L'action syndicale fait-elle monter les salaires par Henry Hazlit ?

Publié le par AL de Bx

 

On a beaucoup exagéré le pouvoir des Syndicats de faire monter les salaires pour une longue durée et pour l'ensemble de la classe ouvrière. Cela tient surtout à ce qu'on ne veut pas reconnaître que le niveau des salaires est déterminé avant tout par le rendement du travail.

 

C'est pour cette raison en particulier que les salaires aux États-Unis étaient beaucoup plus élevés qu'en Angleterre ou en Allemagne au cours de la période où cependant le mouvement ouvrier s'était beaucoup plus développé dans ces deux pays qu'en Amérique.

 

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Cette vérité évidente que le rendement du travail est la cause déterminante de l'accroissement des salaires est généralement oubliée ou tournée en dérision par les chefs syndicalistes, tout autant que par les nombreux écrivains en matière économique qui cherchent à se faire une réputation d' « avancés » en copiant leurs discours. Mais cette vérité ne repose pas, comme ils paraissent le croire, sur le postulat que les patrons sont tous des hommes justes et généreux, qui font toujours ce qu'ils croient équitable. Elle repose sur un tout autre postulat, à savoir que le patron, dans son entreprise, cherche à réaliser un profit maximum. Si des ouvriers consentent à travailler pour des salaires plus bas que ceux qu'il est prêt à leur payer, pourquoi les paierait-il davantage ? Pourquoi ne préférerait-il pas donner un dollar par semaine à ses ouvriers plutôt que deux comme le fait son voisin ? Aussi longtemps que cet état de concurrence existe, les patrons auront tendance à payer leurs ouvriers en proportion de leur valeur professionnelle.


Tout cela ne veut pas dire que les syndicats n'aient pas à remplir un rôle utile et légitime. Ce rôle consiste surtout à veiller à ce que tous leurs membres reçoivent bien toute la valeur marchande de leur travail. Il est rare en effet que la concurrence des travailleurs à la recherche du travail, et des patrons à la recherche des ouvriers, joue parfaitement. Ni les patrons, ni les ouvriers, pris individuellement, ne sont toujours renseignés sur les conditions du marché du travail. Un travailleur isolé peut très bien ignorer, et les cours du travail, et la valeur marchande qu'il représente pour son patron, s'il n'est pas aidé par le syndicat. Et s'il reste seul, il est beaucoup plus désarmé pour en discuter les éléments. Ses erreurs de jugement lui sont plus préjudiciables qu'à son patron. Celui-ci, en effet, peut commettre l'erreur de ne pas embaucher un homme dont le travail lui eût été très utile, il perd alors le profit que celui-ci eût pu lui apporter, mais il lui arrive d'en embaucher une centaine ou un millier. Tandis que l'ouvrier qui commet l'erreur de refuser du travail parce qu'il espère en trouver facilement d'autre, mieux rétribué, risque de la payer cher. Ce sont ses moyens d'existence même qui sont en jeu. Non seulement il peut ne pas trouver rapidement d'autre travail mieux rétribué, mais il se peut aussi qu'il attende longtemps avant de retrouver un travail payé au taux qu'il avait refusé. Or, dans son cas, le temps est l'essence même du problème, car il lui faut vivre et faire vivre sa famille. Il peut alors être tenté d'accepter du travail à un taux qu'il sait inférieur à sa « valeur réelle », plutôt que de courir le risque d'avoir trop à attendre. Mais quand les ouvriers d'un patron ont affaire à lui en un corps constitué, et s'offrent à travailler à un « salaire type » pour telle espèce de travail, ils peuvent espérer ainsi traiter d'égal à égal et éviter les erreurs néfastes.


Mais l'expérience montre que les syndicats — outrepassant leur droit légitime à défendre l'ouvrier, et aidés en cela par une législation partiale du travail qui n'use de contrainte qu'envers les patrons — s'embarquent souvent dans une politique antisociale et à bien courte vue. C'est ce qu'ils font, par exemple, chaque fois qu'ils cherchent à faire monter les salaires de leurs membres au-dessus du cours du marché. Il en résulte toujours du chômage. Les accords réalisés sur ces bases n'arrivent, en fait, à se maintenir que par la menace ou la contrainte.


Parfois le syndicat réduit le nombre de ses membres en n'acceptant ceux-ci que sur une base autre que celle de la valeur professionnelle. Cette restriction prend alors les formes suivantes : on impose aux nouveaux venus des droits d'entrée excessifs, ou bien la justification de qualifications arbitraires, ou bien encore des discriminations, avouées ou dissimulées, tenant à la religion, à la race ou au sexe ; ou bien le nombre des membres se limite à un chiffre donné, ou enfin, on boycottera par la force, non seulement les produits du travail non syndiqué, mais même celui des ouvriers affiliés à des syndicats d'autres villes ou d'autres États voisins.


Le cas le plus évident où l'on emploie l'intimidation et la force pour maintenir ou faire monter les salaires des membres d'un syndicat, au-dessus du cours normal du marché, est celui de la grève. Il existe des grèves pacifiques. Dans la mesure où elle demeure calme, la grève est une arme ouvrière légitime, bien qu'on ne doive l'utiliser que rarement et en dernier ressort. En quittant tous ensemble leur travail, les ouvriers d'un patron sottement obstiné, qui ne les a pas payés à leur prix, le ramènent à la raison. Il peut alors se rendre compte qu'il lui sera difficile de remplacer ses ouvriers par d'autres qui soient aussi bons et qui acceptent le salaire que les premiers ont refusé. Mais à partir du moment où les ouvriers emploient l'intimidation ou la force pour faire valoir leurs revendications, à partir du moment où ils installent des piquets de grève pour empêcher d'anciens ouvriers de travailler ou pour empêcher le patron d'embaucher d'autres ouvriers à leur place, leur cas devient discutable. Car les piquets de grève sont placés, non surtout contre le patron, mais contre d'autres ouvriers. Ces nouveaux ouvriers ne demandent pas mieux que de faire le travail que les grévistes ont abandonné, et pour le salaire que ceux-ci répudiaient. Ceci prouve que ces nouveaux ouvriers n'ont pas trouvé de conjoncture meilleure que celle que ces ouvriers ont refusée. Si donc les grévistes réussissent par la force à empêcher ces nouveaux ouvriers de prendre leur place, ils les privent ainsi de travailler dans les conditions qui leur paraissaient les meilleures, et les obligent à prendre un travail moins bien rémunéré.


Les grévistes combattent donc pour se faire une position privilégiée, et usent de la force pour défende ce privilège. contre d'autres travailleurs.

Si cette analyse est correcte, réprouver indifféremment tous les « briseurs de grèves » est une position indéfendable. On est en droit de les haïr, si ces briseurs de grève ne sont que des bandits professionnels qui eux-mêmes emploient la violence, ou des ouvriers incapables, en fait, d'exécuter le travail des grévistes, ou des gens payés temporairement très cher uniquement pour avoir l'air de continuer à fonctionner, jusqu'à ce que les anciens ouvriers, fatigués de lutter, reviennent travailler au tarif ancien. Mais si vraiment ces briseurs de grève sont des hommes et des femmes qui recherchent sérieusement du travail et qui acceptent de plein gré les anciens salaires, alors les repousser serait les condamner à se voir rejetés dans des occupations moins bien payées, simplement pour permettre aux grévistes de se faire donner des salaires supérieurs. Et cette situation privilégiée des anciens ouvriers ne pourrait se maintenir que par l'arme toujours menaçante de la force.

 

 

Une économie sentimentale donne naissance à des théories qu'un examen objectif ne peut accepter. L'une d'entre elles consiste à soutenir que, en général, le travail est payé au-dessous de sa valeur. Ce qui reviendrait à dire que, en général, sur un marché libre, les prix sont trop bas d'une manière chronique. Une autre théorie curieuse, mais tenace, consiste à affirmer que les intérêts de tous les travailleurs d'un pays donné sont identiques les uns aux autres, et que l'augmentation du salaire obtenue par un syndicat va, par quelque obscur cheminement, aider tous les autres ouvriers. Non seulement cette idée ne contient pas la moindre parcelle de vérité, mais au contraire, on peut affirmer que si un syndicat donné obtient par la force pour ses membres, une augmentation de salaire sensiblement au-dessus du cours normal du marché des services, cela portera préjudice à tous les autres travailleurs comme à tout l'ensemble du monde économique.


Afin de voir plus nettement comment cela se produit, imaginons une collectivité dans laquelle nous supposerons tous les faits arithmétiquement simples. Supposons, par exemple, un ensemble de six groupes de travailleurs, et disons que ces groupes gagnent la même somme totale, et apportent sur le marché des produits de même valeur. Dénombrons ces différents groupes : 1° ouvriers agricoles ; 2° vendeurs du commerce de détail ; 3° ouvriers de confection ; 4° mineurs ; 5° maçons ; 6° cheminots. Leurs salaires, librement déterminés, ne sont pas forcément égaux, mais quels qu'ils soient, disons que leur indice de départ est à 100. Supposons maintenant que chacun de ces groupes adhère à un syndicat national et acquiert ainsi la possibilité d'imposer ses revendications, non pas à cause de sa productivité, mais bien plutôt grâce à sa puissance politique ou à sa situation stratégique. Supposons que les ouvriers agricoles n'ont pas été capables de faire monter leur salaire, mais que les employés de commerce ont obtenu 10 % les ouvriers de la confection 20 %, les mineurs 30 %, les maçons 40 % et les cheminots 50 %.


Étant donné nos prémisses, cela revient à dire que l'augmentation moyenne des salaires a été de 25 %. Pour conserver la même simplicité arithmétique, supposons que le coût de production de chaque groupe augmente dans la même proportion que le salaire. Pour différentes raisons, parmi lesquelles se trouve le fait que le salaire n'est qu'un des éléments du coût du produit, cela ne se produira pas, en tout cas, sur une courte période. Mais ces chiffres ne vont pas moins servir à la démonstration de notre principe fondamental.


Nous nous trouverons donc dans une situation telle que le coût de la vie aura monté d'environ 25 %. Les ouvriers agricoles, quoique leurs salaires n'aient pas été réduits, se trouvent dans une situation moins bonne qu'avant, quant à leur pouvoir d'achat. Les employés de commerce, malgré leur augmentation de 10 % sont en plus mauvaise posture qu'avant la course des prix. Et même les ouvriers en confection, bien qu'ils aient 20 % de plus, se trouvent désavantagés par rapport à leur position ancienne. Les mineurs, avec leur 30 % n'ont gagné qu'une très légère augmentation de pouvoir d'achat. Les maçons et les cheminots ont, certes, réalisé un gain substantiel, mais en réalité plus petit qu'il ne paraît.


Ces calculs eux-mêmes reposent sur l'hypothèse que cette hausse imposée de salaires n'a causé aucun chômage. Il n'en sera vraisemblablement ainsi que si, parallèlement, s'est manifesté un accroissement de la monnaie et du crédit en banque ; en même ainsi, il reste improbable que de telles disproportions des taux de salaires puisse se produire sans créer çà et là des poches de chômage, surtout dans les métiers où la hausse a été plus forte. Si cette inflation monétaire ne se produit pas, alors cette hausse de salaires artificiellement demandée donnera naissance à un chômage généralisé.


Ce chômage n'atteindra pas forcément le plus grand pourcentage dans les syndicats qui ont obtenu la plus grande augmentation de salaire, car le chômage sera transféré, et dépendra de l'élasticité de la demande pour différentes sortes de travail, et en fonction aussi des corrélations de la demande vis-à-vis de plusieurs sortes de travail. Puis, quand on aura tenu compte de toutes ces circonstances, les groupes mêmes qui ont été le plus favorisés se trouveront sans doute en plus mauvaise posture que précédemment, quand on aura fait la moyenne de leurs gains, en tenant compte des chômeurs de la corporation.


Leur perte en bien-être sera beaucoup plus grande encore que leur perte arithmétiquement chiffrée, car le malaise psychologique de ceux qui seront jetés au chômage dépassera de beaucoup le gain psychologique de ceux qui ont vu leur pouvoir achat monter légèrement.


Cette situation ne saurait être modifiée par l'octroi d'indemnités de chômage. D'abord, directement ou indirectement, c'est sur la paye des travailleurs qu'on prend les fonds du chômage. Ce qui réduit d'autant leur salaire. D'autre part, des indemnités de chômage « adéquates », nous l'avons vu, sont créatrices d'autre chômage. Et cela pour plusieurs raisons. Quand les syndicats puissants d'autrefois avaient pour principal objet de venir en aide à leurs adhérents en chômage, ils y regardaient à deux fois, avant de réclamer des hausses de salaires susceptibles de créer du chômage. Mais quand il existe un système de secours de chômage dont le contribuable fait les frais, même quand le chômage est provoqué par les salaires excessifs, les syndicats perdent toute retenue.


De plus, comme nous en avons déjà fait la remarque, une indemnité de chômage intégrale incitera beaucoup de travailleurs à ne pas chercher d'emploi, et ceux qui en ont un, s'ils réfléchissent un peu, s'apercevront vite qu'ils travaillent, non pour le salaire qu'ils touchent, mais seulement pour la différence entre ce gain et l'allocation de chômage donnée à leurs camarades.

Or, un chômage généralisé entraîne une production réduite, une nation moins riche et crée bientôt une rareté dont tout le monde souffre.


Les avocats du salut par les syndicats trouvent une autre solution à ce problème. Il se peut, admettent-ils, que les membres des grands syndicats exploitent, entre autres, les ouvriers non syndiqués et ils ajoutent : le remède est bien simple : syndiquons tout le monde ! Non, le remède n'est pas si simple. D'abord, malgré les extraordinaires encouragements politiques — dans certains cas même, ce fut une contrainte — à se syndiquer, grâce aux lois comme la loi Wagner et autres, ce n'est pas par accident si un quart seulement environ des ouvriers salariés de ce pays est syndiqué. Les conditions favorables à la formation des syndicats sont beaucoup plus particulières qu'on a coutume de le croire.


Mais même si on arrivait à syndiquer tous les ouvriers, les différents syndicats ne pourraient être également puissants, pas plus qu'ils ne le sont aujourd'hui. Quelques-uns d'entre eux ont une bien meilleure situation stratégique que d'autres, soit que leur effectifs soient plus nombreux, soit que leurs ouvriers fabriquent des produits essentiels à la vie de la nation, soit que leur industrie en commande plusieurs autres, soit enfin parce qu'ils sont plus habiles dans l'emploi de méthodes de contrainte. Mais admettons qu'il n'en soit pas ainsi et supposons que, malgré ce que notre hypothèse a de contradictoire, tous les travailleurs, grâce à des méthodes de coercition, voient leurs salaires hausser d'un égal pourcentage. A la fin du compte, aucun d'eux ne serait plus à l'aise que si les salaires n'avaient pas bougé.

 

 

Ceci nous conduit au cœur du problème. On soutient généralement que l'augmentation des salaires est prise sur les bénéfices du patron. Cela peut évidemment se produire en des circonstances spéciales et pour de courtes périodes. Si on oblige une entreprise donnée à augmenter les salaires, et que cette entreprise soit en concurrence telle avec les autres qu'elle ne puisse monter ses prix de vente, il lui faudra bien payer la hausse des salaires avec ses bénéfices. Mais il est moins probable qu'il en puisse être ainsi si l'augmentation de salaires a lieu dans toute une industrie. Dans la plupart des cas, l'industrie augmentera ses prix, et passera la charge aux clients. Et comme ces clients sont pour la plupart des ouvriers, ils verront alors leur salaire réel réduit dans la mesure même où ils auront à payer plus cher ce produit particulier. Il est vrai aussi que l'augmentation du prix aura pour résultat de faire tomber la vente, si bien que les bénéfices, eux aussi, seront réduits et, finalement, l'embauche et le total des salaires payés dans cette industrie seront réduits d'autant.


Il est fort possible que dans certains cas les bénéfices d'une industrie se trouvent réduits sans qu'il y ait réduction parallèle dans l'emploi de la main-d'œuvre, et où, en d'autres termes, la hausse du taux des salaires s'accompagne d'une augmentation du total des salaires payés, et où le coût total de l'opération est supporté par les profits, sans que cela mette hors de jeu aucune entreprise de cette industrie. Il est peu probable que de tels cas se produisent, mais on peut les imaginer.


Soit, par exemple, une industrie comme celle des chemins de fer, qui ne peut pas toujours faire supporter l'augmentation des salaires par le public sous forme d'une augmentation des tarifs, car elle est soumise à la surveillance des pouvoirs publics. En fait, la forte augmentation des salaires accordée aux cheminots a eu les plus rudes répercussions sur l'embauche. Le nombre des travailleurs de première catégorie employés dans les chemins de fer américains s'élevait, en 1920, à un maximum de 1 685 000, au taux moyen de 66 cents l'heure ; il est descendu à 959 000 en 1931, au taux moyen de salaire de 67 cents l'heure ; il est tombé à 699 000 en 1938, au taux de salaire de 74 cents l'heure. Mais pour la commodité de la démonstration, nous pouvons négliger ces réalités et discuter comme si nous avions affaire à une hypothèse abstraite.


Enfin, il peut fort bien arriver que les syndicats réalisent des augmentations de salaires aux dépens des employeurs et des actionnaires. Ceux-ci avaient des fonds liquides ; ils les ont placés, disons, dans les chemins de fer. On transformé leurs capitaux liquides en voies, en wagons et en locomotives. Ils auraient pu placer ce même capital dans mille autres entreprises, mais ils ne l'ont pas fait et aujourd'hui tout leur avoir se trouve pour ainsi congelé dans une seule affaire. Les syndicats des cheminots peuvent très bien les obliger à accepter un plus faible intérêt pour ce capital déjà investi. Les capitalistes continueront à faire marcher les chemins de fer pourvu que, toutes dépenses payées, ils puissent encore y trouver un léger bénéfice, même s'il ne se chiffre qu'à 1/10 de 1 % de leur capital investi.


Mais un corollaire inéluctable découle de tout cela. Si l'argent que ces capitalistes ont placé dans les chemins de fer rapporte moins que celui qu'ils peuvent placer dans d'autres entreprises plus avantageuses, ils ne mettront pas un centime de plus dans les chemins de fer. Ils y investiront encore quelques petites sommes afin de sauver le faible revenu qu'ils en retirent encore ; mais à la longue ils ne se soucieront même pas de payer pour remplacer le matériel ou l'équipement vieilli et hors d'usage.


Si le capital qu'ils placent dans leur propre pays rapporte moins que celui placé à l'étranger, ils l'investiront dans d'autres pays. Et s'ils ne trouvent nulle part aucun bénéfice pour compenser les risques de leurs investissements, ils s'abstiendront désormais d'en faire.

On voit que l'exploitation du capital par le travail ne peut guère être que temporaire. Elle prendra vite fin. Elle s'arrêtera en réalité, non pas tant de la manière que notre exemple indique qu'en amenant la fermeture des entreprises marginales, la généralisation du chômage, le réajustement forcé des salaires et des profits jusqu'au point où la perspective d'un bénéfice normal (ou anormal) conduise à une reprise de l'embauchage et de la production. Mais entre-temps, le résultat de l'affaire aura été un chômage et une production réduite qui auront appauvri tout le monde. Même si le monde du travail se partage pendant un certain temps une plus grande part relative du revenu national, ce revenu lui-même ne tardera pas à fléchir en chiffres absolus, tant et si bien que les travailleurs, avec leurs gains relatifs et de courte durée, auront remporté une victoire à la Pyrrhus, car ces gains eux-mêmes, convertis en pouvoir d'achat, pourront eux-mêmes avoir diminué.

 

 

Nous aboutissons ainsi à la conclusion suivante : les syndicats, s'ils peuvent bien pour un temps faire bénéficier leurs membres d'une hausse des salaires, aux dépens en partie des patrons, et en partie plus grande encore des ouvriers non syndiqués, ne peuvent, à la longue et pour l'ensemble de tous les travailleurs, faire aucunement monter les salaires réels.

Croire qu'ils le peuvent c'est tabler sur une série d'illusions. L'une est le sophisme post hoc ergo propter hoc, qui constate l'énorme augmentation des salaires depuis la seconde moitié du XIXe siècle, due principalement à l'énorme accroissement de capitaux investis et aux progrès de la science pure et appliquée, mais qui l'attribue aux syndicats, parce que ceux-ci également se sont développés durant cette même période. Mais l'erreur qui engendre le plus d'illusions consiste surtout à ne vouloir envisager qu'un seul aspect des choses, et le plus immédiat, à savoir ce que la hausse de salaires obtenue par le syndicat a pu donner momentanément à quelques ouvriers qui ont pu garder leur travail, sans vouloir remarquer les conséquences qui s'ensuivront plus tard sur l'emploi de main-d'œuvre, sur le volume de la production, sur la hausse des prix que tous les travailleurs dans leur ensemble auront à supporter, y compris ceux-là mêmes qui ont exigé une augmentation.


On peut aller au-delà même de cette conclusion, et se demander par exemple si les syndicats n'ont pas, à la longue et pour tout l'ensemble des travailleurs, contribué à empêcher les salaires réels de monter jusqu'au niveau où, sans leur intervention, ils eussent pu monter.

Ils ont certainement, par leur action, constitué une force qui a pu contribuer à réduire ces salaires ou à les empêcher de monter si, tout compte fait, leurs agissements ont réduit la productivité du travail, et l'on peut réellement se demander s'il n'en a pas été ainsi.


En ce qui concerne la productivité, d'ailleurs, il y a certaines choses dans la politique suivie par les syndicats qu'on doit mettre à leur actif. Dans plusieurs métiers, ils ont contribué par leur insistance à relever le niveau de la capacité et de la compétence professionnelles. Et, au début de leur histoire, ils ont fait beaucoup pour améliorer les conditions de travail et protéger la santé de leurs membres. Quand il y avait beaucoup de main-d'œuvre, il arrivait parfois que de petits patrons exploitaient leurs ouvriers par un travail intensif durant des heures trop longues et épuisantes, car ils pouvaient à ce moment-là trouver à les remplacer à volonté. Certains patrons étaient même assez ignorants ou assez peu clairvoyants pour réduire leurs propres bénéfices en surmenant leur personnel. Dans tous ces cas, les syndicats, en réclamant de meilleures conditions de travail, assurèrent aux ouvriers une santé meilleure, un confort plus grand, en même temps qu'ils amélioraient leur salaire réel.


Mais à notre époque, à mesure que leur pouvoir grandissait et que la sympathie du public, fort mal orientée, acceptait ou tolérait des habitudes nuisibles à la société, les syndicats ont dévié de leurs buts légitimes. Ce fut, sans nul doute, un gain, non seulement en santé et en bien-être, mais, à la longue, pour la production en général que d'avoir fait réduire la semaine de 70 heures à 60. C'en fut un autre pour la santé et les loisirs que de la réduire de 60 à 48 heures. Ce fut un gain en loisirs, mais pas forcément en production ou en revenus, de l'avoir réduite de 48 à 44 heures. Le bénéfice en santé et en loisirs produit par la semaine de 40 heures est moins clairement apparent que la réduction des rendements et des revenus qu'elle a causée. Pourtant, nous entendons maintenant les syndicats réclamer, et souvent même imposer, la semaine de 35 ou de 34 heures et nier que cette réduction puisse exercer la moindre influence sur les rendements ou les revenus.


Mais ce n'est pas seulement en réduisant les heures de travail que la politique des syndicats a été néfaste à la productivité. En réalité, sur ce point, elle a été moins dangereuse que sur d'autres, car il y a eu ici au moins une compensation visible. Mais beaucoup de syndicats ont voulu obtenir une subdivision rigide du travail qui a alourdi les frais de production et entraîné des discussions d'attribution coûteuses et ridicules. Ils se sont opposés à ce que la paye fut basée sur le rendement et sur la qualité du travail, et ont exigé que les salaires horaires fussent les mêmes pour tous les ouvriers sans égard à leur productivité. Ils ont insisté pour que l'avancement soit donné à l'âge et non au mérite.


Sous prétexte de combattre la « presse », ils ont prôné le travail au ralenti. Ils ont dénoncé ou fait débaucher, et parfois brutalement malmener les ouvriers qui produisaient plus vite que leurs camarades. Ils se sont opposés à une généralisation du machinisme. Ils ont multiplié les règlements de travail afin d'obliger le patron à prendre plus d'ouvriers, ou à allouer plus de temps pour remplir une tâche. Ils l'ont contraint même à embaucher un personnel inutile, menaçant au besoin de ruiner son entreprise.


La plupart de ces mesures ont été préconisées sous l'empire de cette idée qu'il n'existe qu'une quantité de travail donnée, une « masse de travail » qu'il convient de partager entre un aussi grand nombre donné de travailleurs que possible, et en autant d'heures que possible afin de ne pas l'épuiser trop vite. Cette croyance est complètement fausse. Il n'y a, en réalité, pas de limite à la quantité de travail possible. Le travail crée le travail. Ce que A fabrique devient la demande pour ce que B doit à son tour fabriquer ; mais parce que cette thèse est fausse, et parce qu'elle a servi de base à la politique des syndicats, la production a baissé au-dessous du niveau qu'elle eût atteint sans cela. Si bien qu'en fin de compte, et pour tous les ouvriers, cette politique a été la cause d'une réduction des salaires réels, c'est-à-dire des salaires évalués en pouvoir d'achat — bien au-dessous du niveau qu'ils auraient atteint autrement. Les salaires réels ont connu une incroyable ascension au cours du dernier demi-siècle (aux États-Unis surtout), la cause profonde en est due, je le répète, à l'augmentation des capitaux investis et à l'énorme progrès technologique que cela a rendu possible.


[Ce processus n'est toutefois pas automatique. En raison des mauvaises politiques non seulement des syndicats mais aussi des gouvernements, ce processus s'est en fait arrêté au cours de la dernière décennie. Si nous regardons la moyenne des revenus bruts hebdomadaires des travailleurs privés, hors de l'industrie agricole, uniquement en termes de dollars de papier, il est vrai qu'ils sont passés de 107,83 $ en 1968 à 189,36 $ en août 1977. Mais lorsque le Bureau des Statistiques du Travail prend en compte l'inflation, quand il traduit ces revenus en dollars de 1967, pour tenir compte de l'augmentation des prix à la consommation, il trouve que les revenus hebdomadaires réels ont en fait baissé de 103,39 $ en 1968 à 103,36 $ en août 1977. (Édition de 1979, traduit par Hervé de Quengo)]


La réduction du taux d'accroissement des salaires réels n'est pas due au fait qu'il existe des syndicats, mais à la mauvaise politique que les syndicats ont pratiquée.

 

par Henry Hazlitt

traduit par Mme Gaëtan Pirou

L'action syndicale fait-elle monter les salaires ?

Source: L'Économie politique en une leçon Les applications de la leçon

Chapitre XIX [XX pour l'édition de 1979]

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Henry Hazlitt

De Wikiberal:

Henry Hazlitt (28 novembre 1894 - 8 juillet 1993) est un philosophe, économiste et journaliste libertarien américain, connu pour son ouvrage L'économie politique en une leçon (Economics in One Lesson).

Il naît dans une famille modeste et grandit à Brooklyn. Il abandonne rapidement ses études universitaires pour gagner sa vie comme journaliste. Il travaille pour The New York Times, Newsweek, et The American Mercury mais c'est avec le Wall Street Journal que sa collaboration sera la plus durable et la plus fructueuse. C'est dans les années 1910 et 1920 qu'il se familiarise avec les idées de l'école autrichienne, en particulier Ludwig von Mises et Friedrich Hayek ultérieurement. Il jouera un rôle important dans la diffusion des idées de cette école aux États-Unis; c'est lui qui ainsi obtint une place d'enseignement à l'université de New York pour Ludwig von Mises.

Auteur prolixe (plus de vingt-cinq ouvrages dans sa vie), il s'est fait connaître grâce à son livre à succès L'Économie politique en une leçon (1949) : ce livre est un ouvrage de vulgarisation sur les principes de l'économie de marché, fondé sur Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas de Frédéric Bastiat. Comme le dit lui même Hazlitt dans son introduction : « On peut dire que mon livre en est la présentation moderne et qu'il est le développement et la généralisation d'une vérité déjà en puissance dans l'ouvrage de Bastiat. »[1]

Libertarien, il était également très critique des idées keynésiennes. Ainsi, dans son ouvrage de 1959, The Failure of the New Economics: An Analysis of the Keynesian Fallacies, il établit une critique méthodique et systématique de la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie de John Maynard Keynes. Il en dira même qu'il n'a « pas pu y trouver une seule doctrine qui soit vraie et originale. Ce qui est original dans son livre est faux et ce qui est juste n'est pas nouveau »[2].

Il est aussi l'auteur d'une œuvre majeure sur l'éthique, The Foundations of Morality.

Très proche d'Ayn Rand dans les années 1940-1950[3], sa pensée fut influencée par celle de la philosophe américaine. Il a également été membre de la Société du Mont-Pèlerin. Il a parallèlement été vice-président et trustee de la Foundation for Economic Education dès sa création en 1946[4] et a écrit de nombreux articles pour The Freeman, l'organe de presse de la FEE.

 

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Patrick Floc'h 31/05/2013 17:25


Patrick Floc'h elle détruit
l'emploi ça c'est sur