Défense: le rapport Védrine 2/3

Publié le par AL de Bx

 

II. ALLIANCE, OTAN ET EUROPE DE LA DEFENSE : L’ETAT DES LIEUX EN 2012



1. UNE ALLIANCE DYNAMIQUE ET ACTIVE


A. ÉTAT DE L’ALLIANCE

Vingt ans après la disparition de l’URSS, l’Alliance et l’OTAN n’ont pas disparu, au contraire.

En 2012, 63 ans après sa création, l’Alliance rassemble 28 pays, représentant 910 millions d’habitants. Après les douze membres fondateurs1 de 1949, la Grèce et la Turquie en 1952, la République Fédérale d’Allemagne en 1955, l’Espagne en 1982, a eu lieu un vaste élargissement de l’OTAN et sont venus s’adjoindre, après la disparition de l’URSS en 1999, la Hongrie, la Pologne et la République Tchèque, en 2004 la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, et en

1 Belgique, Canada, Danemark, États-Unis, France, Italie, Islande, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Portugal et Royaume- Uni

2009 l’Albanie et la Croatie. En revanche l’administration de Georges W. Bush a dû renoncer à son projet d’élargissement à l’Ukraine. A noter que l’Autriche, Chypre, la Finlande, l’Irlande, Malte et la Suède, membres de l’Union européenne, ne le sont pas de l’OTAN. A part Chypre, ces pays sont toutefois partenaires de l’OTAN (dans le cadre du « Partenariat Pour la Paix » que l’OTAN développe) de manière active pour certains, ainsi la Suède et la Finlande participent à l’ISAF en Afghanistan et l’Autriche à la KFOR (Kosovo Force) au Kosovo. En outre, depuis 1992, l’OTAN a conclu près de 40 partenariats extérieurs (ex URSS, Golfe, Méditerranée).

En 2011, son budget global normal hors opérations est de 2419 M d’euros (1334 pour le budget militaire, 875 pour les investissements et 209 pour le budget civil). Les cinq premiers contributeurs sont les États-Unis (quote part à 22,2 %, 582 M d’euros), l’Allemagne (autour de 14,9 %, 416 M d’euros), le Royaume-Uni (en baisse, autour de 11,2 %, 249,1 M d’euros), la France (en baisse, autour de 11,2 %, 247,3 M d’euros), et l’Italie (autour de 8%, 208,1 M d’euros).

A l’exception de deux groupes navals (Standing NATO Maritime Group et Standing NATO Mine Countermeasures Group) dont les navires sont fournis par les nations, 17 avions de sa force AWACS («NATO Airborne Early Warning and Control Force»), et à terme de l’AGS (Allied Ground Surveillance : (5 drones Global Hawks)), l’OTAN ne dispose pas en propre de forces qui lui sont subordonnées en permanence. Les unités participant aux missions de l’OTAN sont fournies par les nations sur une base volontaire, pour une durée limitée et une mission précise. Les pays contributeurs aux opérations de l’Alliance conservent un droit de regard sur l’emploi de leurs forces placées sous les ordres du SACEUR.

En ce qui concerne les interventions, depuis vingt ans, il n’a été fait appel à l’OTAN ni en 1991, au Koweït, ni en Irak en 2003 (coalition ad hoc). En revanche, l’OTAN a été utilisée, au Kosovo en 1999 par les pays occidentaux du groupe de contact (avec l’accord des autres Alliés, et des autres Européens), en dépit d’une base juridique partielle, et en Bosnie. Après les attentats du 11 septembre 2001, une opération au titre de l’article 5 (la première dans l’histoire de l’OTAN) « Active Endeavour » a été lancée pour protéger le trafic civil en Méditerranée contre une menace terroriste. L’OTAN a été mise à contribution en Afghanistan, via l’ISAF mandatée par le Conseil de Sécurité en décembre 2001, et de même en Libye en 2011. A quoi il faut ajouter une opération de formation des forces de sécurité en Irak (« NATO Training Mission Irak » de 2004 à 2011), et une opération de lutte contre la piraterie dans l’Océan Indien « Ocean Shield » lancée en 2009.


La stratégie de l’OTAN

A son 22e Sommet à Lisbonne, en novembre 2010, l’OTAN a adopté un « Concept stratégique » issu d’un groupe de travail présidé par Madeleine Albright, présenté comme « le plus important depuis 1949 », et organisé autour de « trois tâches fondamentales » : la défense collective des États membres, au titre de l’Article 5 ; la gestion de crise, pour agir sur « la gamme complète des crises » ; et la sécurité coopérative (partenariats, maîtrise des armements, désarmement et non-prolifération) en développant les partenariats extérieurs.

A la demande pressante des États-Unis, elle a adopté un programme de défense antimissile balistique des territoires et des populations, complémentaire de la dissuasion nucléaire, grand sujet et controverse possible d’avenir ; affiché de bonnes intentions en déclarant que « l’Union européenne est un partenaire unique et essentiel pour l’OTAN », en reconnaissant « l’importance d’une défense européenne plus forte et plus performante » (reprise de ce qui a été affirmé en 2009) ; décidé de réformer et de rénover en profondeur l’organisation ; lancé la préparation de la transition en Afghanistan ; et dit vouloir relancer la relation OTAN/ Russie (compromise cependant par le projet de défense antimissile).

Les réflexions actuelles sur une Alliance qui serait « globale », c'est-à-dire autant politique, voire civile, que militaire, face aux diverses nouvelles menaces, émanent plus du Secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen2, et de ses services à Bruxelles, que de Washington, même si les États-Unis (et les Britanniques) souhaitent un plus grand usage de l’article 4 : « les parties se consulteront chaque fois que de l’avis de l’une d’elles, l’intégrité territoriale, l’indépendance politique ou la sécurité de l’une des parties sera menacée ».

Le contexte de réduction budgétaire et les réticences américaines croissantes à combler les lacunes capacitaires européennes au nom du « partage du fardeau » ont été un des arguments invoqués pour lancer la Smart Defence (« défense intelligente ») de l’OTAN au Sommet de Chicago en mai 2012. Il s’agit de mieux utiliser des ressources limitées en rationalisant leur emploi au travers de coopérations capacitaires multinationales à la carte, développées entre Alliés, pour que l’Alliance puisse maintenir son niveau d’ambition militaire. Sur environ 150 projets recensés au titre de la Smart Defence, et classés en fonction de leur degré de maturité, 24 ont été lancés depuis Chicago. La France participe à 14 d’entre eux. L’industrie française a identifié des projets de Smart Defence dans lesquels elle souhaite une implication plus importante de la France en raison des enjeux économiques : 27 sur les 150. Certains projets pourraient en effet être producteurs de normes pour le futur, et devenir un vecteur de pénétration des équipements américains en Europe.

Si les approches multinationales capacitaires peuvent permettre de générer des économies, d‘améliorer l’efficacité opérationnelle et de renforcer l’interopérabilité, cette démarche peut aussi renforcer le pouvoir centralisateur de l’OTAN et conduire à imposer de mécanismes intégrateurs comme par exemple le financement en commun et la disponibilité des capacités au profit de l’OTAN.

Les deux autres dimensions initiales de la Smart Defence, la spécialisation des nations et la hiérarchisation des besoins, n’ont pour l’instant pas été concrétisées, justement parce qu’elles pouvaient remettre en cause la souveraineté des nations membres.

Certains responsables européens et français soulignent que la Smart Defence a été créée en réaction à l’initiative européenne comparable appelée «Pooling and Sharing», lancée quelques semaines auparavant par l’Union européenne et mise en œuvre par l’Agence Européenne de Défense.

La question de la répartition des projets entre l’Union européenne et l’OTAN dans des domaines stratégiques se pose donc clairement.
Des réflexions sont également en cours au sein de l’OTAN sur un recours accru au «financement commun des programmes capacitaires ».

2 Ces dernières années, les Secrétaires généraux de l’OTAN ont été Espagnol, - Javier Solana de décembre 1995 à octobre 1999 -, - Britannique - Georges Robertson d’octobre 1999 à décembre 2003, - néerlandais -, - Jaap de Hoop Scheffer de janvier 2004 à août 2009 -, et danois, - Anders Fogh Rasmussen, depuis août 2009 -.

B. VISIONS EUROPEENNES DE L’ALLIANCE

La conception officielle de l’Union européenne en tant que telle, en matière de sécurité, est celle de la complémentarité avec l’Alliance. En fait, les Européens restent profondément attachés à l’Alliance, à commencer par ceux auxquels la France pense en premier à chaque fois qu’elle essaie de « relancer l’Europe de la défense » : la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Pour les Polonais et les Baltes, les États- Unis, obligés par l’article 5, restent la seule garantie sérieuse en cas de résurgence d’une menace russe. Les Alliés ont tous approuvé, ou souhaité, l’élargissement de l’Alliance et accepté, ou demandé, le développement d’une défense antimissile balistique. Ils ont accepté les interventions extérieures (sauf l’Allemagne en Libye). Cela n’a pas été jusqu’à ce qu’ils répondent favorablement aux appels américains à un meilleur partage du fardeau, et à un accroissement des capacités, puisqu’au contraire ils réduisent leurs budgets de défense. Ce n’est pas parce qu’ils réclameraient en même temps « à la française », un meilleur partage des responsabilités, qu’en réalité ils ne le recherchent pas, mais parce que les priorités « internes » politiques, économiques et sociales, sont beaucoup plus fortes et parce qu’ils espèrent que les États-Unis resteront dans l’obligation de garantir la sécurité du continent européen. Ils ne voient pas de contradiction entre leurs positions suivistes ou passives à l’OTAN, et le soutien verbal au développement de l’Europe de la défense, objectif abstrait auquel ils souscrivent s’il ne comporte pas le risque de double emploi avec ce que fait l’OTAN. Cette attitude est cohérente avec la vision selon laquelle l’Union européenne, qui n’est pas obligée de s’ériger en puissance, réussira à rayonner, ou à défendre ses intérêts grâce à son soft power et son pouvoir normatif.


C. LA VISION AMERICAINE DE L’AVENIR DE L’ALLIANCE

En premier lieu, les Américains voient à nouveau le monde en termes stratégiques, beaucoup plus que pendant la décennie triomphaliste de l’hyperpuissance, pendant les années 90.

Aucun responsable ou expert américain n’a jamais remis en cause, jusqu’ici, le traité de Washington lui- même. L’engagement des Alliés, et d’abord des États-Unis dans le Traité de l’Alliance Atlantique de 1949, est rappelé à chaque Sommet. Avant Chicago, le Président Obama a ainsi déclaré : « il n’existe aucun autre groupe de pays dont nous soyons aussi proches sur le plan des valeurs, des capacités et des objectifs. L’OTAN ne constitue pas seulement la base de nos relations transatlantiques, c’est la pierre angulaire de l’engagement des États-Unis dans le monde ».

Washington conteste en outre que le repositionnement des forces américaines vers l’Asie - le « pivot to Asia », où seront concentrés un tiers des bâtiments de l’US Navy à partir de 2020 (ce que Hillary Clinton a expliqué dans son article : « America’s Pacific Century »), et le fait de retirer deux brigades de combat sur les quatre stationnées en Europe (7000 hommes sur 81 000) annonce un abandon de l’Europe, impensable de toute façon pour la première puissance mondiale si elle veut rester globale. Il est incontestable que le théâtre européen n’est pas prioritaire pour les États-Unis, qu’il n’y a pas de menace militaire directe contre l’Europe, ni d’enjeu particulier en ce moment, crise économique mise à part, qu’il y a en Europe toujours moins de capacités, très peu de désir de prendre des risques militaires, et que le partenaire européen ne s’est pas rendu globalement indispensable aux yeux des américains, même s’il peut être précieux sur certains théâtres. L’OTAN, comme relais d’influence, reste cependant jugé utile, étant la seule enceinte européenne dont les États-Unis sont membres.

Mais c’est sans doute Robert Gates, le Secrétaire à la défense de Georges W. Bush qui avait accepté de le rester, avec le président Obama, jusqu’en 2011, qui a exprimé le mieux le 10 juin 2011 ce que pensent vraiment les Américains : constatant que les dépenses de défense des Européens ont baissé de 15% depuis le 11 septembre 2001 ; que seuls les budgets de la défense de trois pays (États-Unis, France et Grande-Bretagne, la Grèce n’étant pas significative) dépassaient en 2011 les 2% auxquels les Alliés s’étaient engagés en 2006 (à la demande des États-Unis) ; que les trois cent milliards de dollars dépensés annuellement par les Européens ne leur donnent pas une capacité militaire collective sérieuse ; que, en 2011, les États-Unis fournissent 75% des dépenses de l’OTAN (en tenant compte des opérations) contre 50% pendant la guerre froide, il prévoyait « une génération de dirigeants américains pour lesquels l’investissement dans l’OTAN ne « vaudra plus le coût ». Les Américains craignent que, d’ici 5 à 10 ans, des opérations conjointes s’avèrent impossibles.

Tout cela concourt à ce qu’il y ait, conjoncturellement, une certaine disponibilité américaine voire une demande pour un rôle accru des Européens dans l’Alliance. La façon dont a été déclenchée et menée l’opération en Libye est ainsi acceptée à Washington, autour du Président Obama, comme un précédent possible pour l’avenir, au cas par cas, si le Président américain en décide ainsi. Les Américains voient donc en 2012 la France, comme un partenaire européen sûr du fait de la réduction visible des capacités militaires du Royaume-Uni, des inhibitions politiques de l’Allemagne, et du décrochage de capacités chez les autres Alliés. Ils espèrent donc vivement que la France ne va pas réduire davantage ses capacités. Cette « disponibilité » américaine, réelle à la Maison Blanche, d’autant qu’il y a une « fatigue expéditionnaire » américaine, sera quand même fonction des capacités militaires des Européens, et de leur volonté politique.

Par ailleurs, il est à noter que les Américains ne sont pas systématiquement demandeurs d’une utilisation de l’OTAN très loin de la zone transatlantique. De leur point de vue, l’utilisation de l’OTAN en Afghanistan n’a pas été militairement très convaincante. D’ailleurs dans la controverse sur le « hors zone » atlantique, leur position, comme la nôtre, a varié plusieurs fois au fil du temps. La question de l’Arctique3, et de l’Afrique, se poseront peut être un jour. Cela dit, leurs priorités prévisibles restent la Chine, et plus largement l’Asie Pacifique, le Moyen-Orient, et l’arc de crise.


2- L’EUROPE DE LA DEFENSE


A. DES AVANCEES LIMITEES ET FRAGILES, ET DES ESPERANCES DEÇUES, MALGRE VINGT-CINQ ANS D’EFFORT

Les mots doivent être employés à bon escient. « Europe de la défense » et encore moins « défense européenne » ne signifient, même pour leurs promoteurs les plus ardents, la défense militaire de l’Europe contre des menaces militaires, ce dont seule l’Alliance, avec les moyens américains, serait capable, si par malheur, l’Europe était attaquée. La combinaison des défenses nationales actuelles, et de « L’Europe de la défense », reste, à terme prévisible, incapable de défendre seule le territoire européen, sauf bien sûr, si les dissuasions françaises et britanniques jouaient en amont. L’Europe de la défense n’a pas cette ambition et n’est pas conçue pour cela. Pour ne pas alimenter des espérances chimériques et donc des déceptions, ou des craintes hors de propos chez nos Alliés, il faut réserver ce terme à des initiatives ou à des actions extérieures de l’Union en matière militaire ou civilo-militaire, ou à des coopérations en matière d’industrie de défense.

Ensuite le bilan des efforts déployés depuis vingt-cinq ans notamment par la France est finalement très décevant. Les initiatives franco-allemandes de l’époque Mitterrand – Kohl (brigade franco-allemande, puis corps européen) sont demeurées symboliques. Il a certes été inscrit dans le titre V du traité de

3 Le Traité de l’Atlantique Nord limite la zone transatlantique au Sud, au Tropique du Cancer, et non au Nord.

Maastricht du 7 février 1992, pour la première fois dans un Traité de l’Union, la notion de « Politique Extérieure et de SECURITE Commune », la PESC, dont les objectifs sont définis à l’article 24. Plus tard, le Conseil européen de Cologne, en juin 1992, y a ajouté la notion de « Politique extérieure, de sécurité et de DEFENSE ». A Saint Malo, le 4 décembre 1998, la France et la Grande-Bretagne ont conclu un compromis important pour l’Union européenne. La France, en acceptant que la défense européenne se développe « dans le cadre de » l’Alliance, et la Grande-Bretagne, en acceptant que l’Union européenne ait des compétences propres en matière de sécurité et de défense, levaient les obstacles de principe à des avancées ultérieures de l’ensemble de l’Union.

Un poste de « Haut représentant pour la PESC » a été institué en 1997. Javier Solana en a été, de 1999 à 2009, le premier titulaire. La décision de créer un Comité Politique et de Sécurité de l’Union – le COPS – a été prise au Conseil européen d’Helsinki, en 1999, et inscrite dans le Traité de Nice du 26 février 2001. Lady Ashton a été nommée Haute Représentante, le 19 novembre 2009.

Les États membres de l’Union ont voulu aller plus loin en créant par le Traité de Lisbonne, (signé le 13 décembre 2007, et entré en vigueur le 1er décembre 2009) un SEAE (Service Européen d’Action Extérieure, « service diplomatique » de l’Union) et en instituant la Politique de Sécurité et de DEFENSE COMMUNE, PSDC. Ce traité comprend même un devoir d’aide et d’assistance mutuelle en cas d’agression armée4 et une clause d’action solidaire, éventuellement militaire envers un état membre qui ferait l’objet d’une attaque terroriste ou serait victime d’une catastrophe naturelle ou d’origine humaine5. Il institue aussi dans les articles 42.6 et 46, la possibilité d’une « coopération structurée permanente » en matière de défense décidée à la majorité qualifiée et ouverte aux états-membres qui s’engageront sur des critères et des objectifs capacitaires.

L’Agence Européenne de Défense, AED, créée le 12 juillet 2004, est devenue une agence officielle de l’Union européenne en juillet 2011. Sa mission est d’offrir une plateforme de coopération aux États européens pour coordonner leurs politiques, et leur apporter une assistance, tout en renforçant l’autonomie de l’Union dans le domaine capacitaire, et tout cela en dialoguant avec la Commission

4 Article 42.7 : Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations unies. Cela n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres. Les engagements et la coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de mise en œuvre.

5 Article 222 : 1. L’Union et ses États membres agissent conjointement dans un esprit de solidarité si un État membre est l’objet d’une attaque terroriste ou la victime d’une catastrophe naturelle ou d’origine humaine.. L'Union mobilise tous les instruments à sa disposition, y compris les moyens militaires mis à sa disposition par les États membres, pour: a) prévenir l a menace terroriste sur le territoire des États membres; protéger les institutions démocratiques et la population civile d'une éventuelle attaque terroriste; porter assistance à un État membre sur son territoire, à la demande de ses autorités politiques, dans le cas d'une attaque terroriste; b) porter assistance à un État membre sur son territoire, à la demande de ses autorités politiques, en cas de catastrophe naturelle ou d'origine humaine. 2. Si un État membre est l'objet d'une attaque terroriste ou la victime d'une catastrophe naturelle ou d'origine humaine, les autres États membres lui portent assistance à la demande de ses autorités politiques. À cette fin, les États membres se coordonnent au sein du Conseil. 3. Les modalités de mise en œuvre par l'Union de la présente clause de solidarité sont définies par une décision adoptée par le Conseil, sur proposition conjointe de la Commission et du haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Lorsque cette décision a des implications dans le domaine de la défense, le Conseil statue conformément à l'article 31, paragraphe 1, du traité sur l'Union européenne. Le Parlement européen est informé. Dans le cadre du présent paragraphe, et sans préjudice de l'article 240, le Conseil est assisté par le comité politique et de sécurité, avec le soutien des structures développées dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune, et par le comité visé à l'article 71, qui lui présentent, le cas échéant, des avis conjoints. 4. Afin de permettre à l'Union et à ses États membres d'agir d'une manière efficace, le Conseil européen procède à une évaluation régulière des menaces auxquelles l'Union est confrontée.

européenne. Son rôle est de coordonner, le plus possible en amont, les projets capacitaires et industriels des différents États membres. L’AED joue un rôle essentiel dans la mise en œuvre du Pooling and Sharing (P&S), créé sur la base de l’initiative germano-suédoise présentée à la réunion des ministres de la défense de l’Union européenne à Gand en septembre 2010. Cette démarche de « mutualisation et de partage » des capacités militaires vise à préserver des capacités militaires européennes dans un contexte de fortes contraintes budgétaires des États membres. Le directeur exécutif de l’AED est depuis janvier 2011 une diplomate française, Mme Claude France Arnoud.

Parmi les onze chantiers6 prioritaires identifiés en novembre 2011 par les ministres de la défense de l’Union européenne, les plus importants sont :

- le projet européen de ravitailleurs en vol, d’initiative française, sans lequel les Européens n’auront pas d’autonomie stratégique pour la conduite des opérations ;

- le projet de formation des pilotes, dont la proposition française dans le domaine des pilotes de transport aérien ;

- le démonstrateur de surveillance maritime MARSUR, développé par l’AED depuis juin 2011. Il permet déjà de connecter les réseaux de surveillance des espaces maritimes de certains pays (Espagne, France, Finlande, Italie, Royaume-Uni et Suède avant extension à au moins 12 autres pays de l’UE) et permettra à terme une meilleure prise de décision opérationnelle en temps réel en bénéficiant de protocoles d'échange d'informations avec les autorités civiles ;

- le projet médical d’hôpital de campagne (utilisables pour des opérations militaires mais aussi des catastrophes humanitaires). Il constitue un exemple de complémentarité avec la Smart Defence qui présente un projet sur le même thème.

Le centre de commandement européen de transport aérien (EATC : European Air Transport Command), qui permet depuis 2010 aux armées participantes (allemande, belge, française et hollandaise) de partager leurs moyens de transport aériens est un exemple particulièrement réussi de Pooling and Sharing, qui a fait ses preuves en opérations (Côte d’Ivoire et Libye notamment). Il constitue une référence utile pour le développement des projets en cours.

Tout cela n’est pas négligeable mais il faut bien reconnaître que rien de tout cela n’a pu déclencher jusqu’ici de vraie dynamique. Il y a certes des traités, des textes, des institutions, des procédures, des réunions, des documents, des initiatives, des discours, des relances, des responsables (quelques centaines de fonctionnaires civils et militaires qui s’acquittent de leurs tâches avec conviction et dévouement). Il y a eu quelques coopérations industrielles réussies, à titre d’exemple l’A400M, les frégates FREMM (France et Italie), le PAAMS (système de défense d’un groupe aéronaval contre les aéronefs et les missiles regroupant la France, le Royaume-Uni et l’Italie), l’observation spatiale (accords de Turin avec l’Italie et de Schwerin avec l’Allemagne), l’hélicoptère franco-allemand Tigre. Mais en fait, aucune grande opération n’a eu lieu depuis la création d’EADS en 1999. Et les échecs ont été nombreux, par exemple l’EADS naval, sans parler du projet avorté d’EADS/BAE.

6 La formation des pilotes d’hélicoptères, le réseau de surveillance maritime, la formation et la logistique navale, l’hôpital de campagne déployable (Medical Field Hospital), le ravitaillement en vol (Air to Air Refueling), la centrale d’achat pour les communications satellitaires (European Satellite Communication Procurement Cell), le futur système de communications satellitaires militaires, l’ISR (Intelligence, Surveillance and Reconnaissance), la formation des pilotes, le Hub de transport européen et les munitions intelligentes.

Par ailleurs, depuis la mise en œuvre du Traité de Lisbonne et l’activation du Service Européen d’Action Extérieure, aucune opération militaire nouvelle n’a été lancée. Même s’il n’est pas question de mener à tout prix des opérations pour le plaisir d’exister, c’est significatif. Seules trois opérations militaires sont en cours, dont une seule est véritablement importante7 : l’opération Atalante de lutte contre la piraterie maritime au large de la Somalie. Elle a été lancée en 2008, pendant la présidence française de l’Union européenne avec le soutien de l’Espagne. Elle est dirigée depuis le centre de commandement de Northwood au Royaume-Uni. Atalante sécurise une des artères économiques les plus vitales au monde (30 % des approvisionnements en pétrole de l’Union européenne et 70 % de son flux de conteneurs y passent). Elle contribue aussi à la protection des navires du Programme Alimentaire Mondial (PAM), protège les navires vulnérables naviguant dans le golfe d’Aden et au large des côtes somaliennes, ainsi qu’à la dissuasion, à la prévention et à la répression des actes de piraterie au large des côtes. La France en est le premier contributeur. Par contre le travail à terre pour éliminer durablement la piraterie (la fameuse approche «globale») a tardé à se mettre en place. C’est l’objectif de la récente « mission de reconstruction des capacités maritimes régionales » de l’Union européenne, intitulée EUCAP Nestor. Les groupements tactiques (GTUE), créés sur le papier en 2007, n’ont jamais été utilisés. Les États membres, contraints à des restrictions budgétaires et manquant de volonté politique, ne répondent même pas à leur « tour d’alerte ».

L’Union européenne a même réduit l’ambition de son centre d’opérations (EU Operation Centre : OPSCEN) activé en mars 2012, qui ne comprend que 17 personnes ne travaillant que sur la Corne de l’Afrique, alors que l’OTAN se cherche déjà de nouvelles missions structurantes pour l’après Afghanistan et a mis en fonction en mai 2012 son « centre » de gestion globale des crises et des opérations (CCOMC) « pour agréger les expertises nécessaires à une approche globale (aspects civilo- militaires, cyberdéfense, etc.) ». Cette planification civilo-militaire, intégrée à SHAPE, pourrait étendre le mandat de SACEUR à l'ensemble du volet sécuritaire de la gestion des crises au moment même où l’Union européenne piétine et s’autolimite, alors qu’elle a potentiellement une vraie capacité globale de traitement des crises : économique, civile et militaire.


BILAN DE L’EUROPE DE LA DEFENSE

Au total, mises à part quelques actions ou coopérations, le bilan est maigre. Aucun pays d’Europe n’a rejoint l’ambition et la conception françaises d’une Europe de la défense, même redéfinies avec de plus en plus de réalisme et de pragmatisme. Les menaces que ressentent les opinions européennes (mondialisation débridée, hypertrophie de la sphère financière spéculative, concurrence économique inéquitable remettant en cause la compétitivité économique et le système social des Européens, terrorismes, bouleversements identitaires ou culturels, compte à rebours écologique, auto- affaiblissement des pouvoirs publics) ne relèvent pas visiblement de réponses militaires. Depuis la fin de l’URSS, fin 1991, donc depuis vingt ans, ce sont les « dividendes de la paix », « du social » et de l’augmentation de pouvoir d’achat ou de l’affirmation de droits individuels qu’attendent les Européens. On est très loin de la dialectique menaces sécuritaires / réponses militaires, même dans le domaine du terrorisme, ou de la vision américaine des risques et des menaces stratégiques. Le choc énorme de la crise de l’économie casino américano-globale depuis 2008, puis de la défiance envers la dette souveraine de la zone euro, et la nécessité impérieuse d’assainir les finances publiques d’un ensemble qui doit emprunter 8 à 900 milliards d’euros par an pour maintenir son niveau de vie, ne fait qu’accentuer cette tendance qui se traduit depuis des années par une baisse régulière des budgets de la défense des pays européens, même des plus grands. Ce qui est ambivalent : moins de moyens et de capacités, mais en principe aussi, plus d’obligation d’agir en commun.

7 Les deux autres opérations sont EUFOR ALTHEA en Bosnie Herzégovine, lancée en décembre 2004, et EUTM SOMALIA (formation de 3000 militaires somaliens en Ouganda depuis 2010).

B. LE PARTENARIAT AVEC LE ROYAUME-UNI

Même avec un budget décroissant (- 7,7% programmés entre 2011 et 2015) et des limites opérationnelles qui sont apparues en Libye (retrait des avions de patrouille maritime et des Harrier, réductions d’effectifs), celui du Royaume-Uni est encore le premier en Europe. Le président de la République a indiqué qu’il entendait « poursuivre les efforts d’approfondissement qui avaient été engagés à Saint Malo en 1998 et se sont poursuivis ces derniers mois ». Il s’agit du traité de Lancaster House, entre la France et le Royaume-Uni dont la négociation avait été engagée sous Gordon Brown, et qui a été signé le 2 novembre 2010. Il a donné un cadre et un potentiel nouveau à la coopération de défense entre les deux pays, du nucléaire militaire, aux programmes d’armement (drones). La Force expéditionnaire interarmées franco-britannique (Combined Joint Expiditonary Force) a été testée avec succès en octobre 2012, en vue d’être opérationnelle en 2016, et les deux ministres de la défense des deux pays « ont constaté le niveau d’interopérabilité croissant de nos forces armées » et affirmé à cette occasion que « notre capacité à œuvrer ensemble est la pierre angulaire du Traité de Lancaster House ». Mais le renoncement des Britanniques en mai 2012 à un porte-avions à catapultes, pour des raisons de coût, au profit d’un porte-avions à tremplin (mettant en œuvre des aéronefs à décollage court et appontage vertical) fait que les avions français ne pourront pas y apponter, condamne de facto le projet de développement en commun de porte-avions et l’objectif d’interopérablilité dans ce domaine.

Pour les Britanniques, ce traité doit rester bilatéral, ou, en tous cas, ne pas être intégré dans les mécanismes de la défense européenne à vingt-sept. La Grande-Bretagne a d’ailleurs refusé ces dernières années que soit créé un quartier général européen de planification qui ferait double emploi selon elle avec ceux qui existent (OTAN, états-majors nationaux). Enfin, la Grande-Bretagne n’est pas responsable de l’échec récent du projet EADS/BAE, qui fragilise énormément BAE. Néanmoins l’avenir réel du Traité de Lancaster House est à préciser.


C. LES AMBIGUÏTES ALLEMANDES

La question allemande est plus délicate. Le souhait de la France de « revivifier » la relation franco- allemande dans le domaine de la défense, dans le cadre plus général de la commémoration du Traité de 1963 et d’une relance de la relation bilatérale risque de se heurter à un contexte peu favorable. Et pas uniquement à cause des désaccords sur l’euro, l’énergie, etc. Force est de constater que la divergence entre la France et l’Allemagne sur la dissuasion nucléaire – et sur le nucléaire en soi - reste très actuelle, que l’Allemagne privilégie le cadre de l’OTAN (l’Allemagne reste un des plus gros contributeurs au budget de l’OTAN et ses forces conventionnelles sont très importantes) pour la conduite d’éventuelles opérations militaires, et que Berlin a donné, pour diverses raisons, un coup d’arrêt brutal au projet EADS/BAE (Nationalisme industriel? Contexte 2012-2013? Autre ?). Cependant, même si les ministres français et allemand de la Défense avaient signé le 4 juin 2012 une lettre d’intention pour promouvoir une coopération capacitaire, la question demeure : Y a-t-il à Berlin une vraie volonté d’agir, en matière de défense, en européen, et en franco-allemand ?


D. LES AUTRES EUROPEENS

En ce qui concerne le triangle de Weimar, en plus de l’Allemagne et de la France, la Pologne a sanctuarisé en 2011 son budget de la défense à hauteur de 1,95% du PIB soit 6,7 Mds d’euros en 2012, mais sa priorité est la mise de son armée aux normes de l’OTAN. En ce qui concerne Weimar +, en 2012 : le budget de l’Italie a été réduit de 10% (soit 0,84 % du PIB) et celui de l’Espagne ramené à 0,65% du PIB, soit 6,3 Mds d’euros. Les autres pays ne comptent guère sur le plan capacitaire. La réduction des moyens pousse les pays nordiques et les pays du Benelux à mutualiser de plus en plus leurs efforts militaires.

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