Chronique d’un suicide
L’Union européenne est en train de se suicider. Ce suicide n’est certes pas commis par un tir à bout portant, mais il est
inéluctable et il est engendré par l’idéologie intégriste qui sévit depuis vingt ans à Bruxelles.
Il prend trois formes : le suicide institutionnel, le suicide économique et le suicide monétaire de l’Europe.
Le suicide institutionnel, d’abord. Qui peut dire que l’Union européenne fonctionne bien
aujourd’hui ?

Personne ! On assiste à une paralysie totale du système. La boulimie législative ne se dément pas. Les textes les plus
complexes, les plus tatillons, sont moulinés les uns après les autres. La machine technocratique, sûre d’elle-même et dominatrice, bat son plein : 700
documents sont produits chaque année et transmis à notre Assemblée, dont plus de 300 relèvent de la loi. Mais si la machine mouline sans arrêt des textes,
elle est en revanche incapable de prendre rapidement les décisions qui s’imposent. La question des prix agricoles en est un exemple. La France bataille depuis près de deux ans pour obtenir la stabilité des prix agricoles, dont la baisse inacceptable provoque
des manifestations légitimes dans l’ensemble de l’Europe. La machine est totalement grippée et le passage à la majorité qualifiée n’y change rien, alors que
cette procédure devait être, selon ses thuriféraires, la clé de voûte de l’efficacité du système.
Le deuxième suicide est un suicide économique. La religion économique de Bruxelles est le
“toutconcurrence”.
Enfermée dans son idéologie, la direction générale de la concurrence, qui règne en maître,
ignore superbement les réalités économiques du monde, où nos concurrents – États-Unis, Chine, Inde, Brésil, Corée du Sud et
Canada – excellent dans la défense de leurs marchés en mettant en oeuvre de réelles politiques industrielles, alors que la locution “politique industrielle”
est toujours un gros mot à Bruxelles !
L’asymétrie des conditions de concurrence devient évidente. L’absence totale de réciprocité dans les échanges, l’incapacité de
la direction générale de la concurrence à envisager des champions industriels nationaux et européens sont affligeantes et destructrices. La disparition de
Pechiney, fleuron de notre industrie, provoquée par la bêtise d’un commissaire européen – M. Monti, pour ne pas le nommer –, ne peut que susciter la colère et pourrait aisément nous amener à la conclusion : “La Commission, voilà l’ennemi !”
Il est urgent que, sur ces dossiers industriels de fusions-acquisitions, la Commission soit relevée de ses compétences
technocratiques au profit du Conseil.
Le troisième suicide est un suicide monétaire. Pendant des années, les champions de
l’intégration européenne nous ont présenté l’euro comme le fondement même de l’Europe et de son avenir. Qui peut encore
affirmer cela aujourd’hui, sinon ceux qui, avec la morgue qu’on leur connaît, prétendaient tout savoir mieux que les autres, face à ceux qui dénonçaient
l’utopie d’une monnaie unique en l’absence de zone économique optimale ? On sait aujourd’hui que les dures réalités ont rattrapé les doux utopistes
monétaristes.
Le 13 juillet dernier, Jean-Pierre Jouyet, européen convaincu, déclarait devant la commission des affaires étrangères : « On
ne se serait pas interrogé, il y a un an, sur la fin de l’euro, sur la façon dont l’Europe économique doit être gouvernée.» Je lui ai alors répondu, avec une
insolence amicale, mais une vraie insolence, que, pour ma part, je me suis toujours interrogé sur la viabilité de cette construction artificielle.
Allons à l’essentiel : ce n’est pas en collant à l’idéologie allemande en matière monétaire que
nous éviterons la catastrophe annoncée et inéluctable. Ce n’est pas par des sanctions automatiques contre des États en
déséquilibre budgétaire que nous pourrons rééquilibrer les comptes. On ne fait pas courir ensemble des pur-sang, des chevaux de labour et des ânes ! La
puissance économique de la Ruhr n’est pas dans le Péloponnèse, mais en Rhénanie-du-Nord-West phalie. Les déficits budgétaires grecs sont la conséquence
de la perte de compétitivité – moins 40 % – et non sa cause. Relevons d’ailleurs au passage que l’Espagne, qui était en
excédent budgétaire, est aujourd’hui en pleine crise : c’est tout dire ! Quand allons-nous comprendre que réduire les dépenses, raboter les niches de manière
excessive et trop rapide, c’est raboter la croissance et accroître les déficits ?
La politique de déflation de tous les États européens équivaut à un suicide en direct, à une macabre téléréalité sur fond de
pacte de stabilité jouant le rôle néfaste du choeur des Euménides.
Bruxelles et l’intégrisme idéologique.
Source journal ou site Internet : Valeurs actuelles
Date : 4 novembre 2010
Auteur : Jacques Myard, député UMP des Yvelines
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