Défense: le rapport Védrine 1/3

Publié le par AL de Bx

 

Hubert Védrine

 


I. EVALUATION
1. RAPPEL DE L’HISTORIQUE DES RELATIONS ENTRE LA FRANCE ET L’OTAN

  1. L’Alliance Atlantique a été créée à Washington, le 4 avril 1949, par la signature du « Traité de l’Atlantique Nord », après que l’administration Truman eut réussi à convaincre le Sénat américain, réticent à prendre, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, un engagement aussi contraignant que celui contenu dans son article 5 :

    « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord.»

    Dès l’après-guerre, la France avait œuvré pour arrimer les États-Unis à l’Europe de l’Ouest par une alliance permanente, afin de ne pas revivre les années 20, protéger l’Europe de l’Ouest contre la menace soviétique, et, sans le dire, encadrer la question allemande. Elle fut donc logiquement un des douze membres fondateurs de l’Alliance, et un des plus actifs.

    L’Organisation elle-même du Traité, le « O » d’OTAN, n’est mise sur pied que deux ans plus tard, en avril 1951, en réaction au traumatisme de l’attaque surprise chinoise et soviétique contre la Corée en juin 1950. Le but est que les Alliés soient militairement organisés en Europe de l’Ouest en temps de paix, pour pouvoir réagir promptement à toute attaque soviétique, comme s’ils étaient déjà en temps de guerre : d’où l’intégration et le contrôle par le Pentagone de la planification et de la chaîne de commandement imposés sans contestation par les États-Unis, le commandant en chef des forces alliées, le SACEUR (Supreme Allied Commander Europe) étant d’ailleurs toujours américain. Le Général Eisenhower est brièvement le premier SACEUR, avant son élection à la Présidence des États- Unis en 1952. Le quartier général, SHAPE (Supreme Headquarters Allied Powers in Europe), est implanté à Rocquencourt. Après le rejet de la CED par l’Assemblée Nationale française le 30 août 1954, astuce euro-américaine mort-née pour faire admettre aux parlementaires français le réarmement allemand, la RFA (République Fédérale Allemande) est admise dans l’OTAN en mai 1955. A l’époque en sont membres outre les États-Unis, la Belgique, le Canada, le Danemark, la France, l’Italie, l’Islande, le Luxembourg, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni, la Grèce et la Turquie (depuis 1952), et donc aussi l’Allemagne.

  2. La décision du général de Gaulle de retrait du commandement intégré.

    Dès le 17 septembre 1958, le Général de Gaulle, alors qu’il n’était encore que Président du Conseil, adresse au Président Eisenhower et au premier Ministre Macmillan un Mémorandum réclamant une direction tripartite (États-Unis, Grande-Bretagne et France), pour l’Alliance et une prise en compte  mondiale, et pas seulement atlantique, de leur sécurité. Malgré des conversations triparties, trois années durant, après cette démarche, ni J.F. Kennedy qui pourtant avait évoqué un « pilier européen » de l’Alliance, ni encore moins L. Johnson, ne modifient les modes de décision et de subordination dans l’Alliance. Le commandant en chef des forces de l’OTAN a même interdiction de révéler aux autorités nationales, et donc au Président français, sur quelles bases sur leur propre territoire sont entreposées les armes nucléaires de l’Alliance.

    En outre, le Général de Gaulle voulait doter la France d’une stratégie nucléaire de stricte dissuasion. Il s’oppose donc à la stratégie dite de « riposte graduée » (flexible response) que le secrétaire à la Défense Mac Namara voulait (et réussit plus tard à) imposer à l’Alliance, à la place de la doctrine « Dulles » dite des représailles massives, substitution qui impliquait, pour préserver les États-Unis, le risque d’une bataille nucléaire limitée au territoire européen, avant de mettre en jeu la dissuasion stratégique américaine. Il s’inquiète aussi d’un possible engrenage au Vietnam, d’où son avertissement dans son fameux discours de Phnom-Penh le 1er septembre 1966. Finalement, après huit ans de vaines tentatives et quelques décisions de portée limitée, (retraits des flottes françaises de la Méditerranée et de l’Atlantique du Commandement intégré en 1959, puis en 1962), le 7 mars 1966, le Général de Gaulle annonce, par une lettre manuscrite au Président Johnson, que « la France se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté », « cesse sa participation aux commandements intégrés », et « ne met plus de forces à la disposition de l’OTAN ». L’opposition d’alors, de gauche, et centriste, attaque sévèrement cette décision. La France reste cependant membre de l’Alliance et « est prête à s’entendre avec ses Alliés sur les facilités militaires à s’accorder en cas de conflits ». Le quartier général de l’OTAN est transféré de Rocquencourt, près de Versailles, à Evere près de Bruxelles.

  3. C. Par la suite, cette décision n’est pas remise en cause par les Présidents Pompidou et Giscard d’Estaing et même Mitterrand et, avec le temps, un certain consensus s’établit en France sur les avantages politico-diplomatiques pour la France de cette situation originale complétée par des arrangements pratiques. Après 1990, alors que l’URSS se désagrège, le Président Mitterrand autorise que la France participe à des conversations quadripartites au sein de l’OTAN, sur l’avenir de l’organisation, et une participation française, au cas par cas, à certains organes militaires intégrés (par exemple le comité militaire, à propos des opérations de maintien de la paix en Bosnie).

    Fin 1991 le Président américain G.H. Bush et son Secrétaire d’État, James Baker, réussissent d’autant plus facilement à faire survivre l’OTAN à la disparition des menaces soviétiques qui avaient provoqué sa création, que tous les Alliés, et les pays d’Europe Centrale et Orientale, fraîchement libérés du joug soviétique, tous candidats à l’entrée dans l’OTAN, le leur demandent.

    En 1993, sous la seconde cohabitation (Mitterrand/ Balladur), le chef de la mission militaire française à Evere est autorisé à siéger au comité militaire, pour suivre la crise yougoslave. En janvier 1994, au Sommet de l’OTAN, la France se rallie au projet américain de « partenariat pour la Paix » avec les pays de l’ex-URSS et accepte le principe de l’élargissement de l’OTAN promu par les États-Unis. En 1994, le Livre Blanc français pour la défense prévoit la participation du ministre français de la Défense au Conseil atlantique, et du Chef d’état-major des armées au Comité militaire. En mai 1995, au moment même de l’élection de Jacques Chirac à la Présidence, se déroule le premier exercice OTAN sur le territoire français depuis 1965.

    En décembre 1995, au lendemain de l’intervention alliée en Bosnie, le Président Chirac décide de réintégrer pleinement l’OTAN. Le ministre des Affaires Étrangères déclare : « La France est prête à assumer pleinement son rôle dans le processus de rénovation de l’OTAN ». Il annonce la participation du ministre français de la Défense aux travaux du Conseil, la participation de la France au comité  militaire, au collège de défense de l’OTAN et l’amélioration des relations de travail avec SHAPE. Cependant cette tentative de réintégration avorte, pour deux raisons : l’échec de la mise en place d’un système de double chaîne de commandement à l’intérieur de l’OTAN (qui aurait théoriquement permis à l’adjoint du SACEUR d’activer la chaîne de commandement européenne si les États-Unis décidaient de ne pas intervenir) et le refus américain d’octroyer à la France le commandement Sud à Naples (base de la VIème flotte américaine).

  4. Élu président de la République en mai 2007, Nicolas Sarkozy entend procéder à une « rupture », notamment avec l’héritage « gaullo-mitterrandien », et plus encore chiraquien, en politique étrangère et de défense (même si Jacques Chirac a lui-même tenté de réintégrer le commandement intégré). Sur l’OTAN, ses arguments sont que puisque la France est l’un des principaux contributeurs, elle doit occuper toute sa place pour la planification et la conduite des opérations, et qu’en outre, en réintégrant le commandement intégré, elle fera disparaître la défiance des Alliés envers ses initiatives pour une Europe de la défense. Mais cette décision s’inscrit aussi explicitement de sa part dans une volonté de rapprochement avec l’administration de G. W. Bush, après l’opposition, pourtant justifiée, de Jacques Chirac à la guerre américaine en Irak en 2003, et de réinsertion de la France dans la « famille occidentale ». Nicolas Sarkozy confirme son intention devant le Congrès des États-Unis, le 7 novembre 2007 : « Plus l’Europe de la défense sera aboutie, plus la France sera résolue à reprendre toute sa place dans l’OTAN. Je souhaite que la France, membre fondateur de notre Alliance et qui est déjà l’un de ses premiers contributeurs, prenne toute sa place dans l’effort de rénovation de ses instruments et de ses moyens d’action, et fasse évoluer dans ce contexte sa relation avec l’Alliance, en parallèle avec l’évolution et le renforcement de l’Europe de la défense ». Il va plus loin le 17 juin 2008 : « Aujourd’hui, la Commission du Livre blanc (...) conclut que rien ne s’oppose à ce que nous participions aux structures militaires de l’OTAN ; car dans mon esprit il ne peut y avoir de progrès sur l’intégration de la France dans l’OTAN que s’il y a préalablement un progrès dans l’Europe de la défense »

  5. Le 19 mars 2009, il confirme par lettre son intention aux chefs d’État et de gouvernement de l’Alliance atlantique. Le retour de la France dans le commandement intégré est proclamé au Sommet de l’OTAN de Strasbourg/ Kehl, les 3 et 4 avril 2009. Le président Sarkozy fait dire qu’il n’a pas à demander de « contreparties » puisqu’à ses yeux ce retour correspond aux intérêts de la France, ne remet pas en cause sa souveraineté, et n’est pas un sacrifice nécessitant d’être compensé. Mais il demande que la France retrouve sa « juste place » - une des premières - dans l’OTAN. Les « nouvelles perspectives » pour l’Europe de la défense qu’il espère se situent plus sur le plan des capacités militaires, industrielles et technologiques, qu’institutionnel. Le Président Sarkozy pense aussi avoir obtenu des garanties avec l’article 20 du communiqué du Sommet de l’OTAN de 2009 : « l’OTAN reconnaît l’importance d’une défense européenne plus forte et plus performante et se félicite des efforts que déploie l’Union européenne pour renforcer ses capacités et son aptitude à relever les défis de sécurité communs auxquels l’OTAN et l’Union européenne sont confrontés aujourd’hui ». Les trois conditions qui avaient été posées à la pleine participation de la France aux structures de l’OTAN, dans le Livre blanc français « sur la défense et la sécurité nationale » de juin 2008, étaient : la liberté d’appréciation totale pour la contribution de la France à des opérations de l’OTAN ; le maintien de l’indépendance nucléaire (la France a d’ailleurs confirmé en 2009 à juste titre sa non-participation auNPG groupe des plans nucléaires, ce qu’il ne faut pas modifier) ; le fait qu’aucune force française ne serait placée en permanence sous un commandement de l’OTAN en temps de paix.

    Souhaitée par l’institution militaire, approuvée par la majorité d’alors, cette décision a été critiquée par l’opposition de l’époque (Gauche et Verts), ainsi que par certaines personnalités de la majorité UMP, sceptiques sur les bienfaits à attendre de ce retour.

    2. L’EVALUATION DES CONSEQUENCES DU RETOUR

    Le recul est faible : cinq ans après la décision de retour, trois ans après sa mise en œuvre, il ne peut s’agir que d’une évaluation provisoire. Elle doit porter sur l’influence de la France dans l’OTAN (postes, opérations, stratégie et intérêts industriels), sur l’effet sur l’Europe et sur l’image diplomatique de la France.

    A. L’INFLUENCE DE LA FRANCE DANS L’OTAN

    a) La plus facile à analyser concerne les postes obtenus par la France : L’OTAN comprend deux commandements « suprêmes » auprès du Secrétaire général : le nouveau commandement allié chargé de la transformation (Allied Command Transformation) situé à Norfolk (États-Unis), créé en 2003, et le commandement allié des opérations (Allied Command Operations), tenu par un Américain, situé au SHAPE, à Mons (Belgique), militairement décisif. La France a obtenu en 2009 le poste de Commandant Suprême Allié de la Transformation (SACT: Supreme Allied Commander Transformation). Ce commandement est chargé de l’élaboration des concepts et des doctrines de l’Alliance, de l’entraînement des forces et de la préparation des capacités militaires. A ce titre, il est responsable de la promotion et de la mise en œuvre de la Smart Defence (voir plus loin).

    Premier officier général non américain nommé à ce poste, le général français Abrial a occupé la fonction de SACT de 2009 à 2012, date à laquelle il a été remplacé par le général Palomeros. Cent trente militaires français y seront affectés à terme. L’attribution de ce commandement a permis que la France participe aux réflexions prospectives sur l’Alliance, et à la définition du nouveau concept stratégique de 2010.

    Suite au retour dans les structures intégrées de l’Alliance, le nombre de militaires français dans l’OTAN est passé au total de 242 à une « cible » de 925, chiffre toutefois inférieur aux 1250 initialement prévus, grâce au processus de réforme et de la rationalisation mené à l’OTAN.

    b) Influence sur la réforme de l’OTAN

    La France a joué un rôle moteur depuis 2009 pour hiérarchiser les priorités, refondre les procédures, ramener le nombre des agences de 14 à 3 (en en espérant une économie de 20%), réduire la structure de commandement (réduction des personnels de -35% en 2013) diminuer de 11 à 7 les états-majors et donc faire faire des économies, et préparer un déménagement vers le nouveau siège en 2016.

    c) Influence sur la stratégie

    Au Sommet de Lisbonne, en novembre 2010, la France a obtenu (malgré les demandes de l’Allemagne et grâce à un arbitrage américain) qu’il soit réaffirmé que la stratégie de l’Alliance reste fondée sur la dissuasion nucléaire, comme le souligne le Concept stratégique adopté à cette occasion : « tant qu’il y

    aura des armes nucléaires dans le monde, l’OTAN restera une alliance nucléaire ». Lors de ce Sommet de Lisbonne la France a aussi accepté que l’OTAN décide de se doter d’une capacité de défense des territoires et des populations contre les missiles balistiques, sur la base d’une extension du programme de défense de théâtre (ALTBMD : Active Layered Theatre Ballistic Missile Defence).

    Lors du Sommet de Chicago d’avril 2012, la mise en place d’une capacité de défense antimissile balistique (dite « intérimaire », parce qu’elle s’appuie sur des moyens essentiellement américains, frégates AEGIS dans le cadre de la phase 1 de l’EPAA : European Phased Adaptative Approach, qui est la contribution américaine au système de l’Alliance), a été décidée par les Chefs d’État et de gouvernement. Les Alliés, dont la France, ont ainsi agréé les principes politiques et opérationnels de mise en œuvre de cette capacité, dont seul le système de commandement et de contrôle (C2), en cours de développement par l’OTAN, sera financé en commun.

    La France prévoit de se doter d'une capacité de détection et d'alerte avancée interopérable avec les moyens de ses Alliés. Ce système national d’alerte avancée (radar et satellite) vise à surveiller les missiles balistiques, à déterminer l’origine des tirs et à favoriser l’alerte aux populations.

    Le Président Hollande a rappelé au Sommet de l’OTAN à Chicago les principes auxquels la France reste attachée en matière de défense antimissile balistique: le caractère complémentaire, et non substituable, de la défense antimissile à la dissuasion nucléaire ; l’adaptation du système à la menace ; le contrôle politique par les Alliés ; la maîtrise des coûts ; la nécessité de préserver la BITDE (base industrielle et technologique de défense européenne) ; et enfin la coopération avec la Russie.

    Et de fait, lors du Sommet de Chicago d’avril 2012, il a été validé par l’ensemble des Alliés que la défense antimissile était complémentaire de la dissuasion et non alternative. La déclaration du Sommet (paragraphe 59) précise en effet que « la défense antimissile peut venir compléter le rôle des armes nucléaires dans la dissuasion mais elle ne peut pas s’y substituer. Cette capacité est purement défensive ».

    Les questions suivantes demeurent néanmoins :

    - Jusqu’à quel stade de développement la défense antimissile restera-t-elle complémentaire de la dissuasion ; à partir de quand sape-t-elle sa crédibilité ?

    - Face aux investissements gigantesques de l’industrie américaine (près de 10 milliards de dollars par an ces dix dernières années), quelle sera la part réservée à l’industrie européenne dans la fabrication des éléments de ce début de système défensif ?

    - Une position européenne homogène est-elle possible sur la stratégie et sur leurs intérêts industriels ?

    - Présenté maintenant comme destiné à contrer une menace balistique iranienne, quelle sera la justification de ce système si ce risque était maîtrisé ?

    - La déclaration de Chicago (paragraphe 62) : « la défense antimissile de l’OTAN n’est pas dirigée contre la Russie et elle ne portera pas atteinte aux capacités de dissuasion stratégique russes » est-elle crédible ? Elle n’est pas convaincante, en tout cas aux yeux des Russes, qui considèrent sincèrement ou pas, ou pour prendre un gage, que l’aboutissement de ce programme (les phases 3 et 4 de l’EPAA) correspondrait à une rupture des équilibres stratégiques. Qu’on l’approuve ou non, cette politique obère la politique russe de l’Alliance, comme de chacun des Alliés. La politique française (et d’autres pays) envers la Russie ne devrait pas découler d‘une sorte d’engrenage contraint, mais être définie en tant que telle.

    Même revenue dans l’OTAN, la France n’a donc guère pu que préserver jusqu’ici, dans les textes, la dissuasion nucléaire sans influencer, ralentir ou modifier un projet majeur du complexe militaire industriel américain depuis les années Reagan (et déjà en partie installé au Japon, en Israël et dans le Golfe), et qui comporte un potentiel de bouleversement stratégique.

    d) Influence sur les opérations

    En Afghanistan, la France n’a pas influencé la stratégie de l’OTAN (en fait, des États-Unis). Mais elle a pu fixer son propre calendrier de retrait de son contingent (d’abord Nicolas Sarkozy, puis François Hollande). Le cas de la Libye, sera évoqué plus loin.

    B. LES CONSEQUENCES ECONOMIQUES ET BUDGETAIRES

    Saisie par la Commission des Finances (a. 58-2), la Cour des Comptes arrive à la conclusion que : la participation française à l’OTAN s’est établie en 2011 à un coût complet de 325,86 M d’euros alors qu’elle n’aurait été que de 264,86 M d’euros sans la décision de réintégration en 2009. Le coût total pour la France de sa participation à l’OTAN a beaucoup augmenté depuis 2007, surtout du fait de l’Afghanistan. Le strict surcoût lié à la réintégration est de 61 M d’euros en 2011, au lieu des 79 M d’euros envisagés, en raison des économies générées par la réforme de l’OTAN. Néanmoins l’évaluation ne part que de 2009, et des effets ont pu être ressentis à partir de 2006 (dépenses supplémentaires liées à l’opération en Afghanistan).

    La Cour des Comptes avertit cependant que le surcoût final de la pleine participation au budget des investissements (le NATO Security and Investment Program, NSIP) qui monte progressivement, estimé pour le moment à 75 M d’euros par an, ne pourra pas être pleinement mesuré avant 2020.
    Sauf nouvelle et importante intervention extérieure, l’évolution naturelle de l’OTAN devrait conduire à quelques économies, modestes, de fonctionnement.

    En ce qui concerne les retombées industrielles, la France est bien placée, mais ce n’est pas directement lié à la réintégration.

    Dans le cadre des projets d’investissement financés en commun par le biais du programme OTAN d’investissement au service de la sécurité, l’industrie a potentiellement accès à un marché non négligeable, avec un montant de dépenses annuelles de l’ordre de 700 M d’euros. Notre « droit d’inventaire » antérieur retirait la possibilité aux sociétés française de participer à certains projets. L’analyse sur la période 2000 - 2009 montre que la France a participé, sur la base de sa quote-part autour de 11%, à environ 60% des projets, pour un montant financier de 4,2 M d’euros.

    Les programmes les plus importants pour l’industrie française sont le système de commandement et de contrôle aérien (ACCS – Air Command and Control System) et la défense antimissile de théâtre (couche basse) pour un montant global de 1,6 Md€. Cette capacité est développée par la société TRS (THALES Raytheon System – joint-venture détenue à hauteur de 50% par chacune des deux sociétés française et américaine). Depuis notre retour dans le commandement intégré (période 2010 – 2012), 14 « paquets de capacité », ou additifs, ont été approuvés pour un montant global de 0,7 Md€.

    En résumé, le retour de la France dans le commandement intégré de l’Alliance en 2009 a élargi l’opportunité de marchés pour l’industrie française mais ne s’est pas traduit à ce stade par un accroissement marqué des contrats obtenus.

    Par ailleurs, et en parallèle des « paquets de capacité », les pays de l’Alliance financent actuellement sur le NSIP environ 200 M€ par an pour les besoins urgents des opérations, ce qui représente des marchés possibles. Ainsi, même si ceci n’est pas directement lié à la décision de 2009, on peut retenir l’obtention d’un contrat initial par THALES en 2006 pour les moyens de communications et d’information pour l’ISAF (International Security Assistance Force) en Afghanistan, qui a été renouvelé et amendé plusieurs fois depuis.

    C. EFFETSDIPLOMATIQUES

    Pour de nombreux pays dans le monde, à commencer par les BRICS, mais aussi d’autres émergents, les arabes, les africains, qui le croyaient ou jugeaient utile de le dire, la non-participation de la France au commandement militaire intégré de l’OTAN était devenue le symbole de ce que la France était l’alliée des États-Unis, mais pas alignée sur eux selon la formule consacrée, et donc la promesse d’une ligne française potentiellement autonome par rapport aux États-Unis en politique étrangère. Alors, alignement ou pas ? Aux yeux du monde non occidental, la question reste posée, au-delà des premières preuves du maintien d’une capacité de pensée autonome, et l’appréciation est suspendue aux faits à venir.

    D. LESEFFETSSURL’EUROPEDELADEFENSE

    Ce retour a-t-il relancé l’Europe de la défense ?
    A part une reconnaissance de principe dans les communiqués des Sommets de l’OTAN, il n’y a pas eu d’avancée ni préalable, ni parallèle à ce retour. Cette quasi-stagnation depuis s’explique par plusieurs causes. Un faible activisme français depuis 2009, ce qui a permis à la Commission et à la technostructure bruxelloise, entre autres, de prétendre qu’une fois rentrée dans l’OTAN, la France ne s’intéresserait plus à la défense européenne, alors qu’elle en était le seul avocat. Mais il y a d’autres causes. Une absence évidente de toute volonté des États membres de prendre des responsabilités nouvelles – c'est-à-dire des risques - en matière de défense. Une baisse des budgets, précipitée par la « crise » : en 2012 seuls trois pays européens ont un budget de défense qui dépasse 2% du PIB, quatre sont entre 1,8% et 2%, treize autres entre 1 et 1,5%, et cinq à moins de 1% et la tendance générale reste à la baisse.

    En sens inverse on peut soutenir que ce retour a créé un climat plus favorable à des coopérations bilatérales ou multilatérales avec d’autres Européens : le traité franco-britannique de Lancaster House, signé le 2 novembre 2010, aurait été selon les Britanniques, difficilement concevable sans ce retour. Mais c’est un traité bilatéral et, pour le moment, unique en son genre.

  6.  

    3. CONCLUSION DE LA PARTIE I, (ÉVALUATION) Les conséquences du retour sont donc mitigées, et difficiles à évaluer avec aussi peu de recul. Il est vrai qu’un processus de rapprochement pragmatique avait en effet été entamé depuis longtemps, mais sans remettre en cause ce qui était devenu un symbole politique. Le président Sarkozy semble avoir pris sa décision pour des raisons empiriques, continûment mises en avant par l’institution militaire, mais aussi idéologiques, découlant de sa conception de la « famille occidentale ». Au bout de trois ans, les effets sont incertains : une présence accrue ; une influence réelle ou faible, variable selon les sujets ; un surcoût, plus faible que prévu ; des opportunités économiques ou industrielles, liées ou non à ce retour,mais aussi beaucoup de risques potentiels ; des interrogations problématiques et récurrentes sur la stratégie de l’alliance, son rôle, ses modes d’intervention. Quoiqu’il en soit, une situation nouvelle a été créée. Les conditions et le contexte stratégiques, mondiaux, américains et européens, n’ont rien à voir avec ceux de 1958/1966. Le monde n’est plus confronté à la menace soviétique, mais à des menaces diffuses, le plus souvent non militaires, et qui ne concernent pas en propre la zone atlantique. Dans la compétition multipolaire, les États-Unis restent le numéro un, mais leur supériorité n’est pas abusive. Le président Obama n’est pas le président Johnson. Avec ses 28 membres et ses quarante partenaires extérieurs, l’Alliance n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était dans les années cinquante. Une (re)sortie française du commandement intégré n’est pas une option. Elle ne serait comprise par personne ni aux États-Unis ni en Europe, et ne donnerait à la France aucun nouveau levier d’influence, au contraire. Au contraire cela ruinerait toute possibilité d’action ou d’influence pour elle, avec tout autre partenaire européen, dans quelque domaine que ce soit. D’ailleurs de 1966 à 2008, soit en plus de quarante ans, aucun pays européen n’a rejoint la ligne d’autonomie française. Il est donc vain de se demander en 2012, de façon schématique et binaire, s’il faut être pour ou contre l’OTAN, pour ou contre la défense européenne, et d’opposer les diverses enceintes. La question est plutôt de déterminer comment la France défendra au mieux, aujourd’hui et demain, ses intérêts fondamentaux de sécurité et de défense, son indépendance, son autonomie de décision, et donc, en grande partie, outre la réduction de son endettement et sa compétitivité économique, la maîtrise de son destin, à la fois au sein de l’Alliance, dans l’Union européenne, avec des partenaires européens au cas par cas, et enfin au niveau national, ces actions ne formant que les différentes facettes d’une seule et même politique déployée dans des enceintes diverses. Cette ambition reformulée doit s’appuyer sur un état des lieux réaliste.

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