Et si ce "Printemps Arabe" profitait à la Turquie ?

Publié le par AL de Bx

Arrêtons un temps de parler de « printemps arabe ».

 

Le Proche-Orient n'est pas Prague - il s'en faut - , nous ne sommes plus en 1968 et Issam Charaf ne s'appelle pas Alexander Dubçek.

Évoquons plutôt le spectre de cette « nouvelle guerre froide », comme l'appelle le Wall Street Journal, dont les grandes lignes se précisent et se font chaque jour plus inquiétantes.

 

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L'oeil rivé sur les revendications des masses, l'observateur en vient à ne voir que les mouvements populaires et non pas le grand duel Iran-Arabie saoudite aux enjeux aussi énormes que l'étaient ceux du conflit planétaire ayant marqué la période comprise entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et l'effondrement de l'Empire des glaces.

 

Depuis l'avènement en 1979, sur l'autre rive du Golfe, de la révolution islamique, le royaume wahhabite a vu se mettre en place une toile d'araignée qui doit, il faut le dire, tout autant aux circonstances qu'à l'habileté d'un adversaire convaincu d'être l'héritier de l'empire de Cyrus II. De Bagdad à Sanaa, en passant par Beyrouth, Damas et Gaza, un axe s'est formé qui permet à ses inspirateurs de rompre un isolement condamné à n'être en rien « splendide », contrairement à celui du défunt Benjamin Disraeli. À la mi-mars, le minuscule royaume de Bahreïn, en proie à une inquiétante agitation de sa majorité chiite (près de 70 pour cent de la population), voyait déferler sur son territoire chars et soldats saoudiens - quelques centaines selon la version officielle mais en réalité plusieurs milliers. Depuis, l'ordre règne à Manama au prix, dit-on, d'arrestations en masse suivies d'actes de torture et de disparitions inexpliquées d'opposants.

 

À Washington, on daigne de temps à autre esquisser un bien timide rappel de certaines règles humanitaires aussitôt noyé sous les flots de sévères condamnations des exactions en Syrie, en Libye, au Yémen. Le programme nucléaire iranien ? Momentanément oublié car, pour l'heure, la Maison-Blanche et le département d'État n'en ont que pour le grand méchant léopard perse, soupçonné de vouloir ne faire qu'une bouchée des moutons de la bergerie arabe. Or si l'avenir de la dynastie des al-Khalifa, ou encore les modestes 40 000 barils quotidiens produits par les puits du pays, n'intéressent que modérément l'administration Obama, la présence dans les eaux bahreïnies de la Ve Flotte est vitale pour la mission de l'US Navy. Et l'Arabie saoudite y trouve son compte, dont les sous-sol recèle le quart des réserves mondiales de brut. Si l'on ajoute à cela le fait que le cinquième du pétrole consommé dans le monde est acheminé à travers cette zone et qu'en l'état actuel des choses, l'effet domino est quasi garanti, on comprend combien pour l'avenir du monde est important le bras de fer actuel, comment les États-Unis, sous le fallacieux prétexte de l'avènement de la démocratie, s'y trouve aussi profondément impliqués et pourquoi ils soutiennent avec une telle ardeur leurs protégés saoudiens. Dimanche dernier, le général Hassan Firouzabadi, chef d'état-major de l'armée iranienne, a évoqué la menace de troubles intérieurs dans le royaume des Saoud en raison de l'intervention à Bahreïn, « un comportement anti-islamique », selon lui. Une publication proche d'Ahmadinejad parle de « bains de sang » à Manama et sur le Net, des blogueurs appellent à la création d'un Hezbollah local. Un tel état d'esprit fait qu'aujourd'hui, l'établissement de relations diplomatiques (1928), les visites du roi Fayçal à Téhéran et du chah à Riyad (1966) ne sont plus qu'un lointain souvenir que nul ne s'aventurerait à évoquer. Dans un tel contexte qui verrait la température de cette guerre froide monter dangereusement - ou, à tout le moins, tiédir quelque peu -, on comprend la diligence mise par Ankara à vouloir calmer le jeu. Par deux fois à la mi-mars le chef de la diplomatie turque, Ahmet Davutoglu, a pris contact avec ses homologues iranien, Ali Akbar Salehi, et saoudien, l'émir Saoud el-Fayçal, pour les appeler à la retenue.

 

Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan à son tour est monté au front (sans mauvais jeu de mots) dans l'intention de prévenir tout ce qui serait susceptible de provoquer un embrasement régional. Ce n'est pas la première fois que la Turquie du Parti de la justice et du développement revendique un rôle de leader proche-oriental. Elle dispose pour cela de tous les atouts, ou presque : l'histoire, la géographie, l'économie, un islam bon teint, le poids militaire.

 

Elle vient de rappeler à l'ordre le régime de Bachar el- Assad ; elle s'est payé le luxe de tourner le dos à cette Europe qui prétendait rejeter sa candidature ; elle est davantage qu'un simple contrepoids à l'envahissante République islamique et enfin sa connaissance des lieux fait d'elle un partenaire incontournable. Le vent du changement souffle sur le Proche-Orient. Il serait turc qu'il ne faudrait pas s'en étonner. Démocratique aussi, bien sûr.

 

L’insider Turc
Source, journal ou site Internet : L’Orient le Jour
Date : 5 mai 2011
Auteur : Christian Merville

Publié dans International

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