Pourquoi l'Inde? Mais parce qu'il s'agit quand même de la plus grande démocratie de la planète, et une des plus vivantes! Un pays de 1,2 milliard d'habitants, dont 85 %
d'hindous, mais aussi des musulmans, des chrétiens, des sikhs, des bouddhistes, 22 langues officielles... et, dit-on, 33 millions de divinités!
L'Inde aussi, parce qu'elle est en train de se transformer et de transformer le monde. C'est un autre géant asiatique qui est en train d'émerger. Avec l'une des croissances les
plus fortes, 8 % l'an dernier, et une classe moyenne de 300 millions de personnes, imaginez, c'est 10 fois la population du Canada!
Remerciement à Céline Galipeau (ca)
L'Inde: tigre ou éléphant?
L'Inde est aujourd'hui capable de révolutionner le monde en inventant la nouvelle « voiture du peuple », la Nano du consortium Tata. Elle est toutefois incapable d'alphabétiser 40 % de sa population. Elle rêve de devenir la nouvelle Chine, mais ses infrastructures évoquent davantage l'Angleterre du début du siècle que le monde développé d'aujourd'hui.
Remerciement à Michel Labrecque (ca)
Revenons au reportage de Céline (Journaliste canadienne R.Ca)
Première étape : Bombay, rebaptisée Mumbai
Enfin, j'y suis presque... Après un voyage de plus de vingt heures, et dix heures et demie de décalage, j'arrive à Mumbai, la grande métropole indienne. C'est l'ancienne Bombay, qui a retrouvé
son nom d'origine en 1996, 50 ans après la fin de l'empire des Indes, sous la pression des nationalistes hindous. Vue des airs, la ville me semble gigantesque: 18 millions et demi d'habitants et
peut-être plus, car qui sait avec certitude combien d'habitants compte la ville? On dit que, dans quelques années, ce sera la ville la plus peuplée du monde après Tokyo!
Le pilote nous annonce que nous ne pourrons pas atterrir à l'heure prévue... congestion sur les pistes. L'aéroport de Mumbai est complètement saturé. Comme le reste des infrastructures de la ville d'ailleurs.
Nous atterrissons avec une bonne heure de retard. Il est 23 h 30. L'air est chaud, humide, il fait 30 degrés. Ma réalisatrice, Christine Campestre, a fait le voyage avec moi. Nous retrouvons notre caméraman, Sergio Santos, qui, lui, est arrivé peu après nous en provenance de Paris.
Notre guide, ou comme on dit dans le métier notre « fixer », nous attend: Mukesh Singh est réalisateur de cinéma et nous accompagnera pendant tout notre séjour à Mumbai.
C'est mon premier contact avec cette ville qu'on surnomme la New York de l'Inde... À cette heure-là, les rues sont presque désertes. Mais pas les trottoirs. Je ne suis d'abord pas très sûre d'avoir bien vu. Pourtant, ce sont bien des corps qui sont étendus à même le sol, parfois sous une bâche en plastique ou un abri de cartons. Ici, on dit d'ailleurs que les trottoirs sont « habités », car des millions de personnes, qui quittent les campagnes pour venir s'y installer, vivent souvent carrément dans la rue ou dans des « slums », des bidonvilles plus ou moins salubres et organisés.
Mais c'est à la lumière du jour qu'on réalise vraiment leur ampleur. Ces bidonvilles recouvrent littéralement Mumbai, ils s'insèrent partout, le long des voies ferrées, aux abords de l'aéroport, entre deux centres commerciaux chics, aux pieds des grands hôtels. Certains croupissent dans une boue noire qui dégage une odeur fétide. Ici, on défèque parfois au milieu des rues...
En fait, le problème c'est le monde. Étouffante, congestionnée, surpeuplée, polluée, chaotique...La ville est asphyxiée. On ne peut plus circuler, les trains sont bondés, les routes éternellement congestionnées. À l'heure de pointe, cela peut prendre une heure pour faire 2 kilomètres! Un cauchemar que les gens de Mumbai, eux, prennent avec philosophie. Ils ne peuvent rien y faire et ne changeraient pas de ville pour tout l'or du monde .
Car Mumbai reste Mumbai, la ville de toutes les opportunités, de tous les espoirs, en plein boom et en pleine euphorie. Une ville qui vous submerge et vous séduit, car c'est toute l'Inde qui
s'y retrouve. Celle qui brille, avec une industrie des services qui explose, de nouveaux bars, des restaurants branchés, de grandes fortunes, et les stars de Bollywood. Et l'autre Inde, pauvre et
analphabète. Mais la magie de Mumbai, c'est que c'est aussi la ville de tous les espoirs, car chacun ici vient chercher le rêve indien. Bref, vous aurez compris que j'ai eu pour Bombay un coup de
foudre. Total et irréversible.
Deuxième étape: Bangalore, la Silicon Valley indienne.
Après la démesure, le chaos et la poussière d'une ville aussi vibrante que Mumbai, c'est un peu le choc en arrivant à Bangalore, dans le sud du pays, une ville de 7 millions d'habitants. Sur la route allant de l'aéroport à l'hôtel, tout me semble petit, terne, et surtout sans âme... J'ai vraiment un peu de mal à croire que je suis au cœur du « miracle économique » indien!
Pourtant, après avoir traversé la ville, on aperçoit les nouveaux temples de la mondialisation qui font la gloire de Bangalore: des immeubles de verre et d'acier ultramodernes, sièges des plus grandes entreprises indiennes de services informatiques, Infosys, Wipro, Tata... ainsi que tous les poids lourds du monde, comme IBM Microsoft ou Google.
Mais ils m'apparaissent comme de petits îlots de modernité, concentrés sur quelques rues, perdus au milieu de l'autre Inde, avec ses rues défoncées, avec ses rickshaws, ses camions, ses voitures qui créent des embouteillages monstres, avec son tintamarre de klaxons. Je suis perplexe: est-ce vraiment ça, la « Cité de l'Électronique », la célèbre « Silicon Valley » indienne?
Une ville de contrastes
Surtout que dans notre hôtel tout neuf, où on nous faisait miroiter un accès Internet ultrarapide... impossible de me connecter, même avec un fil! Et les coupures de courant se succèdent. Les réseaux électriques sont surchargés, il y a de courtes pannes presque toutes les demi-heures. Je me retrouve même coincée dans l'ascenseur. Comment les nouveaux temples de l'informatique et de la haute technologie font-ils pour fonctionner ainsi au milieu des terrains vagues, des ordures abandonnées, des routes inachevées?
Ce n'est que le lendemain que je vais comprendre. En pénétrant dans l'enceinte d'Infosys. Nous avons rendez-vous avec un de ses fondateurs, Narayana Murthy. À l'entrée, gros service de sécurité. On nous remet une carte de visiteur avec notre photo. N'entre pas qui veut sur ce « campus ».
À l'intérieur de l'enceinte, c'est tout un contraste. On entre dans un autre monde. Les cadres et les invités se déplacent en voiturettes électriques, donc silencieuses et non polluantes. 80 hectares, 18 000 employés sur ce site, une magnifique piscine, des terrains de foot, de basket, de cricket, une pyramide du Louvre abritant un auditorium géant, des restaurants, 4 salles de musculation et même un terrain de golf, avec de l'herbe vert tendre taillée au couteau... Bref, on se croirait presque en Californie!
Tout un succès. Créée il y a 25 ans par 7 amis ingénieurs en informatique dans une petite chambre, avec seulement 250 $ en poche, Infosys vaut aujourd'hui plus de 32 milliards de dollars et emploie 80 000 personnes à travers la planète, dont la majorité en Inde, où la moyenne d'âge des ingénieurs est de 25 ans. 25 ans!
La matière grise mise à profit
Et c'est le génie de Bangalore. Contrairement à Mumbai, ville prospère où règnent les grandes familles indiennes aux fortunes bien établies, la capitale du Karnataka a permis à des entrepreneurs partis de rien de bousculer le marché mondial de l'informatique. Comment? En misant, comme les Indiens le font depuis des siècles, sur la matière grise, sur la connaissance.
Car l'Inde produit 2 millions de diplômés universitaires par année, dont plus de 400 000 ingénieurs, qui parlent tous anglais. Un énorme avantage par rapport à la Chine, par exemple, d'autant plus que les salaires sont beaucoup plus bas que dans les pays occidentaux: un ingénieur qui débute ici est payé 9000 à 10 000 $ par année seulement! Alors que c'est quoi, 4-5-6 fois plus chez nous?
C'est ce qui a permis aux entreprises indiennes de devenir de redoutables compétiteurs dans les domaines de la création, de la transformation et de la maintenance des programmes informatiques à distance. Et c'est ce qui a attiré les géants d'un peu partout.
D'ailleurs, ceux-là sont très discrets. Il est strictement interdit de prendre en photo ne serait-ce que leurs imposantes devantures. Des gardes assurent la sécurité tous les 10 mètres.
Encore moins de tourner des images à l'intérieur. Les IBM de ce monde ne veulent surtout pas montrer chez eux l'ampleur de leurs installations ici.
Alors, Bangalore est-elle l'avenir de l'Inde? En tout cas, elle a certainement ouvert la voie... et pas seulement en informatique. Tout près de la Cité de l'Électronique, on construit un nouveau
quartier médical avec des hôpitaux ultramodernes, à l'équipement de pointe, qui pourront accueillir 20 000 patients à la fois! La médecine à grande échelle. La seule façon, m'a dit le médecin
responsable du projet, de faire baisser les coûts de la santé et de permettre à tous les Indiens d'avoir accès un jour à des soins de qualité.
C'est impressionnant, les aspirations, la vision, l'espoir de cette Inde qui avance et qui s'est donné comme objectif de rattraper les pays occidentaux, très vite.
Mysore, où une carte à puce aide les travailleuses du sexe à se protéger du sida
Après ce reportage sur l'Inde qui brille, nous faisons un saut à 135 kilomètres de là, dans la ville de Mysore.
Le Karnataka est un des épicentres de l'épidémie du sida en Inde; environ 250 000 personnes y vivent avec la maladie.
Des chercheurs de l'Université du Manitoba ont mis sur pied un projet-pilote unique: les travailleuses du sexe ont droit à une carte de rabais dans certains magasins, en échange de quoi elles doivent passer un examen médical tous les 3 mois. Et ça marche! Non seulement les chiffres se stabilisent, mais cette « carte de crédit » donne aux prostituées une forme d'assurance et d'estime de soi qu'elles n'avaient jamais eue jusqu'à présent. Aujourd'hui elles ont une association, elles exigent des autorités et de la société qu'on les respecte pour ce qu'elles sont et pour ce qu'elles font. L'une d'entre elles se présente: « Bonjour, je m'appelle Ramya et je suis travailleuse du sexe... »
L'Inde est un pays fascinant. Vraiment.
De Bangalore, nous prenons un vol pour Delhi. Encore une autre facette de l'Inde, très loin du capharnaüm habituel des autres villes indiennes... Nous sommes dans une capitale administrative,
avec des parcs, de larges avenues ombragées, d'élégantes résidences... bref, l'ancienne ville coloniale, un peu froide, construite autour d'imposants bâtiments gouvernementaux datant de l'Empire
britannique.
Bien sûr, il y a aussi la vieille ville de Delhi, au passé musulman plus lointain, avec ses bazars, ses mosquées, ses bus bondés attendant que passe une vache sacrée ou une charrette à bœuf, ses milliers de petits vendeurs qui tentent d'échanger leurs trésors contre quelques roupies... mais cette ville-là, nous ne nous y attarderons pas. Notre voyage prend fin, il nous reste quelques entrevues officielles à faire et un dernier reportage à tourner. Mon coup de cœur.
Vrindavan, la ville aux 5000 temples
Au petit matin, nous quittons New Delhi pour la ville sainte de Vrindavan, à 150 kilomètres, dans l'État de l'Uttar Pradesh. Au bout de la route, j'ai vraiment le sentiment de reculer de quelques siècles! La ville date de plus de 400 ans. Les allées sont étroites, avec des centaines de vieux temples aux murs bruns gorgés d'humidité, et d'où monte le son des prières... Mais la piété à l'indienne n'a rien à voir avec ce qu'on connaît en Occident... Comme tout le reste, c'est très vivant, très coloré. Il y a des dizaines de milliers de pèlerins qui se promènent de temple en temple, des Hare Krishna convertis venus d'un peu partout dans le monde (même de Russie!) et des « sadhus » vêtus de couleur safran. Les sadhus, ce sont des hommes saints qui ont tout abandonné, famille et biens matériels, pour vivre leur religion. Tous ces gens côtoient des centaines de vaches qui, elles aussi, ont trouvé leur coin de paradis, au milieu des singes, des buffles et des ordures. Bref, tout ça forme un joyeux désordre avec les cyclos et les voitures en plus!
C'est carrément un autre monde. Nous avions vu le boom économique, la richesse, la pauvreté, mais nous voilà plongés dans l'Inde mystique, spirituelle... L'Inde traditionnelle aussi, avec tous ses préjugés. En particulier envers les femmes. Car Vrindavan c'est la cité des veuves... Dans plusieurs régions, les veuves hindoues sont encore tenues responsables de la mort de leur mari, puisqu'elles n'ont pas su retenir son âme sur terre. Longtemps, pour expier leurs fautes elles devaient se jeter dans le bûcher crématoire de leur mari. Aujourd'hui elles sont encore des centaines de milliers à vivre le rejet, parfois même de leurs propres fils, et à devoir s'exiler à Vrindavan.
Nous pénétrons dans un des plus vieux temples de la ville. J'avais vu des photos de ces veuves, j'avais aussi vu le très beau film de la Torontoise Deepa Mehta, Water, qui m'avait fait pleurer de rage, avant de partir. N'empêche que je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre.
Le sort des veuves
Elles sont là, assises par terre dans leurs saris blancs usés. Mon cœur se serre.
La plupart ont les cheveux blancs et les yeux vides. Deux fois par jour, elles viennent prier, en échange de quelques roupies et d'un maigre repas. J'apprendrai plus tard que certaines sont là
depuis 10, 20, 30 ans, abandonnées par les leurs, dépendantes de la charité. Les plus belles sont parfois forcées à la prostitution.
Au départ, je voulais faire un reportage sur les filles manquantes, ces millions de petites Indiennes qu'on tue avant la naissance, par avortement sélectif, ou qu'on laisse mourir pendant leurs
premières semaines de vie. Or une collègue avait fait cet extraordinaire sujet avant moi! J'ai alors entendu parler des veuves, et j'ai décidé d'aller voir, sans mesurer toute l'ampleur du
phénomène. Il y a 34 millions de veuves en Inde, et elles sont des dizaines de milliers à vivre ainsi en marge de la société...
Et ce ne sont pas seulement les plus vieilles qui sont jetées à la rue. Nous avons rencontré Tulsi, une jeune femme de 24 ans, extraordinairement belle, venue elle aussi se réfugier à Vrindavan pour échapper aux mauvais traitements de sa belle-famille. En l'écoutant me raconter son histoire, j'ai eu envie de pleurer avec elle.
Pourquoi faut-il que naître fille et grandir femme soit encore une malédiction dans cette région du monde? Mon traducteur, Dinesh, me dira plus tard qu'un des prêtres brahmanes, en réponse à mes questions, avait dit que ces femmes devaient se compter chanceuses, très chanceuses, elles qui n'étaient plus obligées de mourir avec leur mari, et à qui on permettait de vivre... Chanceuses? Sur le coup, Dinesh avait sagement évité de traduire ses propos!
Le bidonville de Dharavi, où s'entassent plus de 400 000 personnes, attire la convoitise des promoteurs immobiliers. C'est que l'espace se fait rare, à Bombay, et le prix de l'immobilier grimpe
en flèche.
Les autorités veulent donc vendre ces 214 hectares, situées en plein coeur de la ville, pour faire place à un complexe de gratte-ciel et de bureaux.
Pour certains résidents, c'est une catastrophe. Car Dharavi n'abrite pas seulement des logements, mais aussi des espaces de travail. Des milliers de mini-entreprises, qui génèrent 400 millions de dollars par année, y ont pignon sur rue.
Les habitants de Dharavi n'entendent pas se laisser déloger si facilement.
Derrière l'Inde de la croissance économique et des histoires à succès, on découvre une toute autre réalité. C'est à Mumbai, l'ancienne Bombay, qu'elle est plus évidente.
On estime que la région métropolitaine atteindra bientôt 20 millions d'habitants. (Et des milliers de personnes s'y ajoutent chaque jour). Mais les infrastructures n'ont pas été conçues pour un si grand nombre de personnes.
Près de la moitié de la population de la métropole s'entasse dans des bidonvilles, sur des terrains vagues ou vit carrément sur les trottoirs, et ne dispose ni d'eau courante ni d'égout.
Vrindavan, la ville aux 5000 temples, est aussi la cité des veuves. À la mort de leur mari, dans certaines parties du pays, les femmes perdent tous leurs droits, même celui de travailler. À Vrindavan, elles peuvent survivre grâce aux aumônes qu'on leur donne pour chanter dans les temples.
Quelque 2,5 millions d'Indiens sont porteurs du VIH. Ceux et celles qui vivent de la prostitution sont les plus touchés.
La dame édentée et vêtue de haillons me regardait en me suppliant de lui donner de l'argent. J'étais assis à la terrasse d'un bistro Coffee Day de Mumbai, en train de siroter tranquillement un délicieux cappuccino. Je l'avais payé 50 roupies (1,25 $). Je me suis fait la réflexion que ça représentait sans doute ce qu'elle allait gagner dans sa journée, comme des millions de ses concitoyens.
Mais, assis autour de moi sur la terrasse, il y avait aussi des Indiens, en train de naviguer sur leurs ordinateurs portables, d'envoyer des messages textes sur leurs téléphones cellulaires ou de draguer tout en buvant leur café ou leur thé glacé. Des femmes étaient habillées en sari, d'autres en jeans très serrés. J'étais le seul Blanc dans l'établissement. Ces Indiens incarnent la nouvelle classe moyenne urbaine, avide de découvertes, de consommation et d'ouverture sur le monde.
Et le resto Coffee Day, où je commençais ma journée, représente une autre réalité de l'Inde qui change. Il s'agit d'une chaîne entièrement indienne, qui compte des dizaines de succursales. Avec son concurrent Barista, Coffee Day a profité dès ses débuts de l'engouement des jeunes pour les produits du café, prenant de vitesse les Starbucks et autres chaînes occidentales. Ils sont des représentants d'une classe d'affaires extrêmement dynamique qui n'a plus peur de la concurrence étrangère. Elle contribue à la transformation de ce géant de plus de 1 milliard d'habitants. Au fait, le café de Coffee Day et de Barista est bien meilleur que celui de Starbucks.
Des fondations fragiles
J'ai passé 10 jours dans ce pays qui voudrait devenir le plus grand tigre d'Asie, mais qui change encore à la vitesse d'un éléphant. J'écris ces lignes du nouveau terminal de l'aéroport de Bombay, un édifice bien plus rutilant que l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal. Sur mon ordinateur portable, j'ai le choix entre une dizaine de connexions Internet sans fil. Mais, pour m'y rendre, il m'a fallu rester coincé dans des embouteillages monstres, dans des rues éventrées, tout en traversant des forêts de bidonvilles où les conditions de vie sont presque inhumaines.
Photo: Michel Labrecque |
L'Inde est aujourd'hui capable de révolutionner le monde en inventant la nouvelle « voiture du peuple », la Nano du consortium Tata. Elle est toutefois incapable d'alphabétiser 40 % de sa population. Elle rêve de devenir la nouvelle Chine, mais ses infrastructures évoquent davantage l'Angleterre du début du siècle que le monde développé d'aujourd'hui.
L'écrivain Suketu Metha, auteur de l'excellent livre Maximum City, Bombay Lost and Found (Penguin Books) utilise une image parfaite: l'Inde est en train de se fabriquer un toit extrêmement luxueux pour sa maison, mais elle a totalement négligé les fondations et les poutres qui lui permettront de le soutenir.
Le prix de la démocratie
Pourtant, l'Inde rêve. Peut-être, après 60 ans d'indépendance, est-elle sur la bonne voie. Même les pauvres disent espérer une vie meilleure, et ils croient avoir bientôt leur part du développement. On trouve maintenant des magasins remplis de télévisions et d'appareils ménagers dans certains bidonvilles.
Tous ces progrès restent bien fragiles. Les inégalités croissent. Pendant que les nouveaux riches s'installent dans des communautés fermées avec parcs et piscines, des agriculteurs se suicident dans les campagnes, ayant perdu tout espoir d'une vie décente. L'environnement pollué et l'insalubrité sont des bombes à retardement.
L'équilibre religieux entre hindous, musulmans et les dizaines d'autres minorités, reste délicat. Le spectre des émeutes communautaires plane toujours dans l'État du Gujarat, où je me suis rendu. En 2002, des milliers de personnes ont perdu la vie dans des affrontements sanglants. Aujourd'hui, dans la métropole d'Ahmedabad, les musulmans se considèrent toujours comme des citoyens de seconde classe. Le nationalisme hindou progresse, alors que la tendance « séculière » héritée du Mahatma Gandhi fait du surplace.
Cependant, contrairement à son voisin chinois, l'lnde discute de tous ses problèmes à voix haute. Des intellectuels, des ONG, des entrepreneurs et des politiciens débattent ouvertement. Cela paralyse parfois le développement, mais les Indiens aiment à penser que la démocratie et la liberté d'expression valent bien quelques années de retard.
Au cours des prochaines semaines, je vous présenterai des reportages sur cette nouvelle Inde et ses énormes défis. Un premier vous fera sentir l'ampleur de la croissance dans la
ville moyenne d'Ahmedabad, une jungle chaotique de 5 millions d'habitants, où la croissance économique explose. Je vous ferai vivre l'immense défi que représente l'éducation, un univers
d'extrêmes à l'image du pays. Vous rencontrerez des marchands de rue, des jeunes de la nouvelle classe moyenne, des étrangers qui ont adopté leur nouveau pays, des intellectuels et deux
générations de femmes modernes qui défient les stéréotypes et le conservatisme de leur pays. J'essaierai aussi de vous faire comprendre ce qui reste du système des castes dans ce pays.
Je vous garantis que vous allez parfois être surpris.
Ahmedabad, une ville de 5 millions d'habitants, est en plein chambardement. Centres commerciaux, tours à bureau et appartements modernes y poussent comme des champignons. La métropole du Gujarat affiche un taux de croissance de plus de 10 %, le plus fort du pays.
Michel Labrecque y a rencontré le dirigeant d'un empire pharmaceutique résolu à se lancer à la conquête du monde. Il nous fait aussi découvrir une classe moyenne émergente et
relativement aisée. Mais cette croissance fait aussi des laissés pour compte : tous ceux qui ne peuvent plus vivre de leur métier traditionnel, sans lien avec la nouvelle économie.
L'Inde possède un système d'éducation supérieure qui contribue à l'émergence de cerveaux et de compétences qui font l'envie du monde entier : scientifiques, gestionnaires,
ingénieurs, médecins... Mais seule une élite peut y accéder. Parallèlement, l'éducation primaire et secondaire souffre de graves lacunes, sans parler des enfants des bidonvilles qui
doivent souvent combiner travail et éducation.
Tata Group constitue l'un des plus importants conglomérats industriels de l'Inde : 300 000 employés, 90 sociétés différentes. Sa division Tata Motors a attiré l'attention mondiale en
lançant la Nano, une voiture qui ne répond pas aux normes occidentales mais qu'on peut offrir à un prix très bas, la rendant accessible aux populations des pays en émergence.
Tata est perçue par beaucoup d'Indiens comme une entreprise impliquée socialement. Elle investit dans la construction d'infrastructures que le gouvernement n'est pas en mesure
d'assumer, et finance de nombreuses ONG dans le domaine social. Mais la propriété privée d'une part significative des infrastructures n'est pas sans problème...
L'Inde vit de profondes transformations économiques, mais le poids de la tradition est encore bien présent dans ce pays continent de 1 milliard d'habitants. Le système des castes de la religion hindoue continue ainsi de régir une grande partie du quotidien de millions d'Indiens.
Officiellement, la discrimination sur la base de la caste a été abolie depuis l'indépendance, en 1947. La vie demeure toutefois difficile pour les basses castes, particulièrement pour les « dalits », autrefois appelés les intouchables.
Reste que les choses changent, à tout le moins dans les grandes villes du pays. La discrimination positive dans le secteur public a permis à plusieurs « dalits » de
s'élever dans l'échelle sociale. Et un débat fait maintenant rage pour que le secteur privé emboîte le pas.
Une mère et ses deux filles vivent, chacune à leur façon, les bouleversements qu'entraîne le développement économique et culturel de Bombay, métropole qu'on appelle désormais Mumbai. L'ouverture sur le monde occidental impose une cohabitation entre tradition et modernité qui n'est pas toujours évidente à réaliser.
Trois femmes, deux générations et de multiples tribulations.
Mukesh Singh, Céline Galipeau, Sergio Santos et Christine Campestre.
Merci à tous
N'omettons pas les beautés de l'Inde
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