DGSE pourquoi ?

Publié le par AL de Bx

 

Les grands vainqueurs de la Seconde guerre mondiale s’étaient partagé le monde en deux pôles. Ce partage n’était certes pas sans menaces ni périls, mais il n’en demeurait pas moins stable dans la confrontation essentielle des deux camps. Il apportait finalement un ordre et une prévisibilité rassurants, loin des incertitudes d’aujourd’hui. Depuis la fin de la guerre froide, les menaces se sont multipliées, diversifiées, déplacées. Plus changeantes que naguère, elles émanent de groupes terroristes, d’organisations criminelles, d’Etats et de réseaux proliférants, de pirates. Elles prennent leur source dans des conflits déstabilisateurs et des Etats faillis, autour de tensions sur les ressources énergétiques et les ressources naturelles, sans parler des cybermenaces nouvelles et en plein développement et de l’espionnage – vieille menace toujours aussi active. A cela, il ne faut pas manquer d’ajouter les crises migratoires, sinon militaires, qui naîtront peut-être de prochains dérèglements climatiques. Enfin, même infime, subsiste la possibilité de guerres interétatiques.

 

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Ce monde, devenu complexe, incertain, mouvant, imprévisible, a profondément modifié nos perspectives stratégiques, qui ont été redéfinies en 2008 dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale et confirmées par le Livre blanc de 2013. La connaissance et l’anticipation sont depuis lors jugées essentielles pour notre capacité d’action et notre crédibilité internationale. Le renseignement est nécessaire à l’aide à la décision pour l’anticipation et l’appréciation des risques, crises et conflits internationaux. Il est devenu pour notre pays une priorité stratégique parmi les plus hautes parce que l’identification même des menaces, qui réduit d’une certaine façon l’incertitude du monde, est devenue cruciale.


La nécessité du renseignement extérieur

Un service de renseignement extérieur comme la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) existe pour au moins quatre raisons : éviter à notre pays toute surprise stratégique, fournir à nos autorités une expertise de long terme, apporter au processus décisionnel une contribution unique et exclusive, et enfin déjouer la menace de façon opérationnelle. Aux côtés de ses partenaires de la communauté française du renseignement[1], le rôle premier de la DGSE est d’éviter à la France toute surprise stratégique en suivant attentivement l’état

de la menace, les forces en présence, ainsi que tout événement ou tout développement qui pourrait avoir un impact sur la sécurité de la France et des Français et la préservation de nos intérêts à l’étranger. Sur la durée, une administration aussi ancienne qu’un service de renseignement, dotée de capacités documentaires et archivistiques performantes, présente un avantage comparatif indéniable. La DGSE est au cœur du savoir, de la connaissance et de l’expertise dans le domaine du renseignement extérieur et de la sécurité nationale. Elle suit des pays, des enjeux, des groupes terroristes ou criminels, depuis plusieurs décennies parfois. Elle est armée d’analystes et de cadres passionnés, érudits et héritiers de compétences anciennes et entretenues. Les destinataires de la production de la DGSE[2], qui ont besoin de maîtriser l’incertitude sans forcément pouvoir la réduire, exigent d’être approvisionnés en permanence par du renseignement répondant à leurs besoins. La plus- value de la DGSE est d’apporter aux autorités nationales du renseignement ayant la plus haute valeur ajoutée : une information confidentielle, originale, pertinente et opportune, obtenue par des moyens souverains ou de coopération, dans les domaines prioritaires définis par le Livre Blanc et le Plan national d’orientation du renseignement (PNOR). La production du Service doit pouvoir éclairer le décideur par une contextualisation, une mise en perspective, une évaluation des risques, éventuellement même dresser une liste des gains attendus et des éventuelles conséquences. Ainsi donc, la DGSE peut offrir des clés de compréhension du monde afin d’aider nos autorités à mieux maîtriser l’incertitude.

Utilité, objectivité, fiabilité du renseignement

Le renseignement doit naturellement être particulièrement fiable car de cette fiabilité découle la crédibilité du Service, qui mécaniquement conditionne la qualité des partenariats noués avec des services étrangers luttant contre les mêmes adversaires. C’est pour cela que la source et le renseignement font systématiquement l’objet d’un contrôle de qualité et d’une cotation de fiabilité. Le Service adresse chaque année plusieurs milliers de notes à nos autorités. En plus des « notes de renseignement » élaborées par les exploitants de la DGSE sur la base de renseignements bruts recoupés, le Service produit des « notes d’évaluation ». Ce type de note évalue l’incertitude et met en avant l’interprétation que fait l’expert du Service d’une situation. Cette analyse se fonde sur les renseignements obtenus et l’expertise que l’analyste a de son sujet. Il est ainsi en mesure de prendre du recul sur les faits pour fournir un travail de réflexion permettant au destinataire de la note de mieux appréhender une situation, d’anticiper et de se préparer aux éventuelles conséquences. Pour que le Service demeure un outil légitime, pertinent, respecté et écouté, il doit demeurer dans son rôle de soutien à l’exécutif et en aucun cas de décideur dans le domaine de la politique étrangère, de la défense et de la sécurité nationale. Comme pour tout service de renseignement, il est attendu de la DGSE qu’elle demeure un outil fidèle et objectif, et non servile ou pire encore, acteur de politique étrangère et de sécurité nationale, en soutenant telle ou telle option. Un service de renseignement dévoile, éclaire, mais il évolue en permanence dans un jeu d’ombre et de lumière. Le renseignement n’est pas tout et ne peut pas tout. C’est une école de modestie qui apprend à remettre en cause nos certitudes. Il ne peut apporter de réponses définitives et fermes à toutes les interrogations du moment. Le renseignement peut ne pas être parfaitement recoupé : l’information recherchée peut être particulièrement protégée, et peut même faire l’objet d’une manipulation. Disposer de renseignements ne veut pas dire administrer la preuve, car le renseignement est par nature fragmentaire et déductif. Il peut en revanche aider le décideur à réduire la marge d’incertitude qui entoure les questions de politique étrangère, de défense et de sécurité nationale dont il est saisi. Mais de façon plus inattendue, un service de renseignement

extérieur, en révélant une vision du monde sans doute plus lucide et plus crue, peut aussi contribuer à renforcer l’incertitude...


Modalités et méthodologies du traitement du renseignement

C’est de son organisation que la DGSE tire sa force. Avec près de 6000 agents aux statuts, profils et compétences particulièrement diversifiés, et un budget annuel d’environ 750 millions d’euros, la DGSE compense l’infériorité relative de ses moyens, par rapport à ses grands homologues occidentaux, par la polyvalence de ses capacités et le caractère intégré de son organisation. Ainsi, la DGSE recourt simultanément à tous les modes de recueil du renseignement extérieur, par moyens propres (humain, technique et opérationnel) et par le biais de coopérations avec des partenaires nationaux et étrangers. Elle doit notamment pouvoir compter sur un vivier de sources humaines fiables et fidèles, adapté à la nature de nos objectifs et à même de fournir des informations pertinentes pour notre sécurité. Elle doit également faire évoluer ses capacités d’interception[3] en fonction des mutations technologiques sans fin, tout en les maintenant dans un cadre parfaitement conforme à sa mission et au droit, qui ne peuvent en aucun cas être assimilées à un “big brother” comme on peut parfois le lire. Le niveau d’effort consenti par l’Etat est tel qu’il exige naturellement une contrepartie dans un contexte budgétaire particulièrement contraint : le renforcement des synergies avec les services partenaires nationaux par la mutualisation des investissements. Cette mutualisation des moyens pour le renseignement, préconisée par le Livre blanc, augmente l’efficacité non seulement de la DGSE, mais de tous les services de la communauté française du renseignement. La DSGE attache la plus grande attention aux méthodologies de l’exploitation du renseignement. Le renseignement doit pouvoir répondre à nos questionnements s’il suit un cheminement analytique rigoureux de nature presque scientifique, fondé sur une exigence méthodologique particulièrement poussée. Enfin, pour accroître l’anticipation et la réactivité, la DGSE a renforcé sa fonction « décèlement » et « alerte précoce » et a développé plus étroitement encore ses relations avec les instances de l’Etat chargées de la prospective.


Performance et facteur humain

Mais pour demeurer un instrument pertinent et participer à la réduction du champ de l’incertitude, à son évaluation, voire à sa maîtrise, la DGSE doit relever le défi de la performance, qui ne peut être obtenue qu’en lui assurant les nécessaires souplesse et réactivité dans la conduite de ses opérations. Dans un service de renseignement, où le degré d’exigence est particulièrement élevé, le facteur humain est primordial. Les hommes et les femmes de la DGSE sont non seulement des experts compétents et reconnus dans l’appareil de sécurité nationale français, et également auprès de nos partenaires étrangers. Ce sont surtout des serviteurs de l’Etat intègres, attachés à des valeurs communes et soucieux d’opérer au profit de la sécurité de la France et des Français, dans un cadre légal et déontologique très strict. De mon point de vue, la DGSE ne peut se poser en tant qu’outil de réduction de l’incertitude auprès de nos autorités, mais aussi de l’ensemble de la population française, que s’il est légitime. Au nom du contrat social qui nous unit, notre démocratie doit avoir recours à des services de renseignement efficaces opérant dans un cadre légal conforme aux droits français et européen, et dument contrôlés par la représentation nationale. Aussi, les Français doivent-ils avoir l’assurance du caractère démocratique de la DGSE et de sa mission ; cela passe par un contrôle adapté et renforcé de la représentation nationale, que le Service appelle d’ailleurs de ses vœux.


Le monde globalisé du XXIème siècle sera plus incertain que ne l’a été le XXème siècle. LeLivre blanc de 2013 souligne le caractère ambivalent des transformations liées à la mondialisation, qui ont conduit à un certain nombre de ruptures. Ces ruptures sont l’œuvre de forces multiples (infra-étatiques ou à ambition supra-étatique), et d’une crise de l’Etat (à la légitimité contestée dans beaucoup de pays, et aux capacités diminuées pour peser). Elles rendent le paysage stratégique non seulement complexe, mais aussi incertain. Les scenarii qui envisagent le monde de demain demeurent très ouverts. Pour l’aider à maîtriser toujours mieux un environnement sécuritaire qui demeure dominé par l’incertitude, et aucune gouvernance globale n’étant, pour le moment, en mesure d’apporter la sécurité partout et tout le temps, l’Etat a pris la décision de renforcer ses instruments régaliens de sécurité intérieure et extérieure. Un service de renseignement comme la DGSE vise à réduire le champ de l’incertitude plutôt que l’incertitude elle-même. Sa mission est de s’interroger en permanence, et ce faisant, d’identifier les lignes de fracture, les menaces, les facteurs d’instabilité. Car dans un monde vivant et en perpétuel mouvement, pour demeurer pertinente et faire face au défi de la performance, la DGSE doit faire preuve d’adaptabilité en conciliant notamment plasticité intellectuelle et rigueur morale.


[1] Outre la DGSE, la communauté française du renseignement comprend la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), la Direction du renseignement militaire (DRM), la Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED) et la cellule de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (TRACFIN).

[2] La production du Service est adressée à plus de cent destinataires institutionnels français, aux premiers rangs desquels il faut compter la présidence de la République, les services du Premier ministre, le ministère de la Défense, le ministère des Affaires étrangères, le ministère de l’Intérieur, l’état-major des Armées, le ministère de l’Economie et des Finances, etc...

[3] Au sein de la communauté française du renseignement, la DGSE assure le rôle de chef de file national (Senior Sigint) en matière de renseignement électronique.

 

« La DGSE, outil de réduction de l’incertitude ? »

Source, journal ou site Internet : Revue de la défense nationale

Date : janvier 2014
Auteur : Bernard Barjolet, directeur général de la DGSE

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