Lettre secrète de LAFAYETTE à PINKNEY, ministre des E-U à Londres. A lire et relire...

Publié le par AL de Bx

Magdebourg, 4 juillet 1793.

 

Cher Monsieur,

 

Pendant qu'en cet anniversaire mes concitoyens d'Amérique manifestent leur joie par des toasts, je joins une rasade solidaire aux heureux souvenirs et aux voeux patriotiques qui se présentent en foule à nous. Entouré, comme je le suis, de fossés, de remparts, de gardes, de doubles sentinelles et de palissades; enfermé dans un cachot à quadruple porte, garni de barres, de chaînes, de serrures, grinçant, étroit, humide, souterrain; condamné aux souffrances morales et physiques que la vengeance des tyrans accumule sur moi, je me permets aujourd'hui cette récréation de tromper la bande couronnée et ses vils agents en trouvant le moyen de griffonner d'abord et ensuite d'expédier cet hommage d'un coeur en sympathie avec vous.

 

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Washington et La Fayette à valley Forge

 

Quoiqu'une lettre que j'avais commencée pour le général Washington m'ait été saisie, je ne doute pas que les événements d'août en France n'aient été pleinement connus en Amérique. Que les circonstances ont été différentes dans les deux pays! En France l'ignorance politique, les habitudes serviles, l'inégalité des fortunes, ont rendu la population, dès qu'elle eut noblement proclamé ses droits, impatiente de toute contrainte légitime, et cependant prête pour toute oppression à la mode, et l'ont bouleversée par les factions et les émeutes. Par bonheur, quoique j'aie été pour cela blâmé, la Révolution a eu pour préface une Déclaration des Droits qui, au milieu des ténèbres et des tempêtes, a maintenu sinon toujours la pratique, au moins la connaissance de la Liberté; de plus, la masse des citoyens a été régulièrement armée, ce qui non seulement les mettait à l'abri d'une conquête de dehors, mais encore faisait obstacle à une usurpation à l'intérieur, éventualité contre laquelle, lorsque je l'envisageais, j'ai souvent mis en garde mes concitoyens. Néanmoins, malgré le despotisme, l'aristocratie, la superstition, les factions et les intrigues de l'étranger, avec une Assemblée de douze cents membres en partie ennemis, dont un petit nombre de théoriciens et pas un praticien, la France a été entièrement réorganisée sous une constitution libre. A la vérité, sans parler de ses effets électoraux, il y manquait l'indépendance dans le judiciaire, la maturité dans le législatif réduit à une seule Chambre, les moyens d'action dans l'éxécutif, dont la présidence était héréditaire; cependant, si l'Assemblée législative, comme cela était possible par de simples décrets, eût seulement étendu la juridiction communale, dégagé quelques rouages administratifs, amendé les tribunaux supérieurs (le tribunal de conciliation étant excellent), redu personnels tous les casuels ecclésiastiques, développé le plan d'éducation, il est évident que la République française aurait pu jouir de tous les bienfaits de la Liberté, jusqu'à ce que, par l'instruction et l'expérience, elle eût été mûre pour une révision opportune, calme et progressive. Pour moi, dans la hâte vers les nouveautés, je n'ai jamais découvert, avec mes yeux de républicain, qu'un marché pour un changement de dynastie ou une intention d'annihiler tous les pouvoirs éxécutifs, ou encore une telle conspiration que j'ai considéré non seulement comme un devoir sacré envers la souveraineté nationale, mais encore comme le meilleur signe de ralliement pour tous les amis de la Liberté contre ses ennemis, de s'attacher fidèlement et impartialement à l'acte constitutionnel.

 

Quant aux événements publics ou personnels antérieurs ou postérieurs à mon départ, je n'ai pas besoin de m'y étendre. Je ne parlerai pas non plus de ce club, inutile à sa naissance, puisque l'ancien gouvernement n'existait plus, ruineux dans ses progrès, puisqu'il confisqua toutes les institutions nationales et, après avoir fait main basse sur elles, aboutit à la tyrannie; encore moins entrerai-je avec vous, qui êtes un ami de la Liberté, véritable, muni de principes et bien informé, dans des explications qui seraient complètement superflues. Permettez-moi seulement de noter qu'une résistance avait été bien préparée, que tant de dilapidations, de trahisons, de folies et de dégoûts ne l'ont pas encore épuisée, et que le patriotisme et le courage des Français, en combattant pour ces droits qui, chez eux, sont opprimés, montrent qu'ils manquent plutôt d'habitudes civiques que d'ardeur pour les affirmer.

 

Cependant c'est de ce grand conflit que dépend la Liberté de l'Europe, et je bénis Charles FOX et ses amis qui, en dépit d'impressions momentanées, ont senti le devoir de s'opposer à la coalition. Il faut que la Grande-Bretagne obtienne une représentation; que les volontaires d'Irlande demandent leur dû ou le saisissent; la lie de France doit disparaître; la tyrannie sur la rive gauche du Rhin ne peut durer, et quant à ses trônes de fer dans tous les Etats de l'Europe, ils peuvent, avec le temps, tomber en poussière. A cette prophétie, quoique je ne puisse vraisemblablement la confirmer que par les voeux d'un mourant dans un cachot ou mon sang fécond sur un échafaud, toujours, de plus en plus, je dirai amen de bon coeur;

 

Non que l'Europe doive être comparée mieux qu'à un corps vicié qui, par le frottement des générations améliorées, pourra atteindre un bon état de santé, tandis que dans notre florissante Amérique le progrès de l'humanité peut être amené jusqu'au plus haut point. Puissent toutes les qualités vraiment républicaines, liberté, égalité, travail honorable, modération et pureté dans les moeurs, candeur et libéralité de l'âme, obéïssance aux lois, fermeté contre toute usurpation, continuer à prouver que l'indépendance américaine a sa racine non seulement dans l'esprit, mais au fond du coeur; puisse la prospérité publique, le bonheur des particuliers, la concorde fédérale, être toujours pour les Etats-Unis une récompense, et pour les autres nations un exemple.

 

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Qu'elle a été, pendant les douze derniers mois, la politique de l'Amérique, voilà ce que, naturellement, je suis très anxieux de savoir. La propagation des connaissances, l'esprit d'émancipation, ne peuvent qu'y être avantageux. Les forts et le Mississipi sont-ils à nous? Tous deux sont indispensables non seulement au point de vue du commerce, mais aussi pour empêcher l'Angleterre et l'Espagne d'exciter les Indiens à la guerre.

 

Grâce à votre aimable intervention, cher Monsieur, les geôliers couronnés ont consenti, après huit mois de silence, à me laisser savoir que ma femme et mes enfants sont vivants. Soyez assez bon pour les informer que ma santé est assez bonne. Mes affectueux respects à mon vénéré général et paternel ami.

 

Rappelez-moi à nos amis d'Amérique. Transmettez ceci par mains sûres à M. SHORT: il doit savoir que je suis certain que la liste des patriotes hollandais a été livrée par Dumouriez au prince de Cobourg. Quant aux dix mille florins très bienvenus qui ont été placés pour moi dans la banque d'ici, je les ai laissés au compte des Etats-Unis, prélevant à l'occasion pour mes besoins, afin que si je meurs avant qu'ils ne soient épuisés, ou si par une heureuse chance à laquelle, entre nous, je pense toujours je puis m'échapper avant que cet argent soit dépensé, Sa Majesté Prussienne soit responsable de ce qui restera.

 

Adieu, mon cher Monsieur; avec une considération affectueuse et reconnaissante, j'ai l'honneur d'être votre.

 

LA FAYETTE

 

P.S. Je recommande à votre bonté mes aides de camp de la Révolution et mes amis qui sont, dit-on, maintenant à Londres.

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François de Durand 16/05/2013 19:58


François de Durand On se croirait de nos jours