Un entretien avec le ministre de la défense,

Publié le par AL de Bx

POLITIQUE INTERNATIONALE -


DEFENSE : UNE PASSION FRANCAISE

 

Entretien avec Gérard LONGUET
Ministre de la Défense depuis février 2011.
conduit par
Isabelle Lasserre
Chef adjointe du service Étranger du Figaro

 

 

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Isabelle Lasserre - Quelle fut votre première pensée en franchissant le seuil de l'hôtel de Brienne où évoluèrent, entre autres, Clemenceau et de Gaulle ?

Gérard Longuet - Le sentiment de rencontrer l'État ; de découvrir presque charnellement cette autorité historique qui a rassemblé la France et qui l'a protégée. Un sentiment, donc, d'extrême gravité, en pensant aux rendez-vous de l'Histoire qui se sont noués et dénoués ici.

I. L. - Cette impression est-elle plus forte, sous ces lambris, que dans les autres ministères où vous avez oeuvré ?

G. L. - Cela n'a rien à voir. J'ai eu la chance de détenir des portefeuilles techniques passionnants : le Commerce extérieur, l'Industrie, la Poste et les Télécoms ; mais, dans ces maisons, le ministre n'est pas l'acteur, il accompagne et conseille. Dans un ministère régalien comme celui de la Défense, en revanche, le ministre est aux commandes. Il doit assumer les responsabilités de l'État, mettre en oeuvre la politique du Président.

I. L. - Quelle est, dans l'Histoire, le fait militaire que vous admirez le plus ? Y a-t-il une bataille à laquelle vous auriez aimé participer ?

G. L. - La bataille de la Marne, qui a réuni le sang-froid d'un chef, Joffre, le courage des troupes, et fait la démonstration que l'on peut rétablir un équilibre dès lors qu'on laisse la place à l'intelligence et à l'analyse. Cette bataille fut une manoeuvre militaire exceptionnelle, quasiment miraculeuse.

I. L. - Pensez-vous, comme Clemenceau, que « la guerre est une chose trop grave pour qu'on la confie aux militaires » ?

G. L. - C'est une formule que l'on prête à Clemenceau ; il est possible qu'il l'ait prononcée. Si Clemenceau voulait dire par là que la guerre n'est que le prolongement de la politique par d'autres moyens, il avait raison. C'est toujours de la politique que dépend la guerre.

I. L. - Quels sont les principales menaces qui pèsent sur le monde d'aujourd'hui : le cyber-terrorisme, les affrontements ethniques... ?

G. L. - Le plus grand des périls, pour un pays, c'est de perdre le sens de ses responsabilités. Après, tout peut se régler. Dans un système éclaté et multipolaire comme le nôtre, je crois sincèrement que nous sommes en mesure de mettre en place un état de droit international. Le pire des dangers serait que les grandes nations renoncent à exercer leur devoir qui est, précisément, de contribuer à construire cet état de droit.

I. L. - Quels sont les conflits actuels qui vous inspirent le plus de crainte, notamment en raison du risque d'escalade qu'ils comportent ?

G. L. - Ce qui m'inquiète, c'est plutôt la désagrégation des sociétés - développées ou non. Paradoxalement, le problème des narco-dollars me paraît plus dangereux que les guerres idéologiques ou même que l'extrémisme islamiste. Un bémol sur ce point : la course de l'Iran à l'arme nucléaire et à son vecteur.

I. L. - Comment définiriez-vous les principaux intérêts stratégiques de la France ? Ont-ils évolué par rapport au Livre Blanc de la défense publié en 2008 ?

G. L. - Je voudrais d'abord rappeler que nous avons le bonheur, grâce à la construction européenne, de ne plus craindre pour notre sécurité aux frontières. Soixante-six ans de paix, ce n'est pas rien. Le projet de la France consiste à bâtir une conscience européenne de défense - inégalement partagée entre les 27 - et, grâce au rôle très particulier que lui confère son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, à façonner, dans la mesure de ses moyens, l'état de droit international que j'appelle de mes voeux. Avec toutes les réserves et toutes les difficultés que suppose un tel objectif. Pour un Français, la paix n'est pas la tentation de se replier sur soi mais une harmonie à partager et à faire partager. Certes, nous ne représentons qu'à peine un pour cent de la population mondiale. Il nous faut, par conséquent, avoir conscience de nos capacités, qui ne sont pas illimitées, et hiérarchiser nos engagements en fonction de nos intérêts stratégiques. Ceux-ci ont-ils évolué par rapport au Livre Blanc ? Pratiquement pas, si ce n'est qu'on a vu apparaître le thème de la libre circulation maritime : la France a cette particularité en Europe d'être présente sur tous les océans et aucun d'entre eux n'est exempt de menaces.

I. L. - Mais les dernières crises internationales ont montré à quel point le Livre Blanc avait été dépassé par l'actualité. Quels sont les changements qui s'imposeront ?

G. L. - Je pense le contraire : les crises viennent des théâtres que nous appréhendions et nous obligent à prendre nos responsabilités d'Européens. Mais l'actualisation en 2012 était prévue dès 2008. Je contribuerai à ce débat.

I. L. - Que pensez-vous du rôle de plus en plus considérable dévolu à ces nouveaux mercenaires que sont les armées privées ?

G. L. - À mes yeux, cette évolution n'est pas souhaitable. Que certaines missions de sécurité soient confiées à des sociétés privées dans le cadre d'un État de droit, ce n'est pas choquant. Mais que des armées sous-traitent des opérations militaires à des sociétés privées, cela pose un vrai problème moral. Pourquoi ? Parce que l'armée porte la culture d'un peuple. Par son comportement, elle exprime la personnalité de ce peuple et du pouvoir politique qui commande l'intervention militaire. Or une armée privée n'a pas de personnalité stable. Sa mission est une sorte de compromis entre le profit et la force. Ce n'est pas du tout l'idée que je me fais de l'intervention militaire.

I. L. - Quels sont les engagements extérieurs de la France dont vous feriez volontiers l'économie ? Et, a contrario, ceux qui vous inspirent le plus de fierté ?

G. L. - Je pense qu'il faut faire le tri. Là où nous sommes concernés par la proximité géographique, culturelle, là où nos intérêts sont importants, nous devons être plus présents. Et là où nous sommes moins concernés, cette présence doit être plus faible. C'est aussi simple que cela. Il y a une « loi kilomètre/culture », même si notre statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies nous oblige à prendre position dans le monde entier.

I. L. - L'Afghanistan, la Libye, la Côte d'Ivoire... La France a-t-elle vocation à intervenir de plus en plus souvent sur des terrains extérieurs ? En a-t-elle encore les moyens ?

G. L. - Nous avons les moyens de gérer ces trois théâtres, dont l'un est clos à ce jour. Nous restons dans le contrat capacitaire prévu par la loi de programmation. La hiérarchie des priorités s'établit d'abord en fonction des accords de coopération militaire que nous avons signés. Puis en fonction de la proximité géographique et de l'utilité attendue d'une éventuelle intervention. C'est le cas de la Libye. L'Afghanistan est assurément le théâtre le plus éloigné : nous y sommes entrés par solidarité avec les États-Unis d'Amérique au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, et nous resterons solidaires. Dans le Golfe, notre présence aux EAU doit être suivie attentivement : c'est une prise de position significative dans une zone qui ne nous est pas si familière.

I. L. - Quelle incidence la restructuration de nos forces (54 000 hommes en moins) aura-t-elle sur nos engagements extérieurs ?

G. L. - Cette restructuration est compatible avec les forces que nous maintenons à Abu Dhabi, à Libreville et à Djibouti - et cela, afin de nous concentrer sur les trois points que je viens de citer. À Abu Dhabi, l'engagement français est assez limité; c'est une façon d'entretenir des relations avec une région riche et développée. Quant à notre présence à Djibouti et à Libreville, elle résulte d'anciens traités de coopération, ceux-là mêmes qui sont en cours de renégociation. Dans les autres pays d'Afrique, nous assurons une politique de formation dispensée dans le cadre des accords de coopération. Notre but est de comprendre ces pays et de faire en sorte qu'ils nous connaissent.

I. L. - L'armée française aurait-elle les moyens aujourd'hui, si le pouvoir politique le décidait, de participer à une nouvelle intervention militaire ? Serait-elle capable - hypothèse d'école - d'envoyer des forces terrestres en Libye, par exemple ?

G. L. - Tout dépend de ce que nous recherchons. Les moyens militaires sont au service d'un objectif politique. En Afghanistan, notre objectif politique est d'être présents dans la coalition. Nous ne portons pas seuls, à bout de bras, l'avenir du pays. Nos bases permanentes de Djibouti et de Libreville nous permettent, elles, de donner un coup de main à des pays qui nous le demanderaient ou de mettre en oeuvre une résolution des Nations unies. Pas de notre chef mais au terme d'accords. En Côte d'Ivoire, nous disposions d'une force dont le rôle consistait à épauler l'Onuci et à protéger les citoyens français d'Abidjan. On déploie des troupes au sol lorsqu'on est arbitre d'un conflit interne ou que l'on se propose de reconstruire un pays à la demande d'un gouvernement. Ce n'est pas le cas en Libye, où notre seul but est d'arrêter au nom de l'ONU le pouvoir qui frappe sans retenue ses opposants. C'est aux Libyens d'apporter leur réponse politique. Les moyens que nous avons utilisés sont donc totalement adaptés à notre mission : neutraliser des forces qui s'attaquent à des civils.

I. L. - Le fait d'envoyer des hélicoptères de l'armée de terre en Libye fait-il franchir à la France un pas supplémentaire dans la guerre ?

G. L. - Non, il s'agit, dans le cadre du mandat actuel, d'élargir notre palette de moyens pour frapper des cibles qui menacent les populations civiles. C'est toujours dans la complémentarité des moyens que réside l'efficacité militaire.

I. L. - La France n'a-t-elle pas eu tort de réduire sa présence sur le continent noir ?

G. L. - Certes, la France réduit la voilure ; mais nous conservons un dispositif de proximité pour aider l'Union africaine à développer son propre système de sécurité collective. Nous sommes présents auprès de toutes les organisations régionales et nous adaptons notre coopération aux nouveaux enjeux du continent. J'ajoute que notre réseau diplomatique de défense est l'un des tout premiers dans cette région. Nous restons donc présents sur le continent africain.

I. L. - Quelle est la stratégie mise en place par la France pour venir à bout d'Aqmi (1) dans le Sahel ? Avec quels résultats ?

G. L. - Nous nous efforçons de répondre aux souhaits des États directement concernés. Certains, comme la Mauritanie, nous demandent beaucoup et nous le leur donnons. D'autres, comme le Mali et le Niger, nous sollicitent uniquement dans le cadre des accords de coopération existants. D'autres - l'Algérie, par exemple - ne nous demandent rien. Aucun de ces pays n'attend de nous que nous réglions le problème d'une façon globale. Tous les gouvernements cités reconnaissent à la France le devoir d'aider à libérer ses otages. Mais nous n'avons ni mandat national ni mandat international pour combattre Aqmi au Sahel. Notre priorité, ce sont nos otages. Pas Aqmi.

I. L. - Que va devenir la force Licorne en Côte d'Ivoire ?

G. L. - La force Licorne en elle-même a vocation à disparaître avec la fin de la crise. Elle a parfaitement rempli le mandat qui lui était confié et je salue le professionnalisme de nos soldats ainsi que la parfaite maîtrise de la force tout au long des événements qui ont conduit au départ de Laurent Gbagbo.
Cette force sera remplacée, d'ici à la fin de l'année, par un contingent réduit fort de quelques centaines d'hommes et de femmes dont la mission principale sera la coopération militaire.

I. L. - Quels sont les critères qui commandent l'intervention de nos troupes dans un pays où la légalité est défaillante ?

G. L. - Les principes de réalité et de légalité ! Si des soldats français se trouvaient en Côte d'Ivoire, c'est parce qu'il y avait là, jadis, une colonie française et que nous étions liés par un accord de coopération avec tous les États africains. Or nous n'avons pas de population française significative à protéger dans tous les pays d'Afrique; et nous n'avons pas de résolution des Nations unies enjoignant aux forces françaises d'intervenir dans telle ou telle crise. Il faut bien comprendre une chose : c'est parce que la France souhaite voir consolider l'état de droit international sous le contrôle des Nations unies qu'elle situe son action dans le cadre de ses résolutions. Elle s'interdit de s'autoproclamer seul juge du bien et du mal dans le monde, y compris en Afrique.

I. L. - À quelles conditions diriez-vous qu'une victoire est en vue en Afghanistan ?

G. L. - Nous aurons gagné en Afghanistan le jour où l'État afghan aura pris en charge l'essentiel de la sécurité sur son territoire. Cette victoire devrait être obtenue en 2014, lorsque les différentes transitions auront été conduites à leur terme dans les provinces. Attention : une victoire ne signifie pas la paix totale et n'exclut pas la permanence de certains désordres. Il faut surtout un gouvernement qui prenne ses responsabilités. Un gouvernement qui, bien sûr, voudra nouer avec les uns et les autres de ses alliés des accords de coopération, de formation et de soutien, mais qui assumera l'état de droit grâce à son armée, à sa police, à sa gendarmerie, à sa justice. C'est atteignable. Déjà on observe une usure du combattant rebelle qui, dans les zones dont nous avons la charge, ne recherche plus l'accrochage et parvient seulement, et c'est encore trop, à jalonner les parcours de mines. Et pour des raisons extérieures à l'Afghanistan, la situation bouge : la mort de Ben Laden et la saisie des documents qu'il détenait vont nécessairement clarifier la relation entre le Pakistan et les États-Unis. Cette clarification, j'en suis sûr, créera les conditions favorables au retour de la paix dans cette région.

I. L. - Vous pensez que le double jeu du Pakistan vis-à-vis des talibans cessera à l'issue de cette clarification...

G. L. - Honnêtement, je ne sais pas s'il s'agit d'un double ou d'un triple jeu. Ce que je sais, c'est que les choses vont évoluer. Je n'imagine pas que les États-Unis et le Pakistan ne tiennent pas compte de ce qu'ils vont découvrir dans les documents récupérés au cours de l'opération d'Abbottabad.

I. L. - Étiez-vous favorable au retour de la France dans le commandement intégré de l'Otan ?

G. L. - Avant ce retour, nous étions déjà dans l'Otan ; nos officiers généraux avaient l'habitude de travailler ensemble. En participant aux états-majors et en intégrant le système militaire de l'Alliance, nous retrouvons la place qui nous revient. Nous pesons désormais dans la direction de l'Otan.

I. L. - Faites-vous partie de ceux qui estiment qu'il existe une véritable « unité de destin » entre la France et les États-Unis ?

G. L. - Les États-Unis ont deux façades océaniques : l'Atlantique et le Pacifique. Ils sont donc nécessairement partagés entre cette double responsabilité. Il y a une « unité de destin » entre nous car nous partageons les mêmes valeurs en matière de démocratie et une certaine conception de l'homme au sein de la société. Mais les États-Unis ont aussi une culture et des intérêts qui sont, depuis la doctrine Monroe, très distincts des nôtres. Cette différence ne peut que croître et embellir parce que les États-Unis, de par leur richesse et leur patrimoine intellectuel, leur aptitude à faire fonctionner un brain drain mondial, seront de moins en moins européens et de plus en plus américains. Barack Obama en est l'illustration la plus parfaite. Son élection se confond avec l'histoire de l'Amérique d'aujourd'hui et de demain. C'est un président qui incarne la synthèse des diverses cultures de son pays - des cultures qui sont à la fois européennes, américaines, voire mondiale. L'Europe aussi est sensible à la mondialisation, mais elle ne l'est pas au même rythme et avec la même vitalité que les États-Unis. C'est la raison pour laquelle l'idée de défense européenne, qui était peu vraisemblable du temps où le parapluie de l'Otan nous protégeait de la menace soviétique, finira progressivement par prévaloir. La spécificité culturelle américaine et l'obligation pour les États-Unis d'être présents dans le Pacifique les conduiront à se détourner de nous. Nous, les Européens, allons être obligés de nous débrouiller par nous-mêmes le plus souvent possible. C'est l'une des leçons que l'on peut tirer de l'affaire libyenne.

I. L. - Le désintérêt relatif des États-Unis à l'égard du continent européen constitue-t-il, à vos yeux, une chance ou un danger ?

G. L. - Ce n'est ni une chance ni un danger, mais un fait qui s'impose à nous.

I. L. - Le monde réarme, l'Europe désarme. Comment expliquez-vous cette contradiction ? Pensez-vous que l'Europe soit menacée d'un décrochage stratégique ?

G. L. - C'est un sujet récurrent au sein de l'Union européenne mais aussi au sein de l'Otan. L'Europe a peut-être pensé, un moment, que les menaces étaient loin et que l'on pouvait moins investir dans la défense. L'émergence de menaces nouvelles et la prolifération d'armements de toutes sortes doivent nous inciter à la prudence. Nous devons nous organiser afin de mieux partager nos ressources pour garder, en Europe, des capacités de défense fortes et crédibles, quitte à accepter plus d'interdépendances. C'est bien pour éviter le décrochage dont vous parlez que nous travaillons ensemble avec les Britanniques afin de partager ce que nous aurions des difficultés à faire seuls.

I. L. - L'Europe de la défense est-elle souffrante ?

G. L. - Le traité de Lisbonne est entré en vigueur il y a moins de deux ans. Et au sein de l'Union européenne, nous décidons à l'unanimité des 27 ! L'Europe de la défense existe à travers des opérations - mission Atalante pour lutter contre la piraterie dans l'océan Indien ; mission EUTM Somalie visant à contribuer à la formation des forces de sécurité somaliennes. Ces interventions ne sont pas faciles à gérer car tous les pays européens n'ont pas encore la même conscience de leur responsabilité mondiale. La France et le Royaume-Uni partagent une même vision et sont une force d'entraînement pour leurs partenaires. Je l'observe en Libye où des États comme l'Italie, le Danemark et la Belgique ont rejoint Londres et Paris. L'Europe de la défense doit progresser de manière pragmatique.

I. L. - L'axe militaire franco-britannique, formalisé par un accord de défense en novembre 2010 et concrétisé par l'intervention en Libye, a-t-il remplacé - ne serait-ce que partiellement - l'Europe de la défense ?

G. L. - Dans certains domaines, oui, très clairement. Le fait de travailler avec les Britanniques nous permet de surmonter certains obstacles matériels. La coopération en matière de simulation nucléaire est un très bon exemple. Nos deux pays ont une conscience aiguë du caractère tragique du monde. Continuer à investir de l'argent dans la dissuasion nucléaire, c'est accepter l'idée que, bien que l'Union soviétique ait disparu, un danger majeur peut malgré tout survenir un jour et qu'il faut être prêt. Coopérer sur le drone, c'est également se dire que, dès lors qu'il s'agit d'une arme indispensable, il n'est pas responsable de dépendre d'un fournisseur extérieur.

I. L. - Quel jugement portez-vous sur le comportement de l'Allemagne en matière de défense ? Peut-on faire l'Europe de la défense sans elle ?

G. L. - Je suis très attaché à l'entente franco-allemande en tant que pilier de la construction européenne. Nous sommes deux pays continentaux, nos sociétés sont très proches et il existe entre nous une saine émulation. Mais force est de reconnaître que l'Allemagne - un pays qui s'est toujours battu pour survivre et exister au coeur de l'Europe et qui a mal géré cette situation entre 1870 et 1945 - en a tiré la conclusion qu'il fallait observer une prudence absolue. À quelques exceptions près, la culture politique allemande est marquée par la prudence et une forme de pacifisme, à gauche comme à droite. Nous devons répéter inlassablement aux Allemands qu'ils sont européens, qu'ils partagent le destin des Européens et qu'ils doivent y être associés. Notre objectif est de rapprocher le Royaume-Uni de l'Europe et l'Allemagne de l'esprit de défense. Nos trois pays doivent être solidaires et faire tomber les appréhensions.

I. L. - Ne craignez-vous pas que la puissance des Verts outre-Rhin finisse par pousser l'Allemagne vers une sorte de neutralisme inavoué ?

G. L - C'est un risque majeur. Mais l'Allemagne est candidate à un siège de membre permanent du Conseil de sécurité et nous la soutenons dans son accession à ce statut, dans le cadre d'une réforme du Conseil. Elle est présente en Afghanistan. Elle vient de réformer et de restructurer son armée pour augmenter ses capacités d'intervention extérieure. Je ne souhaite pas que ce grand pays se désintéresse des principales menaces mondiales.

I. L. - La Turquie doit-elle faire partie de l'Europe ? Que répondez-vous à ceux qui voient dans le « modèle turc » une référence pour les révoltes du « printemps arabe » ?

G. L. - La Turquie est l'héritière d'un grand empire complexe et subtil qui a su associer des peuples et des cultures très différents, voire opposés. Elle a aussi été l'« homme malade » du XIXe siècle, mais après cinq siècles d'existence continue - ce qui, après tout, n'est pas si mal. La révolution moderniste conduite par Atatürk a, d'une certaine manière, préparé l'avènement du tiers-mondisme, avec ses joies et ses peines, ses excès et sa superficialité. Mais, aujourd'hui, le gouvernement turc est plus ottoman que kémaliste. Il développe sa présence au Proche-Orient ou dans les républiques turcophones de l'ex-URSS, là où l'Empire ottoman a autrefois joué un rôle. La Turquie est donc un partenaire important de l'Europe, c'est un membre de l'Otan fidèle. Si la Turquie intégrait l'UE, elle deviendrait la première puissance démographique de l'Union et, par conséquent, nous conduirait à nous préoccuper de théâtres qui nous sont éloignés et que nous ne maîtrisons pas. Le président de la République s'est très clairement exprimé sur ce sujet. La Turquie dans l'Otan, c'est bien. La Turquie dans l'Europe, je ne vois pas comment cela pourrait fonctionner.
Quant au « modèle turc », il repose sur un islam conservateur, qui n'est pas pour moi un islam extrémiste. Sa nature m'échappe encore, même si désormais les élections remplacent heureusement les coups d'État. Pour des peuples arabes qui se sentaient condamnés à la tyrannie et à la misère économique, on comprend que la Turquie - qui, elle, ne l'est pas - puisse apparaître comme une référence musulmane réaliste.

I. L. - Quelles sont les évolutions liées au « printemps arabe » qui pourraient, le cas échéant, déstabiliser la zone euro-méditerranéenne ?

G. L. - La faiblesse de l'Union pour la Méditerranée (UPM), c'est qu'on ne peut construire une entente politique qu'avec des pays qui ont à peu près le même code de conduite publique. La construction européenne s'est d'abord faite à six. Elle s'est peu à peu élargie à des pays qui partageaient les mêmes valeurs. Il a fallu que l'Espagne de Franco, le Portugal de Salazar et la Grèce des colonels renouent avec la démocratie pour prétendre intégrer l'UE.

I. L. - Le « printemps arabe » est-il, selon vous, une chance ou un risque pour la solution du conflit israélo-palestinien ?

G. L. - Plus de points d'interrogation que de certitudes à cet instant. De la Turquie à l'Égypte, les grands voisins sont plus exigeants envers Israël. Ce qui pourrait conduire, en tout cas je l'espère, les dirigeants israéliens à adopter une attitude plus réfléchie vis-à-vis de la création d'un État palestinien.

I. L. - Faut-il souhaiter la chute du régime de Bachar el-Assad ?

G. L. - Oui, dès lors que le régime n'est pas capable d'accepter le débat interne. Une autorité politique qui méprise toute perspective de dialogue avec son propre peuple ne peut plus durer ou s'isole.

I. L. - En 1981, étiez-vous favorable à l'intervention israélienne contre Osirak (2)?

G. L. - La lutte contre la prolifération nucléaire est un devoir absolu. Tout comme le respect de la légalité internationale. Mais, à cette époque, sans doute fallait-il le faire, car il n'y avait pas d'autre solution.

I. L. - Selon vous, la nucléarisation de l'Iran fait-elle peser un réel péril sur le Golfe ? Faut-il exclure a priori l'idée d'une intervention militaire - notamment israélienne - contre ces installations nucléaires ?

G. L. - L'idée de la possession de l'arme nucléaire par l'Iran est une idée inacceptable. Les conséquences d'une telle option sont incommensurables, pour la sécurité de la région comme pour celle du régime de non-prolifération. Nous ne nous y résoudrons pas. Il en va de la responsabilité de tous les membres permanents du Conseil de sécurité.
Les dirigeants iraniens n'ont pas cessé de tromper la communauté internationale sur la finalité de leur programme, violant cinq résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU et neuf résolutions du Conseil des gouverneurs de l'AIEA. Les derniers rapports de l'Agence sont accablants.
Nous n'avons jamais dénié à l'Iran le droit à l'usage pacifique de l'atome sous réserve que Téhéran respecte ses engagements internationaux contractés au titre du TNP.
La mise en service de la centrale de Bouchehr avec du combustible livré par la Russie démontre bien que Téhéran n'a pas besoin d'activités d'enrichissement de l'uranium pour produire de l'électricité d'origine nucléaire.
Quant à l'opportunité d'une intervention, je crois sincèrement que ce n'est pas la réponse adaptée. Il faut accentuer les sanctions et les faire appliquer par l'ensemble des pays. C'est le seul moyen à l'heure actuelle de ramener les Iraniens à la table des négociations avec de bonnes intentions et avec des gages sur le contrôle de leurs activités.

I. L. - Comment le ministre de la Défense que vous êtes explique-t-il la longue et paisible collaboration de l'Occident (en général) et de la France (en particulier) avec des dictateurs comme Saddam Hussein ou Kadhafi ?

G. L. - Les explosions tunisienne et égyptienne ont mis en lumière les limites de la realpolitik. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elles représentent la victoire de Bernard-Henri Lévy, mais c'est bien celle des intellectuels et des journalistes qui, depuis des années, tiraient la sonnette d'alarme et mettaient les gouvernements en face de leurs responsabilités. Le président de la République, Nicolas Sarkozy, est tout sauf un cynique. Il fait les choses, ou décide de ne pas les faire, par conviction. Il eût été plus facile, pour lui, de ne pas se mêler de l'affaire ivoirienne. Mais il considérait qu'un président élu, Alassane Ouattara, devait gouverner. La realpolitik n'est plus un bon investissement de mon point de vue. Ce n'est pas la culture de Nicolas Sarkozy de toutes les façons.

I. L. - Est-ce que je résume bien votre pensée en disant que, sous Nicolas Sarkozy, notre pays a fait le pari de la justice plutôt que celui du statu quo ?

G. L. - Si vous voulez. On peut le dire autrement : « Mieux vaut un désordre (provisoire) qu'une injustice (permanente). »

I. L. - Y a-t-il un péril militaire chinois ? À quelles ambitions tient, selon vous, le fort accroissement du budget militaire de la Chine ?

G. L. - Désormais deuxième puissance économique mondiale, la Chine est clairement dans une compétition stratégique avec les États-Unis. Nous souhaiterions, parce qu'elle est membre permanent du Conseil de sécurité, qu'elle fasse preuve de plus de transparence sur son outil de dissuasion nucléaire et qu'elle participe aux efforts de désarmement - tant dans le domaine conventionnel que dans celui des armes de destruction massive.

I. L. - Le Rafale a-t-il montré sa supériorité en Libye ? L'opération est-elle bonne pour les industries de défense françaises ?

G. L. - Les opérations en Libye ont révélé la pertinence des choix effectués il y a plusieurs années. Le Rafale démontre la supériorité d'un avion totalement polyvalent, pouvant opérer depuis la terre ou depuis la mer. De la même manière, les armements développés pour cet appareil (SCALP, A2SM par exemple), ses différents capteurs et son système d'arme intégré ont démontré leurs performances et leur précision. La satisfaction de nos équipages et la confiance qu'ils affirment en départ de mission confirment la qualité de ce fantastique système de combat.

I. L. - D'une manière générale, que pensez-vous des performances de notre industrie de défense ?

G. L. - Les résultats sur le long terme sont bons. Mais la bataille est permanente et l'État - actionnaire, client et soutien - doit être actif et cohérent.

I. L. - Êtes-vous satisfait de la vente de navires Mistral à la Russie ?

G. L. - La sélection du BPC (bâtiment de projection et de commandement) par une marine de premier rang comme la marine russe témoigne des qualités du BPC de type Mistral dont deux exemplaires équipent déjà la marine nationale. Le BPC a été mis en concurrence par la marine russe avec d'autres modèles - dont certains proposés par d'autres États alliés ou tiers. Cette décision des autorités russes permet à nos deux pays d'engager une coopération équitable et équilibrée souhaitée par le président de la République et le président de la Fédération de Russie.

I. L. - Quelles sont les réalisations qui vous permettraient de dire, en quittant l'hôtel de Brienne : « Je suis satisfait de ce que j'ai accompli » ?

G. L. - Que les Français soient fiers de leur Armée, qui le mérite, et qu'ils lui donnent les moyens financiers de ses missions.

 

 

Notes de :

(1) Al-Qaïda au Maghreb islamique.
(2) Ce réacteur nucléaire expérimental, en cours de construction au sud-est de Bagdad, fut partiellement détruit le 7 juin 1981 par un raid de l'aviation israélienne.

 

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