Moteur principal en panne
Le hic, c est que les conjoncturistes ne s'appuient pas sur du vent pour établir ce pronostic inquiétant. Ils ont analysé les dernières enquêtes auprès des industriels, qui témoignent d'une dégradation brutale du climat des affaires en mai. Les carnets de commandes baissent dangereusement, et avec eux le moral des chefs d'entreprise. En cause, bien sûr, le niveau de l'euro, qui freine les exportations. Mais la nouveauté, c'est le coup d'arrêt à la hausse de la consommation. Voilà dix ans que celle-ci progresse, contre vents et marées. Même le 11 septembre 2001 n'avait pas empêché les achats des particuliers d'augmenter. Chaque année, la hausse dépassait les 2% en volume, soutenant la croissance. La consommation représente 55% de la demande intérieure ...
Or ce soutien fera défaut cette année. L'Insee table sur une progression d'à peine plus de 1% des dépenses des ménages. La rupture s'est produite au premier trimestre. La consommation a subi un coup d'arrêt, avec une stagnation (+0,1% par rapport aux trois mois précédents). Le gouvernement, euphorique, minimise alors cette note discordante. Il impute ce mauvais chiffre à un hiver très doux, qui a réduit les dépenses énergétiques, et au contrecoup du bonus-malus écologique. Les automobilistes ont en effet profité des semaines précédant l'instauration du malus en janvier pour anticiper leurs achats. Pourtant, il semblerait bien que l'atonie de la consommation ne soit pas qu'un phénomène passager. Les dépenses en produits manufacturés ont certes augmenté de 2% en mai, mais il s'agit seulement d'un rattrapage après deux mois de forte baisse.
Salaires bloqués
Principal responsable de cette déprime : l'inflation qui rogne, mois après mois, le pouvoir d'achat des Français. Selon l'Insee, elle devrait s'élever à 3,2% en 2008, plus du double de l'an passé. Déjà, sur les douze derniers mois, les prix alimentaires, dopés par la spéculation sur les matières premières agricoles, ont progressé de 5,7%. Les tarifs du fioul ont grimpé de 50% dans le sillage du baril de brut. Or, contrairement aux chocs pétroliers des années 1970, la flambée des prix énergétiques n'a, cette fois-ci, pas entraîné de hausses des salaires. L'évolution des revenus est restée complètement déconnectée de l'inflation. Fin mars, le pouvoir d'achat du salaire mensuel de base était en baisse de 0,4 point sur un an, selon le ministère de l'Emploi. Du jamais-vu depuis le milieu des années 1990... Sur l'ensemble de l'année, le pouvoir d'achat par ménage devrait aussi baisser de 0,4% en 2008, et plomber encore le moral des Français, déjà au plus bas depuis vingt ans. De quoi les inciter à retarder leurs achats importants. Cette sinistrose est un coup dur pour l'Elysée, qui a fait du pouvoir d'achat son principal cheval de bataille, comme en témoigne la très coûteuse - et très décalée - campagne de pub lancée sur ce thème cette semaine (lire «La rencontre» page 22). Le gouvernement pense que les salariés vont puiser dans leur épargne de précaution pour soutenir la consommation. La décrue du chômage commence, certes, à ralentir, mais l'Insee prévoit encore 200000 créations d'emplois en 2008. «L'institut semble penser que les salariés ne vont pas oser toucher à leurs bas de laine», s'étonne-t-on dans l'entourage de la ministre de l'Economie, Christine Lagarde, avant d'ironiser : «Sans doute est-ce leurs équations aux dérivées secondes qui indiquent cela ! Mais, avec un taux de chômage aussi bas, je ne vois pas pourquoi les ménages seraient si frileux.» Bercy met également en avant les effets positifs du paquet fiscal, notamment l'exonération des heures supplémentaires, qui injecte de l'argent dans l'économie. Sans oublier la loi Chatel, adoptée fin 2007, et la loi de modernisation économique (LME), censées faire baisser les prix de la grande distribution. Pour le gouvernement, le choc inflationniste ne serait, de toute façon, que transitoire. Il parie sur une stabilisation des prix alimentaires et pétroliers en 2009 et sur un ralentissement de l'inflation autour de 2%.
Une prévision qui laisse sceptique l'économiste Patrick Artus. Selon le directeur de la recherche de Natixis, la hausse des prix du brut s'expliquerait, avant tout, par les tensions structurelles liées à la demande des pays émergents. Il envisage donc un baril toujours en progression en 2009, après de 150 dollars. Patrick Artus redoute, en outre, les conséquences du retournement du marché immobilier. «La production de crédits a baissé de 20% depuis un an. Si les ménages ne s'endettent plus, c'est autant d'argent injecté dans l'économie en moins. On a trop tiré sur la corde du crédit immobilier, et la consommation risque d'en pâtir dans les années à venir.» Les permis de construire sont en chute libre, et les ventes ne cessent de faiblir. Une crise qui va peser fortement sur les créations de postes, donc sur les salaires. «Jusqu'à présent, la construction était l'un des principaux moteurs de l'emploi en France», remarque Mathilde Lemoine, directrice des études économiques de HSBC France, qui souligne également l'impact direct de cette déprime sur la consommation en biens d'équipement du logement. «Jusqu'en 2007, les dépenses progressaient à un rythme annuel compris entre 20 et 30%. Aujourd'hui, nous sommes tombés sous les 10%>, et ce ralentissement devrait se poursuivre dans les mois qui viennent.»
La preuve ? Même le petit électroménager, qui profite des innovations comme le four à pain ou la machine à café, recule de 2,2% en mai. La croissance des ventes des écrans plats, l'un des premiers objets de désir des Français, n'a atteint que 3% au premier trimestre, contre 6% l'an passé, selon GfK, et ce malgré l'Euro et les JO. Sur la même période, Bricorama affiche une chute de 5,8% et tout le secteur est en berne : selon la Banque de France, ses ventes en volume ont même dégringolé de plus de 9% en mars. Un désastre. La météo n'explique pas tout. Que l'outillage de jardin en pâtisse, voilà qui est logique, mais le meuble ? «Nous notons un recul de 2, 5 % en mai après quatre mois erratiques, remarque Jean-Charles Vogley, directeur des affaires économiques de la Fédération du négoce de l'ameublement et de l'équipement de la maison. Le milieu-haut de gamme souffre et la fréquentation pèche.»
Fin de l'hyperconsommation ?
Depuis le début de tannée, le shopping n'est plus la panacée pour vaincre le blues. Les Français désertent les magasins comme pour éviter la tentation. Le textile a été le premier à en souffrir. Une enseigne comme H&M a enregistré -8% en mars et -10% en avril. Jean-Paul Onillon, directeur général de Sport 2000, parle de «grosse dépression en avril» après un début de printemps à- 6,5%. «On sait déjà que l'année ne sera pas bonne, prédit Lucien Odier, président de la Fédération des enseignes de l'habillement. Et cela devrait durer au moins jusqu'en 2009. Les soldes devraient être très durs pour les distributeurs et heureux pour le consommateur.»
Quoique... Même les produits à petits prix ne s'arrachent plus. Kiabi a ainsi noté une mévente de -25% en mars. Et le phénomène n'affecte pas que le textile. Dans les grandes surfaces, les ventes en non-alimentaire ont connu au premier trimestre une chute inédite : -8,8% à Carrefour, -6,3% à Casino. A Auchan, les caisses n'ont pas enregistré de repli des ventes, mais «un recul du nombre d'articles vendus par client, compensé par des acheteurs plus nombreux». Plus surprenant encore, les produits alimentaires ont été boudés par les consommateurs. Danone a vu ses ventes chuter de 15% en avril en France. «Pour la première fois, cette baisse ne s'accompagne pas d'une hausse en volume dans le hard discount, souligne Olivier Geradon de Vera, vice-président de la société d'études IRI, qui surveille les sorties de caisses. Et ce n'est pas un accident, die s'inscrit de façon régulière depuis janvier. Nous sommes peut-être à un vrai tournant.»
La fin d'un modèle pour l'économie française, dont la croissance repose essentiellement sur une vigoureuse demande intérieure ? Serge Papin, patron de Système U, semble ne pas l'exclure. «Pour la première fois, l'ensemble de la consommation a baissé en volume. Une vraie rupture, remarque le PDG. Mais de façon plus tendancielle, nous voyons l'apparition d«'objecteurs de croissance». Ces gens qui veulent non pas consommer plus mais consommer mieux. Ces deux phénomènes nous conduisent à une situation qui va durer.» Soumis à la loi du portefeuille et sensibles aux nouvelles injonctions environnementales, les Français semblent vouloir se détourner de l'hyperconsommation. Un autre signe ? Les voitures d'entrée de gamme, comme les Fiat 500, connaissent une explosion de 65% de leurs immatriculations depuis janvier, quand le haut de gamme recule jusqu'à-32%. «Le bonus-malus a joué sur l'achat des voitures plus petites, souligne Richard Verglas, associé à Say Partners. Mais l'impact sociétal est aussi très important : les gens veulent rouler propre.»Les constructeurs d'automobiles se sont plies à cette exigence des consommateurs. De même, toutes les entreprises vont devoir répondre à une façon de consommer moins massive, plus sélective. Grâce à l'innovation ou à de nouveaux modes de vente. Sous peine de plonger dans le rouge.
Source Challenge
Le retour de l’inflation
On croyait l’inflation vaincue. Elle fait un retour en force. Les chiffres sont accablants : 3,2% de hausse des prix en France en un an, 3,7% dans la zone euro, 4,2% aux États-Unis. Aucun pays n’est épargné : « Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés ». 15,1% en Russie, 7,7% en Chine, 11% en inde. Du jamais vu depuis plus de vingt ans. Les ménages ont le sentiment que la hausse est encore plus forte, car ils sont sensibles à certains dérapages : les prix du fuel ont progressé de 47,5% en un an, ceux du lait ou des œufs de 13,6%, ceux du pain de 9,6%.
Faut-il s’en inquiéter ? C’est que l’inflation est une drogue : facile à attraper, difficile à soigner. Les familles subissent de plein fouet cette hausse, qui s’attaque à un pouvoir d’achat déjà bien entamé : cette année, selon l’INSEE, la hausse des prix devrait dépasser celle des revenus. Mais c’est toute l’économie qui est fragilisée par l’inflation. Certes, il est normal qu’il y ait des prix qui montent, pour indiquer les raretés (comme le pétrole) ; il est normal qu’il y ait des prix qui baissent, pour indiquer les secteurs où l’on produit trop : ce sont les signaux de prix qui indiquent nos choix et orientent les entreprises. Ce qui n’est pas normal et représente une maladie économique, c’est lorsque la majorité des prix est en hausse : c’est cela, l’inflation. Dans ce cas, les signaux envoyés par les prix (des « vecteurs d’information » comme disait F. Hayek) sont totalement brouillés. On ne sait plus les interpréter, donc on ne sait plus quels sont les choix des clients et les entreprises sont déboussolées : elles risquent de faire de mauvais choix, ou d’attendre des jours meilleurs ; à terme, c’est toute l’économie (croissance, emploi) qui est touchée.
Il faut donc lutter contre l’inflation. Mais pour soigner, il faut connaître les causes de la maladie. Il faut d’abord écarter les fausses pistes. La plus ancienne est la fixation autoritaire des prix par l’État (le « contrôle des prix ») : on interdit la hausse des prix ; cette politique a eu partout les mêmes résultats : les produits disparaissent aussitôt, et réapparaissent au marché noir ; c’est la pénurie sur les marchés ; comme on disait dans les pays de l’Est, qui pratiquaient cette politique, « ce n’est pas cher, mais il n’y en a pas ». Autre mauvaise politique, le « freinage keynésien » (du nom de l’économiste Keynes) : on réduit à tout prix la demande par exemple en réduisant l’investissement ; ce faisant, c’est la croissance économique qu’on condamne.
En réalité, il y a deux causes à l’inflation. La première est monétaire : l’excès de création de monnaie, au-delà des capacités de production, se traduit en hausse des prix, « trop de monnaie chassant après trop peu de biens ». En ce moment, dans la zone euro, la masse monétaire (M3) augmente de 11 % par an. Contrairement à ce qu’on pense, la Banque centrale européenne est donc trop laxiste. La quantité de monnaie ne devrait pas progresser de plus de 5% par an : l’excédent n’est que du vent : il n’y a pas de richesses réelles en face. L’autre cause de l’inflation, c’est l’insuffisance de la concurrence, car la concurrence fait baisser des prix. En France, de nombreuses professions refusent de s’ouvrir à la concurrence, y compris en manifestant bruyamment. Or la vie économique ne doit pas fonctionner pour les professionnels, mais pour les clients, c’est-à-dire nous tous.
Le retour à la stabilité des prix est à ce double prix : rigueur monétaire et concurrence accrue.
Jean-Yves NAUDET professeur à l’université Paul Cézanne (Aix-Marseille III)/image%2F0991260%2F20140929%2Fob_35568a_bwnnx24iqaa50bf.jpg)

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