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Quelques réflexions sur l'antilibéralisme à la française

par Alain Genestine 15 Mars 2008, 22:57 Libéralisme

 

Liberalisme1172666130 Le discours est sans concession. L’homme fait le procès de « l’économie libérale » dont il dénonce la « faillite universelle ». Pour lui, il faut d’ailleurs plus parler « d’apparence de libéralisme », car en réalité « la production et les échanges » sont asservies « aux puissances d’argent » et ont « recours de plus en plus large aux interventions de l'État ». « Cette dégradation, du libéralisme économique, s'explique d'ailleurs aisément. La libre concurrence était, à la fois, le ressort et le régulateur du régime libéral. Le jour où les coalitions et les trusts brisèrent ce mécanisme essentiel, la production et les prix furent, livrés, sans défense, à l'esprit de lucre et de spéculation. Ainsi se déroulait ce spectacle révoltant de millions d'hommes manquant du nécessaire en face de stocks invendus et même détruits dans le seul dessein de soutenir le cours des matières premières. Ainsi s'annonçait la crise mondiale ».

Pour sortir de cette crise, en finir avec un faux libéralisme économique qui en réalité vise à asservir les plus pauvres, l’homme plaide pour que l’économie soit « organisée et contrôlée » par l'État afin de « briser la puissance des trusts et leur pouvoir de corruption. Bien loin donc de brider l'initiative individuelle », il s’agit de « libérer l’économie de ses entraves actuelles en la subordonnant à l'intérêt national. La monnaie doit être au service de l'économie, elle doit permettre, le plein essor de la production, dans la stabilité des prix et des salaires. Une monnaie saine est, avant tout, une monnaie qui permet de satisfaire aux besoins des hommes ».

 
 

Évidemment, « un tel, système implique un double contrôle : sur le plan international, contrôle du commerce extérieur et des changes pour subordonner aux nécessités nationales l'emploi des signes monétaires sur les marchés étrangers. Sur le plan intérieur, contrôle vigilant de la consommation et des prix, afin de maîtriser le pouvoir d'achat de la monnaie, d'empêcher les dépenses excessives et d'apporter plus de justice dans la répartition des produits. Ce système ne porte aucune atteinte à la liberté des hommes si ce n'est à la liberté de ceux qui spéculent, soit par intérêt personnel, soit par intérêt politique. Il n'est conçu qu'en fonction de l'intérêt national ».

Qui a prononcé ces fortes paroles ? Qui dénonce ainsi l’ultralibéralisme et la mondialisation ? Qui propose ainsi de revenir dans la cadre de l’État nation, un État fort qui contrôlera l’économie ? Un dirigeant d’Attac ? De la fondation Copernic ? De la LCR ? Du PC ? De la gauche du PS ? Ou alors des souverainistes de droite et d’extrême droite ? D’Henri Guaino, le conseiller spécial du Président de la République et souverainiste de choc ? On s’y perd, non ?

Allez, je vous donne la réponse, elle décoiffe : il s’agit du Maréchal Pétain, dans un discours du 1139_10 octobre 1940. N’est-il pas frappant de voir à quel point la dénonciation du libéralisme se fait avec les mêmes mots (à part « lucre », daté) du côté des extrêmes de l’échiquier politique ? Alors, évidemment, je ne dis pas que les antilibéraux sont pétainistes. Je parle ici d’une filiation idéologique qui interpelle, d’une détestation de l’économie de marché qui se perpétue depuis plus de soixante ans dans le discours (et pas dans la pratique), comme si la défaite de juin 1940 n’avait toujours pas fini de produire ses effets. J’avais déjà sur ce blog et dans Libération dénoncé la pensée d’un Michel Onfray qui incarne parfaitement ce courant de pensée qui est en réalité réactionnaire au vrai sens du mot (y compris dans son regret du passé forcément meilleur que l’avenir). A l’heure où les « nonistes » de gauche se réveillent en recommençant à dénoncer le « libéralisme » du traité de Lisbonne (qui est totalement neutre à cet égard puisqu’il ne fait que réformer les institutions), il n’est pas inutile de réfléchir à nouveau aux sources de cet antilibéralisme qui ne fait florès qu’en France (et au Vénézuela, mais comparaison n'est pas raison ;-).

 

Les solutions pour « briser » le libéralisme sont différentes selon les affinités politiques. Pétain a instauré le retour aux corporations d’avant la Révolution française, révolution bourgeoise et capitaliste dans son essence qui visait justement à libérer l’économie de l’étouffoir d’une réglementation excessive. Il y a d’autres méthodes : le communisme, qui consiste en un contrôle total de l’économie par l’État au nom de l’intérêt général, méthode qui a elle aussi échoué. Un moyen terme a été tenté, en France, juste après la guerre. Ainsi, le programme de 1944 du Conseil national de la résistance (CNR) réclame-t-il « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie », « l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’État » et « le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés ». Bref, le CNR réclame un État dirigiste, qui connaîtra son heure de Nonauliberalisme2150x150 gloire sous De Gaulle, un État qui en réalité n’a pas mis fin au corporatisme hérité du pétainisme. C’est cet État que Valéry Giscard d’Estaing et ses successeurs ont démantelé. C’est ce modèle qui, aujourd’hui, fait se pâmer les antilibéraux, dont Michel Onfray qui dénonce le « libéralisme que droite et gauche incarnent en se succédant au pouvoir depuis Pompidou ».

 
Le discours du Maréchal Pétain et les petits cailloux idéologiques qu’il a semés m’inspirent une autre réflexion : l’antilibéralisme (on ne précise jamais « économique », vous le remarquerez) rime en réalité toujours avec l’antilibéralisme politique. Il suffit de voir qui l’incarne aujourd’hui. Mais surtout, les antilibéraux ont toujours réclamé un « État fort » nécessaire pour soi-disant briser l’échine du marché. La Vème République n’a pas dérogé, de ce point de vue. Il faut relire « le coup d’État permanent » d’un certain François Mitterrand pour nous rendre compte dans quel État de droit nous vivons.

 

(Sur plusieurs de ces points, un petit livre à lire que Jean-Marc Vittori –merci à lui- a chroniqué dans les Echos : « la société de la défiance. Comment le modèle français s’autodétruit » par Yann Algan et Pierre Cahuc. Éditions ENS/rue d’Ulm, 102 pages, 5 euros).

Bonus : de jean Quatremer (Libé)

Le droit du travail est le résultat d'un rapport de forces, la sécurité sociale est lié à la Résistance et à la puissante armée communiste qui aurait pu déclencher une guerre civile. L'avortement, c'est aussi le résultat d'une lutte (lisez les mémoires de Simone Veil), je vous rappelle que mai 68 était passé par là et que VGE après Chaban a compris qu'il fallait donner de nouveaux droits aux citoyens. L'Etat, naturellement, est oppressif. Ces temps-ci, il le devient de plus en plus car les citoyens le demandent massivement, de la lutte anti-immigration clandestine à l'antiterrorisme.

ll est urgent de relire Marx (dont l'analyse de l'Etat et de l'économie reste pertinente) et les auteurs libéraux! Qu'est-ce que l'Etat? Que représente-t-il? Le bien en soi? Evidemment pas. L'Etat, ce sont des individus issus des classes privilégiées (elles sont étendues aujourd'hui, je le reconnais). Regardez ce que vient de faire Sarkozy: 15 milliards de cadeaux fiscaux aux plus aisées sous les applaudissements béats des foules. L'Etat, donc, accorde-t-il des droits aux plus démunis juste pour leur faire plaisir? Non, c'est le résultat de luttes sociales, d'un rapport de force. Les conquêtes sociales ont été arrachées les unes après les autres par des citoyens, des individus décidés à se battre et à se montrer solidaire. Le libéralisme, ce n'est pas l'amour du "privé", cela n'a rien à voir. Ce n'est pas non plus le chacun pour soi. Le libéralisme, ce n'est pas l'hyper marché (si j'ose dire), où le plus fort l'emporte toujours. L'Europe est une société libérale où l'Etat joue le rôle d'arbitre. Mais il n'arbitre en faveur des plus démunis que si on lui tort le bras.

Schuman a voté avec les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain avec 568 autres députés. Et la quasi totalité de l'administration lui a prêté serment. Tout comme François Mitterrand... Le traumatisme du pétinisme est profond en France. Cela étant, les hommes qui ont fait l'Europe, si ma mémoire est bonne, ont tous participé à la Seconde guerre mondiale dans un camp ou dans l'autre, voire dans les deux... Ce n'est pas de cela dont il est question dans ce post, mais des racines de l'antilibéralisme français.

L'Allemagne, par exemple, a inventé bien plus tôt que la France la sécurité sociale, et les trusts allemands contrôlaient largement l'économie (c'est pour cela qu'il y a des articles antitrusts dans le traité CECA et dans le traité CEE: il a fallu que Konrad Adenauer force la main de son ministre des finances pour les faire accepter). Les Allemands et les Français ont, en outre, tiré des leçons radicalement différente de la guerre: méfiance vis-à-vis de l'Etat central en Allemagne, dont la puissance a été rendu responsable de la guerre, renforcement de l'Etat en France dont la faiblesse a été rendu responsable de la défaite. "L'antilibéralisme" est minoritaire en Allemagne, pas en France où même la droite répugne à se dire "libérale".

Rédigé par: Jean Quatremer
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commentaires
P
<br /> <br /> <br /> <br /> Philippe Rouchy Exact, á la lecture des libéraux, la médiocratie francaise devient largement moins attrayante et disons plus<br /> inquiétante - en ce qui concerne les libertés.<br />
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Y
<br /> Yul Caravage : Absolument, j'avais déjà remarqué cette filiation au demeurant<br />
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