fait penser à l'Union soviétique. La pensée dominante – pensée interventionniste, floue et bardée de bons sentiments – est le ciment qui
relie tous ces morceaux. Sous le prétexte fallacieux de l'égalité, l'État impose son: monopole dans la formation des cerveaux (et la France est l'un des rares pays où la concurrence n'existe pas
dans le domaine des universités, car elle est interdite). Personne n'a ensuite le courage intellectuel de briser le consensus et personne d'ailleurs n'y a intérêt puisque l'État est omniprésent.
Les chercheurs produisent une prétendue recherche qui légitime de nouvelles interventions, dont les médias font la publicité et que les hommes politiques
appliquent.
À titre d'anecdote, je me souviens des années noires de la sinistre ère mitterrandienne où l'on m'avait fait venir
(par erreur...) pour une émission de télévision et où le rédacteur en chef m'avait renvoyé de peur de recevoir le lendemain un appel téléphonique de l'Élysée. On n'en est plus tout à fait là,
mais par contre la virulence des médias s'est accrue à l'encontre de la pensée libérale.
C'est parce que les problèmes sont complexes qu'il faudrait recourir aux instruments de compréhension fournis par
la pensée libérale. Ce sont en effet les penseurs libéraux qui ont été ou qui sont les penseurs de la complexité. Ainsi, Friedrich Hayek a été le théoricien de l'ordre spontané, c'est-à-dire de
la manière dont la cohérence peut s'installer dans des systèmes dépendant non pas d'un cerveau central, mais d'une production démultipliée de connaissances. Alors que nous évoluons vers une
économie de réseaux, la pensée libérale – et je devrais plutôt dire celle qui relève de l'école dite autrichienne (c'est-à-dire les héritiers intellectuels de Carl Menger, Eugen Böhm-Bawerk,
Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek) devrait attirer toute l'attention. Je suis persuadé qu'une bonne connaissance des grands auteurs de l'École autrichienne aide à comprendre le monde, mais
aussi à trouver des solutions efficaces dans la vie de tous les jours, quel que soit le niveau auquel on se place (celui d'un pays, d'une entreprise ou même d'une
famille).
La solidarité, encore un concept ambigu dont il faut se méfier! En termes très généraux, on peut dire que tous les
êtres humains sont solidaires en ce sens qu'ils sont des êtres sociaux, c'est-à-dire qu'ils dépendent les uns des autres. Il en résulte que toute action menée par un individu a des conséquences –
jugées bonnes ou mauvaises – sur les autres individus. En particulier, tout échange rend les partenaires solidaires et leur coopération pacifique leur est profitable. Ainsi, dans une entreprise –
que l'on peut définir comme un ensemble de contrats – tous les partenaires sont solidaires, par exemple les propriétaires et les salariés.
Mais il est vrai que le terme solidaire est plus souvent utilisé pour désigner une action unilatérale, plus
précisément un don: on manifeste sa solidarité avec autrui en lui transférant des ressources dont on estime qu'elles lui seront utiles. Bien entendu, dans la mesure où les ressources – en
particulier les ressources en temps – de chacun sont limitées, il est impossible, de ce point de vue, d'être solidaire de tous les habitants du monde et il faut choisir les actes de solidarité
que l'on considère comme prioritaires. C'est un fait d'observation que la plupart des êtres humains ressentent et expriment un sentiment de solidarité à l'égard d'autres êtres humains et
l'Histoire nous offre de ce point de vue un vaste panorama des moyens utilisés pour exercer cette solidarité de manière individuelle ou collective. Ainsi, les oeuvres charitables et autres
associations caritatives sont le fruit d'initiatives volontaires qui ont conduit certains à penser qu'il était préférable de mettre en place des organisations collectives volontaires plutôt que
d'agir isolément. Mais la différence essentielle est évidemment celle qui existe entre les transferts volontaires et les transferts obligatoires.
Ce que l'État appelle la solidarité relève évidemment de la deuxième catégorie et dans ce cas c'est une tromperie
de parler de solidarité. En effet, on ignore nécessairement dans quelle mesure ceux qui subissent les prélèvements les souhaitent volontairement. Quels que soient les mérites des bénéficiaires de
la redistribution, il n'en reste pas moins qu'elle prend sa source dans un acte de spoliation. Et une spoliation reste toujours une spoliation. Comme le dit le dicton,
Une fois de plus, le langage est trompeur. Ainsi, en France, on appellera
La culture financée par l’État, sur ce point, je pourrais me contenter de citer Frédéric Bastiat:
La France a produit de très grands économistes libéraux au fil des siècles. Comment se fait-il que le libéralisme
soit souvent considéré comme une spécialité anglo-saxonne incompatible avec l’esprit européen continental?
C'est un très étrange et très important phénomène. Car il est vrai que des auteurs comme Turgot, Frédéric Bastiat,
Jean-Baptiste Say (et bien d'autres!) ont été d'extraordinaires précurseurs de la pensée économique (en particulier de l'École
Compte tenu de ce que j'ai dit ci-dessus, les plus grands économistes se rattachent pour moi à la tradition
La Société du Mont-Pèlerin a été créée en 1947 par Friedrich Hayek pour constituer une sorte d'Académie
internationale d'intellectuels libéraux. Elle réunit maintenant environ 500 membres d'une quarantaine de pays. Ses activités explicites sont limitées (un ou deux congrès par an), mais son
influence réelle est considérable. Elle est en effet le centre d'un exceptionnel réseau d'intellectuels libéraux à travers le monde. Ainsi, il existe actuellement plus d'une centaine d'instituts
libéraux qui ont généralement été créés par des membres ou des sympathisants de la Société du Mont-Pèlerin. Ce qui est remarquable c'est que, fidèle à ses principes, la Société est arrivée à se
préserver de la tentation de la politisation, de la bureaucratisation et de la médiatisation. Elle constitue en quelque sorte une grande famille intellectuelle.
J'ai eu pour ma part l'honneur de présider la Société du Mont-Pèlerin de 1994 à 1996. Je suis évidemment redevenu
un membre normal, comme cela doit être.
Il y a en Europe deux tendances divergentes, l'une qui conduit à plus de concurrence (par la déréglementation, la
suppression des obstacles aux échanges), l'autre qui pousse à plus de centralisation (par les politiques communes, l'euro, la coordination des politiques économiques, l'harmonisation fiscale ou
réglementaire, etc.). Je crains que la tendance centralisatrice l'emporte et la création de l'euro en est un signe évident. Pour que les économies européennes soient intégrées, il suffirait de
laisser faire la concurrence dans tous les domaines (échanges commerciaux, mouvements de facteurs, bien sûr, mais aussi concurrence fiscale, concurrence réglementaire, concurrence juridique,
concurrence monétaire, etc.). Mais nous n'avons surtout pas besoin d'une Commission européenne et d'un Parlement qui légifèrent et qui réglementent pour toute l'Europe. Le progrès consisterait à
faire exactement l'inverse, par exemple en donnant aux collectivités locales la liberté de décider de leur système fiscal et de reverser une partie de leurs ressources aux échelons supérieurs
(fédéralisme fiscal). Heureusement, le Royaume-Uni – même avec un gouvernement travailliste – exerce une influence compensatrice pour freiner la dérive centralisatrice. Et je forme le voeu que la
Suisse ne soit jamais tentée de rejoindre l'Union européenne, mais qu'elle prouve par l'exemple que la liberté individuelle est toujours le meilleur moyen de résoudre les problèmes économiques et
sociaux.
Le libéralisme, face à l’étatisme! Malheureusement, je n'ai pas l'impression que le libéralisme gagne du terrain dans le débat d'idées. C'est pour moi une
déception car je pensais, lors de la chute du mur de Berlin, que la vérité éclaterait désormais. Mais je me suis vite rendu compte que les adversaires du libéralisme – ceux qui se sont si
lourdement et tragiquement trompés pendant des décennies – ne pouvaient cacher leurs erreurs qu'en pratiquant la fuite en avant: au lieu de célébrer la chute du mur de Berlin comme le symbole
d'un retour à la liberté individuelle, ils ont proclamé la victoire de la démocratie (c'est-à-dire d'un mode d'organisation de la société politique) et ils sont partis en guerre contre les
fictions que sont l'ultra-libéralisme et le néo-libéralisme, deux concepts construits de toutes pièces par les collectivistes et dans lesquels les libéraux ne se reconnaissent
pas.
Je n'attends rien de Valéry Giscard d'Estaing. S'il était vraiment libéral, on s'en serait aperçu lorsqu'il était
Président de la République française. Mais sa présidence a été une ère d'interventionnisme étatique croissant (avec l'exception du retour à la liberté des prix).
De toutes façons, si le libéralisme doit un jour gagner la bataille des idées, il ne viendra pas d'en haut, mais
d'en bas. Et de ce point de vue, j'ai un seul espoir: l'ouverture d'esprit des nouvelles générations. Le combat est en tout cas un combat intellectuel et non un combat politique. La politique
suivra lorsque les esprits auront changé
source: Pierre Bessard L'agefi (Lausanne) les 3, 4 et 5 février 2003.
on retrouve l'article complet sur
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