TURGOT (1727-1781) par Jacques Garello

Publié le par AL de Bx


L’intérêt général, fruit des intérêts personnels

Turgot partage sans doute avec Adam Smith la paternité de la science économique ; contemporains, les deux hommes n’ont cessé de correspondre et de s’influencer mutuellement. Puisque l’économie se ramène au jeu de l’échange, les divers acteurs de la production y recherchent leur intérêt personnel. Les conflits d’intérêts sont naturels, mais ils se règlent harmonieusement par le contrat. Par contraste vouloir établir d’en haut un intérêt général et recourir à la puissance publique pour l’imposer ne fait que contrarier les intérêts des uns pour mieux servir les intérêts des autres. C’est en cela que les procédures marchandes sont supérieures aux administrations politiques.

 

Libre entreprise

« Laissez faire » : mis dans l’obligation d’harmoniser leurs intérêts personnels, les êtres humains vont faire preuve d’imagination, d’efforts, d’esprit d’entreprise et de commerce. Ils n’ont nul besoin de l’aide de l’Etat. Ils n’attendent de l’Etat que la sécurité de leurs personnes et de leurs biens, en protégeant en particulier le droit de propriété. Aux marchands reçus par Colbert qui leur demandait « que puis-je faire pour vous ? », un certain Legendre a répondu « Laissez-nous faire ». Le « laisserfairisme » (Maurice Allais) ne signifie pas laisser faire n’importe quoi, mais faire confiance aux initiatives privées pour régler la vie économique, au lieu que l’Etat soit toujours sur le dos des producteurs. On doit reconnaître et protéger une liberté individuelle fondamentale : celle de créer, celle de prendre des initiatives responsables. Il en va de la dignité de la personne humaine.  


Libre échange

La rencontre des initiatives privées et le jeu des contrats sont entravés par des barrières externes et internes. Il faut dégager la vie économique du cadre national dans lequel le mercantilisme l’a enfermé en faisant de l’économie, de la monnaie et de l’échange affaires d’Etat. Les nations prospères sont celles qui comme l’Angleterre commercent à longue distance, et pas celles qui comme l’Espagne ferment leurs frontières pour veiller à conserver leur or ou leur argent. La prospérité n’est pas la mission de l’Etat, mais celle des producteurs.

De même des barrières internes au pays ne peuvent engendrer que déséquilibres : pénuries et famines coexistent avec pléthores et gaspillages non loin de là, et cette situation ne fait l’affaire que des contrebandiers et des spéculateurs.  


Les obstacles politiques à la richesse de nations

Les principes de libre entreprise et libre échange, bases de la vie économique et de la richesse des nations, sont battus en brèche par les institutions et les réglementations mises en place par l’Etat. Au prétexte de canaliser ou de modérer les initiatives privées marchandes, se sont constituées corporations (jurandes), ligues et associations de toutes sortes qui n’ont pour but que de fermer les professions et de freiner ou bloquer toute innovation réelle. L’édit de 1776 prononçant la dissolution de ces « corps » causera la disgrâce de Turgot : la ligue des privilégiés et des protégés du Roi l’a emporté. Turgot avait déjà révolutionné le pays en 1774 avec l’édit sur les grains, donnant au marché du blé une vraie dimension nationale, alors qu’il était morcelé pour mieux servir les intérêts de ceux qui exploitaient les pénuries et spéculaient sur les prix. Pour réguler le marché, mieux vaut la concurrence que l’Etat, réceptacle de tous les ennemis de la concurrence. 


Turgot et les Physiocrates

Par la politique économique libérale qu’il a imposée à Louis XVI, Turgot s’est attiré les sympathies de tous ceux qui s’opposaient à la monarchie absolue au nom de la liberté : Voltaire et les Physiocrates l’ont admiré. Pourtant, mis à part le « laissez-faire » rien n’est plus étranger à l’esprit de Turgot que la Physiocratie. Tout d’abord les disciples du docteur Quesnay pensaient que la richesse des nations tenait à l’agriculture, tandis que commerce et industrie étaient « stériles ». Ensuite, s’ils étaient hostiles à l’intervention de l’Etat c’était parce qu’ils croyaient à un ordre naturel économique, une arithmétique rationnelle macro-économique, un genre d’équilibre général spontané. Turgot, pour sa part, voyait dans l’économie une expression du génie créateur de l’être humain, et non moins une harmonie sociale résultant des échanges sur un libre marché.

 


Source: Libres.org , Aleps par Jacques Garello

 


Information de wikibéral sur Anne Robert Jacques Turgot, baron de Laune, souvent appelé Turgot (Paris 10 mai 172718 mars 1781), homme politique et économiste français.

 

Turgot est nommé ministre de Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas, le mentor du roi, auquel il a été chaudement recommandé par l'abbé Very, un ami commun. Sa nomination comme ministre de la Marine en juillet 1774 est bien accueillie, notamment par les philosophes. Un mois plus tard, il est nommé contrôleur général. Son premier acte est de soumettre au roi une déclaration de principes : pas de banqueroute, pas d'augmentation de la taxation, pas d'emprunt. La politique de Turgot, face à une situation financière désespérée, est de contraindre à de strictes économies dans tous les ministères. Toutes les dépenses doivent désormais être soumises pour approbation au contrôleur. Un certain nombre de sinécures sont supprimées, et leurs titulaires dédommagés. Les abus des « acquis au comptant » sont combattus, cependant que Turgot fait appel personnellement au roi contre le don généreux d'emplois et de pensions.

Il envisage également une grande réforme de la ferme générale, mais se contente, au début, d'imposer ses conditions lors du renouvellement des baux : employés plus efficaces, suppression des abus des croupes (nom donné à une classe de pensions) — réforme que l'abbé Terray avait esquivé, ayant noté combien de personnes bien placées y étaient intéressées. Turgot annule également certains fermages, comme ceux pour la fabrication de la poudre à canon et l'administration des messageries, auparavant était confiée à une société dont Antoine Laurent Lavoisier est conseiller. Plus tard, il remplace le service de diligence par d'autres plus confortables qui sont surnommées « turgotines ». Il prépare un budget ordinaire.

Les mesures de Turgot réussissent à réduire considérablement le déficit, et améliorent tant le crédit national qu'en 1776, juste avant sa chute, il lui est possible de négocier un prêt à 4% avec des banquiers, mais le déficit est encore si important qu'il l'empêche d'essayer immédiatement la mise en place de son idée favorite, le remplacement des impôts indirects par une taxe sur l'immobilier. Il supprime cependant bon nombre d'octrois et de taxes mineures, et s'oppose sur la base des finances du pays à la participation de la France à la guerre d'indépendance des États-Unis, sans succès.

Turgot immédiatement se met au travail pour établir le libre-échange dans le domaine des grains, mais son décret, signé le 13 septembre 1774, rencontre une forte opposition dans le Conseil même du roi. Le préambule de ce décret, exposant les doctrines sur lesquelles il est fondé, lui gagne l'éloge des philosophes mais aussi les railleries des beaux esprits, aussi Turgot le réécrit-il trois fois pour le rendre « si purifié que n'importe quel juge de village pourrait l'expliquer aux paysans. » Turgot devient la cible de tous ceux qui ont pris intérêt aux spéculations sur le grain sous le régime de l'abbé Terray, ce qui inclut des princes du sang. De plus, le commerce des blés a été un sujet favori des salons et spritituel Ferdinando Galiani, l'adversaire des physiocrates, a de nombreux partisans. L'opposition de l'époque est le fait de Simon Nicolas Henri Linguet et Jacques Necker, qui en 1775 a publié son Essai sur la législation et le commerce des grains après en avoir demandé la permission à Turgot.

Pourtant, le pire ennemi de Turgot s'avère être la médiocre moisson de 1774, qui mène à la hausse du prix de pain pendant l'hiver 1774 et le printemps 1775. En avril les perturbations surgissent à Dijon, et au début de mai ont lieu les grandes émeutes frumentaires connues comme la « guerre des farines », qui peut être considéré comme le signe avant-coureur de la Révolution française. Turgot fait preuve d'une grande fermeté et d'un grand esprit de décision dans la répression des émeutes, et bénéficie du soutien de Louis XVI. Sa position est affermie par l'entrée de Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes parmi les ministres en juillet 1775.

Pour ce qui est de ses relations avec Adam Smith, Turgot écrit : « Je me suis flatté, même de son amitié et estime, je n'avais jamais celui de sa correspondance », mais il n'y a aucun doute que Adam Smith a rencontré Turgot à Paris et il est généralement admis que La richesse des nations doit beaucoup à Turgot.

Enfin, Turgot présente au Conseil du roi en janvier 1776 ses fameux Six décrets. L'un d'eux étendit à Paris le libre-échange des grains. Deux autres édits modifiaient l'imposition du bétail et du suif. Mais les deux décrets qui ont rencontré la plus forte opposition sont celui abolissant les corvées et celui supprimant les jurandes et maîtrises (corporations). Dans le préambule, Turgot annonce courageusement son objectif d'abolir les privilèges et de soumettre les trois ordres à taxation — le clergé en a ensuite été exempté, à la demande de Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas. Dans le préambule au décret sur les jurandes, il fixe comme principe le droit de chaque homme pour travailler, sans restriction.

Il obtient l'enregistrement des décrets par le lit de justice du 12 mars, mais à ce moment-là, presque tout le monde est contre lui. Ses attaques contre les privilèges lui ont gagné la haine de la noblesse et du Parlement de Paris ; sa réforme de la Maison du roi, celle de la cour ; sa législation de libre-échange celle « des financiers » ; ses avis sur la tolérance et sa campagne contre les serments du sacre] vis-à-vis des protestants, celui du clergé ; enfin, son décret sur les jurandes celui de la bourgeoisie riche de Paris et d'autres, comme le prince de Conti, dont les intérêts sont engagés. La reine Marie-Antoinette ne l'aime guère depuis qu'il s'est opposé à l'octroi de faveurs à ses favoris, comme Yolande de Polastron, duchesse de Polignac.

Tout pouvait encore aller bien si Turgot conservait la confiance du roi, mais le roi ne manque pas de voir que Turgot n'a pas l'appui des autres ministres. Même son ami Lamoignon de Malesherbes pense qu'il est trop impétueux. L'impopularité de Maurepas va également croissante. Que ce soit par jalousie de l'ascendant que Turgot a acquis sur le roi, ou par l'incompatibilité naturelle de leurs personnages, Maurepas bascule contre Turgot et se réconcilie avec la reine. C'est vers cette époque qu'apparaît une brochure, Songe de M. Maurepas, généralement attribué au comte de Provence (futur Louis XVIII), contenant une caricature acide de Turgot.

Avec les physiocrates, Turgot croit en l'aspect éclairé de l'absolutisme politique et compte sur le roi pour mener à bien toutes les réformes. Quant aux Parlements, il s'est opposé à toute intervention de leur part dans la législation, considérant qu'ils n'avaient aucune compétence hors la sphère de la justice. Il reconnaît le danger des vieux Parlements, mais se révèle incapable de s'y opposer efficacement depuis qu'il a été associé au renvoi de René Nicolas Charles Augustin de Maupéou et l'abbé Terray et semble avoir sous-estimé leur pouvoir. Il s'oppose à la convocation des États généraux préconisée par Lamoignon de Malesherbes le 6 mai 1775, probablement en raison de l'important pouvoir qu'y ont les deux ordres privilégiés. Son plan personnel se trouve dans son Mémoire sur les municipalités, qui a été soumis d'une façon informelle au roi. Dans le système proposé par Turgot, les propriétaires seuls doivent former l'électorat, aucune distinction étant faite entre les trois ordres. Les habitants des villes doivent élire des représentants par zone municipale, qui à leur tour élisent les municipalités provinciales, et ces dernières une grande municipalité, qui n'a aucun pouvoir législatifs, mais doit être consultée pour l'établissement des taxes. Il faut y combiner un système complet d'éducation, et de charité visant à soulager les pauvres.

Louis XVI recule devant l'ampleur du plan de Turgot. Il reste à Turgot à choisir entre une réforme superficielle du système existant et une réforme totale des privilèges — mais il aurait fallu pour cela un ministre populaire et un roi fort.

Turgot, une pensée Française par Damien Theillier

 

 

Source catallaxia

 

Publié dans Culture

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