La grève des investissements va t-elle remplacer le mur d'argent dans la mythologie de la gauche par R. ARON ?

Publié le par AL de Bx

Petit rappel de feu Raymond ARON sur la politique de F. MITTERRAND  du 5 au 11 août 1983 ou la "Fin des illusions". Comment notre présidence actuelle avec M. F. HOLLANDE dit "le social-démocrate" ne se situe pas en similitude politique "idéologique" avec cette période?

Les mêmes causes pour les mêmes effets!

 

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Raymond ARON: Je me demandais, depuis les élections municipales, si, et dans quelle mesure, François Mitterrand avait pris conscience des erreurs commises au cours de la première année du septennat. Les indiscrétions d'un journaliste, rapportant des propos tenus en privé par le chef de l'Etat, satisfont quelque peu ma curiosité.

Au-delà de l'aveu que les socialistes avaient vécu dans l'illusion ou le rêve après leur victoire, le président de la République regrette de n'avoir pas dévalué immédiatement le franc.

Sur ce point, le gouvernement de 1981 a suivi l'exemple de celui de 1936, bien que ces deux cas fussent différents à certains égards. Le gouvernement Laval avait poussé la déflation si loin que la reprise de l'économie, en dépit de la surévaluation du franc, avait commencé. Il suffisait de dévaluer à froid pour dissuader les spéculateurs et amplifier la reprise. Cependant le programme d'augmentation du pouvoir d'achat des masses rendait encore plus nécessaire une modification de la parité de change du franc par rapport à la livre sterling et au dollar, les deux monnaies mondiales qui avaient été dévaluées par rapport à l'or et, du même coup, aux monnaies qui s'obstinaient à maintenir telle quelle la définition de leurs monnaies en or.

 

 


 


En 1981, avant l'arrivée au pouvoir des socialistes, le franc n'était pas sérieusement attaqué; la confiance qu'inspirait Raymond Barre au-dehors y était pour beaucoup. Mais le différenciel d'inflation devait entraîner un jour ou l'autre, un rajustement monétaire. L'ancien pouvoir aurait pu opérer ce rajustement à froid, à un moment choisi. Dès lors qu'ils se jetaient dans une politique de relance par le pouvoir d'achat et par le déficit budgétaire, les socialistes devaient de toute évidence dévaluer le franc par rapport au mark et aux monnaies liées à ce dernier; ils auraient eu avantage à prendre quelque distance, à la manière d'Olof Palme, quitte à sortir provisoirement du Système monétaire européen. En1981, la Banque de France possédait un stock de devises qui aurait permis, à condition de gérer raisonnablement à l'intérieur, de maîtriser les fluctuations d'un franc flottant. Je suppose que Jacques Delors, soucieux de sauvegarder le SME, n'a pas envisagé une dévaluation de quelque 12% qui aurait eu des conséquences sur le mouvement des prix.


Le chef de l'Etat s'étonne aussi de la vigueur des résistances qu'opposent les "groupes sociaux", les "corporations" au changement. Il faudrait une étude détaillée pour formuler un jugement sur le bien-fondé des diverses manifestations ou grèves que déclenchent les paysans, les chefs de petites entreprises, les médecins, les pharmaciens. Les violences paysannes se reproduisent chaque année au moment de la fixation des prix agricoles à Bruxelles. La réduction de une heure de travail hebdomadaire, le relèvement du Smic constituaient souvent, en particulier pour les petites entreprises, une charge difficilement supportable. La première de ces mesures apportait une légère satisfaction à un grand nombre de salariés, mais l'insatisfaction d'un nombre plus réduit de personnes était grande. Quant au relèvement du Smic, il entraîne un resserrement de la hiérarchie des salaires.


Le resserrement est-il toujours économiquement souhaitable?

 

Certains des ministres ont mené une politique résolument partisane. Le ministre de la Santé, membre du parti communiste, s'aliéna la majorité des médecins parce qu'il leur donna l'impression, probablement exacte, qu'en dernière analyse il voulait progressivement étouffer la médecine libérale. Alain Savary ne parvient pas à obtenir le soutien des universitaires de haut niveau et dévoué à la gauche; il les a heurté par le choix de ses conseillers, désignés pour leurs opinions politiques plutôt que pour leur réputation scientifique; il donne l'impression qu'il veut soumettre les universitaires à des personnalités extérieures, elles aussi probablement choisies pour des raisons plus politiques qu'intellectuelles. Par sa loi et ses décrets, il abaisse, il humilie les professeurs, enviés et attaqués par les enseignants de niveau inférieur.

Malgré tout, le gouvernement socialiste ne se heurte pas à une opposition aussi virulente que celle qui combattit Léon Blum. Certes, les porte-parole des partis, certains journaux critiquent systématiquement toutes les décisions du pouvoir. Je n'ai pas souvenir que les socialistes (mises à part les réformes de moeurs au début du septennat de Giscard d'Estaing) aient jamais approuvé les initiatives de la "droite".

Les municipalités de droite reçoivent, comme il convient, le président de la République quand il visite une province. Les socialistes faisaient valoir leur sens civique quand ils recevaient Giscard d'Estaing; le parti ne reprochait rien à ceux des leurs qui, maîtres d'une municipalité, ignoraient le chef de l'Etat. je me demande si jamais un homme de droite, investi de fonctions importantes, ait jamais injurié la gauche aussi grossièrement que Jack Lang (ministre de la Culture !) et autres Paul Quilès et Max Gallo injurient la "droite" à chaque occasion. L'atmosphère de "guerre civile froide" entre la majorité et l'opposition, tous les français en portent une part de responsabilité, mais l'expression "le peuple de gauche", qui suggère deux peuples parmi les français, ce ne sont pas les écrivains de l'opposition qui l'ont inventée.

 

La Constitution de la Vème République, nous le savons tous, et le président de la République le sait mieux que personne, assure au parti socialiste le bénéfice du temps. François Mitterrand a raison de dire que, à la différence de Léon Blum, il peut lui-même réparer les dégats qu'il a commis. C'est lui qui aurait, avant ses camarades, au printemps de 1982, imposé une première rectification de tir, la réduction des dépenses étatiques, le début de la rigueur. Je me réjouis que le président de la République ait pris conscience des contraintes qui pèsent sur l'économie française et imposé à ses ministres d'en tenir compte eux aussi. Michel Rocard, ayant été mis dans un placard, s'est tenu, selon François Mitterrand, en dehors des débats interministériels, mais il se rattrapait en privé. "Il critique le gouvernement beaucoup plus sévèrement que vous", me dit un journaliste de gauche.


Le bénéfice du temps accordé à la majorité socialiste est-il aussi un bienfait pour le pays?

Réservons la réponse et réfléchissons sur le sort singulier d'un gouvernement qui reçoit la mission de mener une politique radicalement opposée à celle qu'il inaugura dans l'ivresse de la Bastille ou du Panthéon. Voici l'un des notables du PS qui présente comme un bulletin de victoire que les deux tiers des 110 propositions aient été déjà réalisées. le paysan du Danube ne peut pas s'empêcher de se dire: " Ou en serions-nous si toutes les propositions avaient été réalisées?" Le Premier Ministre, après avoir déclaré, à l'automne de 1981, que la relance était au rendez-vous, change de refrain: " Notre malheur, c'est que nous sommes le seul gouvernement de gauche dans une Europe gouvernée par des gouvernements de droite." La lutte contre l'inflation appartient-elle à la droite, et la gauche possède-t-elle le secret de la lutte conjointe contre l'inflation et pour la relance? Les socialistes ont dit et répété qu'ils détenait ce secret. Certains économistes affirment que ce secret existe ( dans la théorie). Il reste que , jusqu'à présent, aucun pays ne l'a découvert.

La politique de Ronald Reagan (un déficit budgétaire considérable, un taux d'intérêt élevé, la surévaluation du dollar) ne facilite pas les affaires de la France et de l'Europe. Le déficit de la balance commerciale des Etats-Unis démontre que les exportateurs japonais et européens peuvent conquérir des marchés outre-Atlantique ou dans des pays tiers.

Que les porte-parole socialistes cessent de rejeter sur d'autres leurs responsabilités, même si ces "autres", les gouvernants français d'hier et les gouvernants étrangers d'aujourd'hui, ont aussi leur part de responsabilité. Les socialistes doivent convaincre les milieux économiques et financiers, à l'étranger, qu'ils ont compris la leçon, qu'ils avaient accepté, par discipline de parti, les imprudences qu'ils désapprouvaient au fond d'eux-mêmes. Les indiscrétions de journaliste d'Europe 1 ne desservent pas le chef de l'Etat. Tout au contraire. Beaucoup d'observateurs lui feront davantage confiance dès lors qu'il ne partage plus la naïveté ou les illusions des porte-parole officiels.


Dans un article récent, j'avis écrit que le choix de François Mitterrand était irrréversible. Un lecteur m'a objecté que le président de la République a hésité pendant dix jours entre les deux chemins. Le choix portait-il exclusivement sur le SME ou sur l'ensemble de la politique, ouverture ou fermeture relative des frontières? Quoi qu'il en soit, ce choix, à mes yeux, engage la majorité pour plusieurs années. Il devrait être soutenu, confirmé, ratifié par tous les dirigeants du parti. Ceux qui doutent du succès de Jacques Delors risquent de devenir plus nombreux si les résultats espérés tardent à venir. Le président de la République accepte la poursuite de la rigueur jusqu'en 1984; il pense que l'année 1985 marquera le début d'une action plus conforme à la doctrine et aux aspirations de sa clientèle.

A l'automne, Jacques Delors devra l'emporter dans l'épreuve de force prévisible sur les salaires. Le ministre a usé jusqu'à présent de l'arme fiscale et il a réduit d'une quarantaine de milliards de francs le pouvoir d'achat disponible. Même s'il accroît encore les impôts directs en 1984, la lutte contre l'inflation exige aussi et avant tout une limitation de la hausses des salaires, plus précisément une hausse des salaires inférieure à la hausse des prix. La crise financière dont souffrent les entreprises ne peut pas être résolue autrement. Si les entreprises n'accroissent pas leurs investissements, c'est qu'elles n'ont pas le moyen de les financer.


La grève des investissements va-t-elle remplacer le mur d'argent dans la mythologie de la gauche?

Elle n'aurait plus guère de succès, puisque l'Etat s'est emparé d'un coup du système bancaire et des principaux groupes industriels. Il ne s'en trouve pas mieux pour cela.

 

Par Raymond ARON

 

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Raymond Aron

De Wikiberal:

Raymond Aron (14 mars 1905 - 17 octobre 1983) est un sociologue, politologue et philosophe français. Il est également un théoricien réaliste des relations internationales.

 

Publié dans Politique

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