Services secrets 2/6 :

Publié le par AL de Bx

 

Une activité infamante et perfide

L’espion, dont les vêtements criaient misère, était petit, trapu, avec des yeux bleus dans un visage rond au teint blême, des cheveux blonds taillés en brosse et un regard chafouin.
Il n’inspirait aucune confiance.

Somerset Maugham, Mr Ashenden agent secret (1928).


Le renseignement, c’est le cambouis de la guerre, le truc sale qui tache quand

on le touche.

Alexandre Jenni, L’Art français de la guerre (2011).


L’espion est de tous les temps. Certains considèrent même qu’il s’agit là du plus vieux métier du monde. Depuis qu’il existe des conflits entre les hommes, il y a toujours eu des démarches d’espionnage.Pourtant, les activités de renseignement sont inégalement acceptées selon les sociétés. Considérées comme nobles, légitimes et utiles dans le monde anglo-saxon, elles sont, au contraire, perçues comme perfides et indignes dans la culture française, où la profession souffre d’une image extrêmement défavora- ble. Le renseignement est connoté très négativement dans l’inconscient collectif national, pour lequel il est synonyme de tromperie, de viol de la vie privée et de coups tordus. L’idée perdure que cette activité est néces- sairement malhonnête, manipulatrice et perverse ; et que les femmes et les hommes qui l’exercent souffrent d’une pathologie particulière et aiment à se débattre dans un monde de mensonges et de complots.


Alors que les pays anglo-saxons disposent d’agences spécialisées reconnues comme indispensables à leur rayonnement et à leur sécurité, la France semble affligée de services de renseignement comme d’un mal incurable dont elle a fini par s’accommoder, le jugeant parfois nécessaire, à contrecœur. Pourquoi tant de sentiments hostiles ou d’images fausses surgissent-ils en France lorsque l’on évoque le renseignement ? Pourquoi

 

 

Le mépris du prince


Le Maréchal de Soubise se fait suivre par cent cuisiniers ; je me fais précéder par cent espions.

Frédéric II de Prusse (1712-1786).


En effet, sir Ethelred. En principe, je partirais de l’idée que l’existence des agents secrets ne devrait pas être tolérée, parce qu’ ils ont tendance à accroître les risques immédiats des fléaux contre lesquels on les emploie. Dire que l’espion confectionne les renseignements qu’ il transmet est une simple banalité. Mais dans le domaine de l’action politique et révolutionnaire, qui repose en partie sur la violence, l’espion professionnel a tout loisir de fabriquer jusqu’aux faits même et peut ainsi répan- dre un double fléau: d’un côté l’émulation, de l’autre la panique, la législation improvisée, la haine irréfléchie.


Joseph Conrad, L’Agent secret (1907). - Comment est-il ? Quelle sorte d’ homme est-il ?

- C’est un agent. C’est un homme à utiliser, pas à connaître.

John Le Carré, Le Miroir aux espions (1965).


Depuis l’affaire Dreyfus (1894), nos services de renseignement sont victimes de la défiance des hommes politiques. Personne n’a oublié comment cette affaire a déstabilisé en son temps la société française tout entière. En conséquence, les dirigeants politiques ont toujours cherché à verrouiller les services – par crainte de nouveaux scandales – plutôt que de s’interroger sur la manière de mieux les utiliser et de les rendre plus performants.


Ainsi, une méfiance profonde s’est durablement installée en France entre les responsables politiques et le milieu du renseignement. Nos dirigeants considèrent que ses représentants sont infréquentables et indignes de confiance et que les services sont des officines inutiles, inefficaces, dont les activités ternissent l’image du pays.

 

 

La connaissance inutile


La pire douleur qui soit en ce monde, c’est bien d’y voir clair et d’être sans pouvoir.

Hérodote (Ve siècle avant J.-C.).


Il y a deux manières d’ignorer les choses: la première, c’est de les ignorer; la seconde, c’est de les ignorer et de croire qu’on les sait. La seconde est pire que la première.


Victor Hugo, Océan (Œuvre posthume). On peut bien vous cogner aux faits, si vous n’avez pas l’outillage mental pour les

appréhender, vous n’en tirerez rien.

Pierre Daix, Tout mon temps (2001).


Si l’absence de directives gouvernementales était la seule faiblesse des autorités de l’État à l’égard du renseignement, les services ne se porteraient pas trop mal. Mais il y a plus grave. Les dirigeants politiques et militaires n’accordent guère de considération aux informations que leur livrent les services, ou ne s’en servent pas. Or, le renseignement ne trouve son utilité que dans la mesure où le décideur en tient compte1.

 

Le fond du problème vient du fait que les politiques ne considèrent pas le renseignement comme faisant partie de leur processus de décision, d’autant, comme l’explique Michel Rocard, qu’ils «ne savent écouter ni comprendre une technicité différente de la leur, surtout en politique étran- gère. Ils ne sont donc pas réceptifs au renseignement2 », alors même qu’il est absolument impératif de procéder à «l’intégration institutionnelle du renseignement extérieur dans le dispositif décisionnel de la nation3 ». Surtout, ils ont systématiquement tendance à vouloir adapter l’information à leurs propres hypothèses et sont toujours plus enclins à détourner...

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