Barack Obama et son homologue russe ont signé, le 8 avril, un traité de réduction de leurs arsenaux nucléaires. Mais cet accord, tout comme la nouvelle doctrine américaine en la matière, ne constitue qu'une modeste avancée vers un monde dénucléarisé.
Un an après être venu à Prague annoncer “un monde sans arme nucléaire”, le président américain Barack Obama associe de modestes avancées dans le contrôle des armements nucléaires à une rhétorique audacieuse, dans l’espoir que l’esprit de son message convainque le monde de se détourner de l’arme atomique. Le président est de retour dans la capitale tchèque ce jeudi 8 avril pour signer un traité de réduction des armes stratégiques (START) avec la Russie, le premier en près de vingt ans, qui engage les deux pays à diminuer de 30 % leurs déploiements d’armements nucléaires. Le 6 avril, il a également dévoilé la nouvelle doctrine nucléaire des Etats-Unis, saluée par le vice-président Joe Biden comme une “nette rupture” avec le passé.
Mais le traité de réduction des armes stratégiques pourrait se révéler moins ambitieux que ne le suggèrent ses grandes lignes et la nouvelle doctrine nucléaire des Etats-Unis apparaît davantage comme une clarification que comme une véritable rupture. Ces changements sont d’ailleurs présentés par un haut responsable du gouvernement comme des “ajustements de la position [américaine]”. La Maison-Blanche les présente toutefois comme des premiers pas significatifs en vue de minimiser l’importance de l’armement nucléaire dans les relations internationales. Washington espère qu'ils permettront un réchauffement de ses relations avec Moscou, un durcissement des sanctions internationales contre l’Iran et une coopération multinationale pour garantir la sécurité des matières fissiles et empêcher le terrorisme nucléaire.
Cette coopération reste néanmoins fragile. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a en effet souligné que la Russie se réservait le droit de se retirer du nouveau traité si
elle était portée à considérer comme une menace le nouveau système américain de défense antimissile, déjà annoncé. La Maison-Blanche vante, pour sa part, le nouveau traité START comme une
diminution conséquente des ogives nucléaires déployées par les Etats-Unis et la Russie, qui doivent passer de la limite, convenue en 2002, de 2 200 unités à 1 550 maximum pour chaque pays.
Toutefois, en raison de bizarreries dans les règles de comptage prévues par le traité, les Etats-Unis pourraient se mettre en conformité avec leurs nouvelles obligations en ne remisant que
100 ogives, estime la Federation of American Scientists, qui recense les arsenaux nucléaires. Et la Russie, elle, pourra se contenter de n’en mettre que 190 au placard. Cela parce que chaque
bombardier lourd déployé compte comme une arme nucléaire, alors qu’un seul appareil peut emporter des dizaines d’ogives.
“Cet accord n’est pas censé représenter une percée décisive sur la voie d’un monde dénucléarisé”, explique un haut responsable du gouvernement Obama, qui parle “d’accord de transition” pour parvenir à un système de contrôle des armements fiables tout en renforçant les relations russo-américaines et en relançant les efforts d’inspection, qui se sont relâchés depuis l’expiration, le 5 décembre 2009, du Traité de réduction des armes stratégiques de 1991. De même, la nouvelle doctrine nucléaire américaine a abouti à une nette diminution du nombre des cibles, mais elle met beaucoup moins l’accent sur l’inspection. La politique américaine a longtemps affirmé que Washington ne viserait pas de nations non nucléaires tant que celles-ci respecteraient le Traité de non-prolifération et ne s’allieraient pas avec des nations nucléaires menaçant les Etats-Unis. Cette dernière catégorie était conçue pour englober les pays du Pacte de Varsovie alliés à l’Union soviétique.
Selon les experts du contrôle des armements, les changements introduits dans la nouvelle doctrine sont une façon pour la Maison-Blanche de reconnaître que le Pacte de Varsovie n’existe plus, pas plus que l’Union soviétique. “Rien n’indique que l’on soit en train d’assister à un bouleversement en profondeur des mentalités, nécessaire pour commencer à se défaire de l’obsession nucléaire”, estime Paul Ingram, directeur exécutif du Conseil d’information américano-britannique sur la sécurité, un groupe de surveillance du contrôle des armements. George Perkovich, directeur du programme de politique nucléaire de la Fondation Carnegie pour la paix internationale, affirme que ni les Etats-Unis ni la Russie ne semblent prêts, sur le plan politique, à accepter des changements qui se traduiraient par une nouvelle orientation des réflexions héritées de la guerre froide. Il semble néanmoins que les progrès inscrits dans le traité aient effectivement amélioré la coopération internationale, concède Perkovich. En février, la Russie a rendu publique sa nouvelle doctrine militaire, qui impose des conditions plus strictes à son recours à l’arme nucléaire, le limitant à des situations où “l’existence même” de la Russie serait “menacée”.
De source proche du gouvernement américain, on précise que la Chine a également émis des signaux positifs – comme la présence du président Hu Jintao au sommet de Washington sur la sécurité nucléaire les 12 et 13 avril. L’équipe d’Obama pense donc qu’une résolution sur des sanctions à l’encontre de l’Iran pourrait être adoptée plus tard dans le mois par le Conseil de sécurité des Nations unies. Obama, dans le cadre des réunions auxquelles il va assister à Prague, puis à Washington la semaine prochaine, espère obtenir un accord qui inclurait tous les matériaux nucléaires militarisables. Il souhaite également créer des banques internationales de combustible nucléaire qui permettraient à des pays de construire des centrales nucléaires sans avoir à enrichir par eux-mêmes de l’uranium ou du plutonium.
08.04.2010 | Jonathan Weisman | The Wall Street Journal
par ailleurs:
Silvio Berlusconi à Paris pour parler nucléaire et défense avec Nicolas Sarkozy
Les présidents français et italien se retrouvent vendredi à Paris pour leur grand-messe annuelle qui doit marquer la concrétisation de la coopération des deux pays sur l'énergie nucléaire civile et son renforcement en matière militaire. Un an après la signature d'un accord de partenariat "historique", le dossier atomique constituera le plat de résistance des discussions réunissant à la mi-journée Nicolas Sarkozy et Silvio Berlusconi et leurs ministres à l'Elysée. Pas moins de sept accords intergouvernementaux ou industriels doivent y être paraphés par les autorités ou les entreprises françaises (Areva, EDF) et italiennes (Enel, Ansaldo Nucleare), en matière de sûreté, de gestion des déchets, de formation ou d'échanges techniques.
bon ok, qui est le plus t.......?
"Jamais dans l'histoire nous n'avions signé un paquet d'accords aussi cohérents et ambitieux", s'est-on réjoui jeudi à Paris, qui veut faire de l'Italie son "principal partenaire nucléaire en
Europe". A son retour au pouvoir en 2008, Silvio Berlusconi a renoué avec l'énergie nucléaire , abandonnée vingt et un ans plus tôt après la catastrophe de Tchernobyl. Pour réduire sa dépendance
au gaz et au pétrole, l'Italie veut produire en 2030 un quart de son électricité à partir de l'atome. Lors du précédent sommet franco-italien en 2009 à Rome, Italie et France avaient signé un
accord-cadre de coopération et leurs électriciens Enel et EDF créé une société pour étudier un projet de construction de quatre centrales de type EPR (technologie Areva) dans la péninsule. Enel
avait également pris une participation dans le 2e EPR français en construction.
La question ferroviaire également au programme
Pour la France, qui s'est fait souffler en décembre par la Corée du Sud un marché nucléaire de 20 millions de dollars aux Emirats arabes unis, la nouvelle charrette d'accords à signer vendredi
doit renforcer les liens industriels entre les deux pays, avec l'espoir qu'ils déboucheront à terme sur des contrats commerciaux sonnants et trébuchants. "La France souhaite travailler
étroitement avec l'Italie à chaque étape de son retour vers le nucléaire", argumente-t-on à l'Elysée, "il y aura un appel d'offres international pour la construction de centrales, nous espérons
bien gagner cette compétition..."
A côté de ce gros dossier nucléaire, le sommet de vendredi doit aussi être l'occasion pour les deux pays d'enterrer la hache de guerre sur l'ouverture de leurs marchés ferroviaires. Côté italien,
l'entrée de la SNCF dans le capital de l'opérateur privé italien NTV, qui a en outre décidé de s'équiper en trains AGV fabriqués par Alstom, a suscité les aigreurs des chemins de fer italiens
(Ferrovie dello Stato). La "pax ferroviera" signée par MM. Sarkozy et Berlusconi doit permettre d'ouvrir "un nouveau champ de coopération", espère-t-on à l'Elysée. Pour nourrir la coopération
bilatérale en matière de défense, les deux dirigeants doivent aussi annoncer la création d'une brigade alpine franco-italienne de plusieurs milliers d'hommes, sur le modèle de la brigade
franco-allemande qui vient de fêter ses 20 ans. Cette unité sera opérationnelle "dès 2013" et pourrait alors être déployée en Afghanistan, selon l'Elysée.
VOICI UNE REVUE DE PRESSE DU 12 AVRIL 2010 SUR CE SUJET:
Un sommet contre le terrorisme nucléaire
IPSD // Laure Mandeville - LE FIGARO - 12 04 2010
Barack Obama réunit 47 pays à Washington pour sécuriser la matière première des «bombes sales».
Limousines et cortèges de haute sécurité transportant quelque 47 chefs d'État et de gouvernement vont sillonner Washington lundi et mardi, à l'occasion du sommet sur la sécurité nucléaire dont
Barack Obama a pris l'initiative. Décidé à profiter de la dynamique créée par la signature, à Prague, d'un nouveau traité de désarmement avec la Russie -une première depuis 1991-, le président
américain, en regain de forme depuis le passage de sa loi sur la santé, organise ce grand rassemblement pour mobiliser les énergies internationales contre le «terrorisme nucléaire». L'idée de ce
sommet est de définir des règles sévères en matière de sécurisation des matériaux nucléaires et de lutte contre la contrebande, afin d'éviter que des «bombes sales» ne tombent entre les mains
d'organisations terroristes comme al-Qaida.
Ce scénario d'épouvante, qui ne s'est apparemment jamais produit malgré les temps de troubles qui ont suivi l'effondrement de l'URSS, reste une éventualité infime, selon nombre d'experts. Mais
l'hypothèse est sérieusement envisagée par Washington. La posture nucléaire stratégique de l'Administration spécifie d'ailleurs que le terrorisme nucléaire et la prolifération des armes atomiques
sont les deux grandes menaces de l'ère post-guerre froide. Les États-Unis craignent notamment la prolifération de matériel atomique à partir d'États comme la Corée du Nord ou le Pakistan, dont
les services secrets sont soupçonnés de liens ambigus avec al-Qaida.
Le problème de la Russie
«Une bombe nucléaire de 10 kilotonnes à Times Square pourrait tuer un million de personnes», a averti vendredi la secrétaire d'État américaine Hillary Clinton. Dans le Journal du dimanche du 11
avril, l'ancien directeur de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Mohamed ElBaradei, lui donne raison. «On sait qu'il y a du matériel mal protégé dans certaines régions,
notamment en ex-URSS. Nous ne pouvons pas attendre de voir une explosion nucléaire au milieu de Manhattan ou de Bombay pour réagir.»
Selon Michael Adler, spécialiste du nucléaire au Woodrow Wilson Institute, le délai de quatre ans qu'Obama voudrait voir inscrit dans le texte final du sommet paraît «peu réaliste», mais il vise
à accélérer la prise de conscience. «Beaucoup de progrès ont été faits depuis 1989, notamment grâce à la course de vitesse engagée par les Américains pour sécuriser les matériaux nucléaires en
ex-URSS, dit-il. Mais beaucoup de stocks de matériaux restent disséminés un peu partout.»
La chasse à l'uranium enrichi et au plutonium que propose Barack Obama suppose d'identifier les matériaux présents dans les réacteurs nucléaires civils, les sous-marins, l'uranium déjà utilisé
par les centrales, ainsi que dans tous les stocks d'armes nucléaires, notamment tactiques. Le défi est particulièrement délicat dans l'immense Russie, État nucléaire et donc non tenu de
communiquer sur l'emplacement de ses stocks auprès de l'AIEA, note Adler. Selon les experts, il existerait quelque 1 600 tonnes d'uranium hautement enrichi et 500 tonnes de plutonium disséminées
à travers 50 à 60 États dans le monde, soit assez pour fabriquer 120 000 bombes nucléaires !
Il n'est pas étonnant, dans ce contexte, que le président américain reçoive en tête-à-tête le Kazakh Noursoultan Nazarbaïev et l'Ukrainien Viktor Ianoukovitch, qui ont beau jeu de présenter leurs
pays comme des élèves modèles en matière de non-prolifération depuis que ces derniers ont renoncé à la bombe en 1991. D'autres rencontres bilatérales auront lieu durant le sommet, Obama
souhaitant notamment s'entretenir avec le Chinois Hu, le Pakistanais Gilani, le Sud-Africain Zuma et l'Indien Singh.
Derrière l'événement de Washington se profile la «stratégie globale» du président américain pour avancer vers son lointain objectif d'un monde sans armes nucléaires.
New York en mai
Alors que les Occidentaux bataillent à l'ONU pour arracher des sanctions dures contre le programme nucléaire iranien, une importante conférence visant à renforcer le traité de non-prolifération
nucléaire (TNP), prévue à New York en mai, est dans toutes les têtes. Il y a cinq ans, cette rencontre s'était terminée en déroute, les pays musulmans attaquant le programme atomique d'Israël et
mettant en accusation les grands États nucléaires, censés réduire leurs arsenaux, selon l'article 6 du traité, en échange de l'engagement des pays non nucléaires à ne pas se doter de l'arme
atomique.
Le grand pari d'Obama est de renforcer le TNP en montrant que Russie et États-Unis œuvrent à la réduction de leurs stocks. «Une vraie stratégie globale, qui marque un changement majeur par
rapport au passé», note Michael Adler.
Les doutes de la France sur les visions de la Maison-Blanche
IPSD // Isabelle Lasserre - LE FIGARO - 12 04 2010
Si officiellement, la France applaudit aux initiatives de désarmement nucléaire de Barack Obama, elle s'estime par ailleurs «hors concours» en matière de désarmement stratégique.
Officiellement, Paris applaudit aux initiatives de désarmement nucléaire de Barack Obama. À l'Élysée, on considère que le président américain a «raison de vouloir avancer sur tous les fronts».
«Dans cet immense chantier, nous sommes à côté de lui», souligne-t-on.
En apparence, ce «chantier» lancé à Prague il y a un an par le nouveau président américain, qui rêve d'un monde débarrassé des armes nucléaires, avance à pas de géant. Russes et Américains ont
enfin trouvé un accord pour renouveler le traité de désarmement stratégique Start, enclenchant ainsi une normalisation de leurs relations; la nouvelle posture nucléaire américaine (NPR) a réduit
le rôle de la dissuasion; les experts en communication de la Maison-Blanche ont réussi à faire du sommet de Washington une réussite avant même qu'il ne commence… Bref, tout va bien dans le
meilleur des mondes.
La réalité est en fait un peu différente. Les visions, d'abord. Celle d'Obama, même si elle s'inscrit dans un projet à très long terme, suscite parfois la controverse, des deux côtés de
l'Atlantique. Dans un contexte général de prolifération, quotidiennement alimenté par l'Iran et la Corée du Nord, beaucoup estiment qu'il serait dangereux que les grandes puissances nucléaires
baissent trop vite la garde. La France, qui a déjà largement diminué la taille de sa dissuasion pour la maintenir au strict niveau de suffisance, et qui considère qu'elle est la garantie ultime
de sa sécurité et de son indépendance, s'estime par ailleurs «hors concours» en matière de désarmement stratégique.
La prolifération se porte bien
Les avancées concrètes, ensuite. Le nouveau Start «n'est pas un accord de réduction des armes nucléaires et ne relève du désarmement qu'en trompe l'œil. Il s'agit en fait tout simplement d'un
accord de maîtrise des armements, au sens où on le pratiquait au temps de la guerre froide», prévient Bruno Tertrais, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Entre Russes et
Américains, malgré les apparences, tout n'est pas réglé. Certaines annexes feraient encore l'objet de négociations. Le différend sur les projets de défense antimissile américaine en Europe n'a
pas été réglé. Le jour de la signature, le gouvernement russe a insisté sur le fait qu'il pourrait se retirer du traité s'il le voulait.
Enfin, la ratification du nouveau texte par le Sénat américain n'est pas acquise. Or un échec au Congrès aurait des conséquences immédiates sur la ratification du traité d'interdiction complète
des essais nucléaires (Tice) qu'Obama voudrait aussi imposer.
Produit d'un compromis aux États-Unis, la nouvelle posture nucléaire américaine est censée convaincre les pays non dotés de renforcer le régime de non-prolifération, voire, à terme, d'aider
certaines capitales à renoncer à leurs programmes. «Mais on peut en douter», commentent les spécialistes. De Pyongyang à Téhéran en passant par Islamabad, la prolifération ne s'est jamais aussi
bien portée. Quant à la conférence de révision du traité de non-prolifération (TNP) qui doit s'ouvrir en mai, elle ne se présente pas sous les meilleurs auspices, de nombreux pays estimant que
les grandes puissances nucléaires n'ont pas tenu leurs engagements en matière de désarmement.
Les initiatives américaines tiendront-elles leurs promesses ? Rien n'est moins sûr. «Certains pensent que la séquence nucléaire américaine est close pour 2010. Considérant le système américain,
un président n'a rien à gagner avec le nucléaire en termes politiques mais tout à perdre vis-à-vis du Congrès», commente Bruno Tertrais. À Paris, des spécialistes vont encore plus loin et
annoncent carrément la «mort» de Global Zero, initiative internationale lancée en 2008, visant à abolir les armes nucléaires.
"Le terrorisme nucléaire est un risque, pas une menace"
estiment les autorités françaises
IPSD // SECRET DEFENSE - LIBERATION - 12 04 2010
Alors que s'ouvre à Washington le Nuclear Security Summit souhaité par le président Obama, l'évaluation des services de renseignement français sur le terrorisme nucléaire est nettement moins
alarmiste que celle de l'Administration américaine.
"Pour nous le terrorisme nucléaire n'est pas en tête de la liste des menaces. Le risque existe, mais la menace n'est pas avérée", nous indique une source fiable et proche du dossier. "C'est une
question sur laquelle les Américains en font des tonnes depuis longtemps et cela culmine avec cette conférence. C'est un peu curieux, car nous n'avons jamais rien vu de concret. Il n'y a
jamais eu d'alerte sur une menace particulière. Pour la France, ce n'est donc pas une menace avérée, réelle ou immédiate".
Si les services français sont très sceptiques sur la capacité d'un groupe terroriste à mettre en oeuvre une arme nucléaire, ils sont nettement plus préoccupés par la menace d'une bombe "sale",
radiologique, qui disperserait des produits radioactifs grâce à un explosif classique. Une technique considérablement plus simple qu'une explosion atomique. "Cela ferait sans doute peu de
victimes, mais contaminerait un secteur pendant une longue durée. L'effet serait spectaculaire : c'est ce que cherchent les terroristes".
La défense antimissile française est dans l'attente d'une décision de l'Elysée
IPSD // SECRET DEFENSE - LIBERATION - 12 04 2010
Le dossier est sur le bureau du président de la République depuis plusieurs semaines. Il s'agit d'un rapport rédigé par le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN),
Francis Delon, sur les enjeux pour la France de la défense antimissile. Un premier document avait été transmis à l'Elysée l'été dernier, mais le président a demandé une nouvelle copie sur le
thème : "Je voudrais enfin comprendre".
Le dossier, il est vrai, est passablement embrouillé, entre vrai-faux renoncement américain à déployer des systèmes en Europe, crispation des Russes, ambitions de l'Otan et intérêts des
industriels français, sur fond de choix budgétaires douloureux. Une décision devrait être prise, au plus tard, avant le sommet de l'Otan de Lisbonne, à la fin de l'année.
Pour la France, l'enjeu est émminement stratégique. Sur deux plans: 1 - Permettre à l'industrie nationale, voire européenne, de rester dans les technologies de défense les plus pointues et, donc,
ne pas entériner un monopole américain de fait. 2- Maintenir une autonomie stratégique dans le domaine spatial. Un industriel résume la question : "Il s'agit aujourd'hui de fabriquer "l'objet"
qui permettra à la France de jouer dans la cour des Grands, et d'assurer que les Américains ne lui racontent pas d'histoire". Cet "objet" est un "Véhicule-arme", c'est-à-dire un engin capable
d'aller percuter un missile ennemi durant sa phase extra-atmosphérique.
Sur le plan stratégique, le développement d'un tel "véhicule-arme" antimissile jouerait le même rôle que l'accession de la France à la technologie des sous-marins nucléaires d'attaque (SNA) dans
les années 80. Un marin raconte : "le jour où nous avons mis en service les premiers SNA, les Américains sont venus nous voir pour nous dire : il faut qu'on se parle... Jusqu'alors ils ne
communiquaient qu'avec les Britanniques. Tout d'un coup, nous avons changé de dimension. Nous étions admis dans un club très fermé". Un quart de siècle plus tard, la maitrise des technologies
antimissiles permet de dialoguer de manière égalitaire avec les Etats-Unis.
Plusieurs industriels français sont directement concernés, en particulier MBDA, Astrium, Safran et Thalès.
Les études-amont nécessaires dans l'antimissile sont estimées à environ 100 millions d'euros sur 6 ou 7 ans. Le développement d'un "véhicule-arme" couterait à lui seul la moitié de cette somme.
La question du lanceur est à peu près résolue, puisqu'il suffirait d'adapter les missiles M-45 des SNLE en cours de remplacement par les M-51.
Le choix n'est pas que politique, il est aussi technique. A quelle altitude faut-il intercepter les missiles balistiques ? Dans leur phase de rentrée, la séquence est courte (une dizaine de
secondes) et la détection de la cible très difficile. Les Américains mesurent l'extrême difficulté de la chose avec le missile Thaad. Plus haut, c'est-à-dire dans l'espace, entre 1000 et 2000
kilomètres d'altitude ? C'est paradoxalement plus simple. "Le missile est alors sur une trajectoire mathématiquement prévisible pendant une longue durée, de l'ordre de la vingtaine de minutes"
précise un expert. La détection infrarouge est d'autant plus facile que le fond (l'espace) est froid et qu'à ses altitudes il n'y a plus guère de molécules. Plus on descend et plus cela se
complique.
Et plus on descend, plus les intercepteurs en phase ne peuvent protéger qu'une zone réduite, alors que des intercepteurs à haute altitude peuvent couvrir de plus larges zones.
LA BOMBE SALE ET LA DISSUASION
Le monde a besoin d'une traçabilité des matières fissiles afin d'éviter que des terroristes ne commettent un attentat nucléaire.
Source: Newsweek
On ne peut que se féliciter que les 47 pays réunis au sommet sur la sécurité nucléaire de la semaine dernière aient pris l'engagement de surveiller leurs stocks de matières fissiles, afin d'éviter que des terroristes ne commettent un attentat nucléaire sur Times Square, ou fassent exploser une bombe sale dans le métro de Tokyo. Après tout, comme l'a déclaré le président Obama, "nous savons que des organisations comme Al Qaeda tentent aujourd'hui de se procurer une arme atomique", "qu'il se trouve dans le monde une grande quantité de matériau nucléaire mal répertorié"; et que les Etats doivent faire en sorte de "le mettre en sécurité".
Malheureusement, le meilleur des verrous n'empêche pas de se faire cambrioler. Pour éviter que des terroristes n'arrivent un jour à mettre la main sur du matériel nucléaire en vadrouille, le monde a besoin d'un équivalent moderne à la Destruction Mutuelle Assurée, doctrine de dissuasion nucléaire en vigueur pendant la Guerre Froide, aux termes desquels une attaque nucléaire ne pouvant arriver que par missile, autant dire qu'elle apportait avec elle l'adresse nécessaire à un retour à l'envoyeur. De nos jours, un groupe comme Al Qaeda pourra bien jubiler suite à une attaque réussie : il aurait néanmoins intérêt à dissimuler sa source d'approvisionnement, sauf à déclencher à coup sûr des représailles contre celle-ci, l'éliminant de sa liste des fournisseurs.
Le successeur à la DMA est donc à trouver dans le domaine de l'investigation scientifique et de la traçabilité nucléaire : la science de la détermination de l'origine des matériaux fissiles à partir de leurs propriétés chimiques et isotopiques. "Si nous étions en mesure d'identifier l'origine du matériau nucléaire utilisé lors d'une attaque terroriste, les états seraient moins susceptibles de laisser leurs installations nucléaires mal surveillées", indique Benn Tannenbaum de l'AAAS (American Association for the Advancement of Science). Pour employer un ton plus direct, si des régimes hostiles pensent que les Etats-Unis disposent de la capacité d'identifier leur origine, ils seront peut-être dissuadés d'aider les terroristes à obtenir des matériaux nucléaires (40 pays au moins disposent d'uranium enrichi en quantité suffisante pour élaborer une arme atomique rudimentaire, et 13 pays disposent de quantités suffisantes de plutonium de qualité réacteur).
Les Etats-Unis ne se distinguent pas par leur contribution à l'avancement de la cause de la traçabilité nucléaire, même chez eux. Une analyse menée en 2008 par des physiciens et des chimistes nucléaires pour l'American Physical Society et l'AAAS a conclu que les Etats-Unis disposent d'un nombre trop insuffisant d'experts (environ 50) dans le domaine de la traçabilité nucléaire, dont beaucoup sont proches de la retraite. Les programmes de formations pour les 35 nouveaux diplômés (au moins) dont on aura besoin dans les dix ans à venir sont "sous-financés et mal conçus", prévient l'étude. L'équipement nécessaire à l'analyse des débris après une explosion est insuffisant en regard des "normes modernes d'efficacité qui sont en vigueur" dans des pays comme le Japon ou la France.
Ce qui n'a pas empêché une législation de 2008 d'être amputée d'une dotation de 4 millions de dollars destinée à former des experts. Quant au Nuclear Forensics and Attribution Act signé par Obama en février, il "ne prévoit pas les fonds" nécessaires à remédier aux lacunes en matériel et en expertise, déclare Tannenbaum.
Tout ceci est d'une incroyable bêtise, car le domaine des investigations scientifiques dans le domaine nucléaire connaît de grandes avancées. Les matières fissiles ont des propriétés atomiques et chimiques capables de survivre à une explosion, et à même de "servir de marqueurs sans équivoque sur leur origine spécifique, leur processus de production, voire les routes empruntées pour leur transit", déclarait Michael Kristo du Lawrence Livermore National Lab, lors d'un séminaire Etats-Unis-Russie sur la sûreté nucléaire. L'uranium présente une signature unique en fonction du lieu de son traitement, le type de réacteur utilisé pour fabriquer du plutonium de qualité militaire laisse un ratio d'isotopes très caractéristique. La proportion des particules de tailles différentes dans la poudre d'oxyde d'uranium peut indiquer la nature du process industriel de conversion de l'uranium, et donc l'endroit où il a été effectué, tandis que les dimensions des barres de combustible sont bien souvent propres à chaque fabricant. Le rapport entre oxygène-18 et oxygène-16 varie selon les régions, et peut donc indiquer précisément où ont été produites les barres de combustible nucléaire. Le pollen et les spores peuvent identifier les routes empruntées par le matériau (en cas d'interception uniquement : dans l'éventualité d'une détonation, pollen et spores seraient incinérés).
Quand bien même, il pourrait être impossible, même au moyen des techniques modernes, de déterminer à coup sûr l'origine de matériaux fissiles. Ceci, avertit Kristo, souligne le besoin de découvrir "de nouvelles signatures... dans le matériau, qui puissent en révéler la source".
Ce dont on a besoin, par-dessus tout, c'est d'une bibliothèque complète d'échantillons de matériaux. Ce n'est qu'armé d'une base de donnée d'isotopes d'uranium et de plutonium, des impuretés telles que les résidus d'erbium ou de fer, et des structures moléculaires des uraniums ou des plutoniums produits dans les réacteurs et les usines de combustibles du monde entier qu'on pourrait identifier à coup sûr et sans délai l'origine de débris de matières fissiles. Les Etats-Unis, le Royaume Uni et la France sont d'accord sur la nécessité de constituer une bibliothèque nucléaire. La Chine a mené des "conversations discrètes" au sujet de sa coopération, indique un physicien qui a souhaité rester anonyme du fait du caractère sensible du sujet. Le sommet sur la sûreté nucléaire a mis l'accent sur le besoin de bibliothèques nationales. On reste toutefois loin d'une bibliothèque mondiale, sur laquelle la Russie et d'autres en Europe sont réticents (une bonne partie des informations proviendrait de sources commerciales, qui les considèrent comme des secrets de fabrication). Échouer à établir une base de données internationale serait une sérieuse occasion manquée. Pour attraper un meurtrier, on a beau disposer de son empreinte ADN, sans échantillons auxquels les comparer, elles ne servent à rien.
Par Sharon Begley
Traduit de l'américain par David Korn
> Lire l'article dans sa version américaine
Dissuasion nucléaire : les petits pas franco-britanniques
En mars, le quotidien britannique The Guardian affirmait que la France avait proposé au Royaume-Uni de partager leur dissuasion nucléaire en organisant des patrouilles communes de sous-marins
nucléaires lance-engins (SNLE). The Guardian est allé beaucoup trop vite en besogne, comme le confirment les éléments que nous publions aujourd'hui, à la suite d'entretiens avec des sources
françaises. (Photo : le HMS Vanguard. Royal Navy)
Une dissuasion partagée ? "Fantasmagorique", "ubuesque" assurent nos interlocuteurs. "J'étais estomaqué en lisant cela" affirme un autre. On en est donc loin, très loin même. Et pourtant, il se
passe des choses discrètes entre les deux pays , couvertes par le secret-défense.
La position française sur cette question est simple : "Avec les Britanniques, tous les sujets sont ouverts. Il n'y a pas de tabou". "Nous en sommes à la préhistoire d'une coopération : on
cherche la clé qui permettra d'ouvrir la porte". Les Britanniques sont embarrassés - et il n'est pas exclu qu'on y voit un plus clair au lendemain des élections législatives du 6 mai. Encore
que, pour Londres, l'essentiel ne changera pas. Et l'essentiel, ce sont les accords de Nassau (1962) qui lient le Royaume-Uni aux Etats-Unis dans le domaine nucléaire. Or il s'agit d'une
coopération exclusive - les Britanniques n'ont pas le droit de coopérer avec d'autres pays, comme la France.
Un exemple : on peut prononcer tous les beaux discours sur la solidarité atlantique, la défense européenne, l'Entente cordiale, les marins français n'ont toujours pas le droit de pénétrer dans
la partie arrière des SNLE de la Royal Navy, là où sont les missiles Trident américains ! Autre exemple : Français et Britanniques ne se disent "ni le nombre, ni le nom" des SNLE en
patrouille... De là à partager le bouton nucléaire, il y a quelques pas à franchir !
Et pourtant, on se parle. De deux choses. La première est la plus simple : depuis l'accident à la mer qui a vu deux SNLE (Triomphant et Vanguard) se percuter en février 2009, les deux pays se
sont entendus discrètement pour établir quelques règles de prudence. "On s'est interdit d'aller dans certaines zones à tels moments" convient une source française. "On sait où on ne va pas"
ajoute une autre. Un "mode de séparation géographique et temporelle" a été mis en place pour éviter une nouvelle fortune de mer... due à l'extrême discrétion de nos sous-marins, qui ne se sont
pas repérés avant de se percuter par hasard.
Ce dialogue transmanche a créé "un nouvel état d'esprit" entre les deux marines et les deux pays. Un autre domaine est l'objet de discussion, mais encore plus secret que les précédents. Il
s'agit d'une coopération "technique". Impossible d'en savoir plus... au risque de se mettre en infraction avec le code pénal qui réprime la compromission du secret de la défense nationale. On
peut toutefois émettre deux hypothèses : des réflexions communes sur le Futur moyen océanique de dissuasion (FMOD), le programme qui succèdera aux actuels SNLE à l'horizon 2030. Ou plus
confidentiel encore, une collaboration nucléaire, via le CEA, sur les têtes - en particulier grâce aux moyens français de simulation.
Au plan politique, la France souhaite que le Royaume-Uni demeure une puissance nucléaire, et elle est prête à l'aider. Le Livre blanc de 2008, qui a fait l'objet d'une concertation avec les
Britanniques, affirme par ailleurs qu'"il n'existe pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l'un seraient menacés sans les intérêts de l'autre le soient également". On le sait, les
"intérêts vitaux" sont ceux qui engagent la dissuasion nucléaire. Un an plus tard, la déclaration commune franco-britannique d'Evian (6 juillet 2009) minimisait quelque peu cette affirmation.
La phrase "il n'existe pas de situation..." était devenue : "il est difficile d'imaginer une situation..." On le voit, la route d'une coopération nucléaire entre Londres et Paris est
longue et pleine de virages...
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