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Le " miracle européen "

par Alain Genestine 25 Mai 2014, 21:59

Le " miracle européen "

La culture qui donne naissance au libéralisme fut la civilisation distinctive de l’Europe, plus précisément de la chrétienté occidentale, c’est-à-dire cette Europe qui était, à un moment ou à un autre, en communication avec l’Evêque de Rome. Avec le temps, cette Europe a acquis certaines caractéristiques qui l’ont séparée de toutes les autres grandes civilisations de l’humanité. Ces caractéristiques ont été explorées par différents chercheurs ces dernières années, entre autres David Landes, Jean Baechler, Eric Jones, et Douglass North(4). Leur intérêt s’est porté en premier lieu sur le cadre institutionnel et idéologique du " miracle européen ", pour expliquer l’apparition d’un ordre économique qui pour la première fois dans l’histoire humaine a engendré une croissance économique soutenue par habitant. Nathanial Rosenberg et E. L. Birdzell ont exprimé ce fait d’une manière succincte dans le titre de l’ouvrage How the West Grew Rich.

Dans un certain sens, le résultat de cette littérature a confirmé la célèbre phrase de Madame de Staël : en Europe, disait-elle " c’est la liberté qui est ancienne, et le despotisme qui est moderne "(5). A la source du développement qui a généré la croissance économique, ainsi que la science, voire le monde moderne, se trouve cet ensemble particulier d’institutions et de valeurs qui ont évolué en Europe au cours des siècles, à partir du Moyen-Age. Qu’est-ce qui a produit cet ensemble ? Les chercheurs cités plus haut ont focalisé leur attention sur le fait que l’Europe était une mosaïque de juridictions divisées et concurrentes, où, après la chute de Rome, aucun pouvoir politique central n’était capable d’imposer sa volonté. Comme le dit Jean Baechler : le grand " non-événement " qui a dominé le destin de l’Europe fut l’absence d’un empire hégémonique(6).

C’est cette Europe radicalement décentralisée qui a produit les parlements, les diètes et les Etats-Généraux. Elle a engendré les chartes - non seulement la célèbre Magna-Carta des Anglais, mais aussi, par exemple, la Joyeuse Entrée du Brabant, et bien d’autres. Elle a produit les " villes libres " d’Italie et des Pays-Bas, de France et d’Allemagne ; et elle a développé le concept de droit naturel, ainsi que le principe selon lequel même le Prince n’est pas au-dessus de la loi - une doctrine enracinée dans les universités, d’Oxford à Paris, jusqu’à l’Université Jagellonnienne de Cracovie.

Cette Europe était différente du reste du monde et, avec le temps, lorsqu’elle est partie à la découverte de celui-ci, elle a appris en quoi elle était différente. Un ouvrage publié par un Français, François Bernier, dans les années 1670, Voyage dans les Etats du Grand Mogol est très instructif à cet égard(7). Bernier étudia la médecine à Montpellier et voyagea en Proche-Orient pour arriver en Inde où il passa dix ans. En tant que médecin, il eut une position honorée dans l’entourage de certains puissants Indiens. Bernier n’était pas un colonisateur : il avait une profonde sympathie pour les habitants de l’Inde et leurs mœurs, au point de se sentir lui-même " indianisé ". A son retour en France, Bernier publia ses observations dans l’ouvrage cité, qui, beaucoup plus tard, servit à fonder la théorie marxiste du " mode de production asiatique ".

En Orient, écrit Bernier, les fonctionnaires " ont une autorité comme absolue sur les paysans et même encore fort grande sur les artisans et marchands des villes, bourgades et villages... [ainsi le peuple] ne trouve point de meilleur remède que de cacher et enfouir leur argent bien secrètement et bien profondément en terre, sortant ainsi hors du commerce ordinaire des hommes... ". Les gouvernements font montre de " leur aveugle ambition... d’être plus absolus que ne permettent les lois de Dieu et de la Nature... ".

Bernier note la grande misère et l’ignorance du peuple, l’absence de toute institution d’éducation et de culture. En résumant ses expériences, il écrit qu’il a découvert que :

" ôter cette propriété des terres entre les particuliers, ce serait en même temps introduire, comme par une suite infaillible, la tyrannie, l’esclavage, l’injustice, la gueuserie, la barbarie, rendre les terres incultes, en faire des déserts, ouvrir le grand chemin à la ruine et à la destruction du genre humain, à la ruine même des rois et des Etats ; et qu’au contraire, ce mien et ce tien, avec cette espérance qu’un chacun a qu’il travaille pour un bien permanent qui est à lui et qui sera pour ses enfants, c’est le principal fondement de ce qu’il y a de beau et de bon dans le monde ... "

Ce passage apparaît encore plus significatif si l’on sait qu’il figure qu’il figure dans une lettre à Monseigneur Colbert, ministre de Louis XIV, praticien exemplaire de l’absolutisme monarchique en Europe.

Vers le milieu du siècle suivant, le besoin d’assurer une protection institutionnelle aux droits de propriété, condition de la croissance économique, était devenu un lieu commun. Montesquieu l’exprime dans De l’esprit des lois : " En un mot, une plus grande certitude de sa propriété, que l’on croit avoir dans ces Etats, fait tout entreprendre ; et, parce qu’on doit être sûr de ce que l’on a acquis, on ose l’exposer pour acquérir davantage... " (8). 150 ans après les voyages de Bernier en Orient, un autre voyageur français fît des observations similaires, lors d’une visite en Russie tsarine. Le marquis de Custine y fut impressionné par l’énorme différence qui caractérisait l’état de la reconnaissance des droits de propriété entre la France et la Russie. Il lui apparut évident que c’était l’absence de droits de propriété reconnus qui conduisait à la misère de tous, sauf d’une toute petite élite de la société(9).

Ainsi, le libéralisme a trouvé une terre fertile dans la culture particulière de l’Europe, grâce à ses limitations institutionnelles du pouvoir du centre et à l’engagement en faveur de la propriété privée qui était enraciné dans la vie quotidienne de la population.

Ralph Raico

4. Voir Ralph Raico, "The Theory of Economic Development and the ‘European Miracle,’" in Peter J. Boettke, ed., The Collapse of Development Planning (New York University Press: New York, 1994), pp. 37-58.

5. Germaine de Staël, Considérations sur la Révolution française, Jocques Godechot, ed. [1818] (Paris: Tallandier, 1983), p. 70.

6. Jean Baechler, Le capitalisme, vol. 1, Les origines (Paris: Gallimard, 1995), p. 376.

7. François Bernier, Voyage dans les états du Grand Mogol [1671-72] (Paris: Fayard, 1981), intro. par France Bhattacharya. Les citations sont tirées de sa "Lettre à Monseigneur Colbert," pp. 143-176.

8. Charles Louis de Secondat, Baron de Montesquieu, De l’esprit des lois, book 20, chapter 4.

9. Astolphe, Marquis de Custine, La Russie en 1839, 2nd ed (Brussels: Hauman, 1844), 4 vols.

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