Présidentielle, l'oeil anglais

Publié le par Alain Genestine


La Grande-Bretagne regarde avec avidité le déroulement de la campagne présidentielle. Journaux, blogs, discussions au pub, nos meilleurs ennemis nous ont à l'œil. Ils espèrent, pour notre salut, que nous verrons enfin la lumière... et que nous les rejoindrons dans l'ère libérale moderne !

« Segaw » ou « Sarkaw » ? Impossible pour les Britanniques de passer à côté des élections françaises. Cela fait des mois qu'on leur rebat les oreilles avec la course à l'Elysée. Un portrait de madame Royal ici, les louanges économiques de Nicolas là, la presse britannique s'est prise de passion pour nos élections.
La raison est simple : avec l'arrivée de ces « nouveaux » (pour les britanniques) politiciens, une petite révolution pourrait se produire, pensent-ils. Terminé le socialisme de Mitterrand et l'immobilisme de Chirac, une lueur d'espoir éclairerait notre pauvre France en déclin. Une lueur que certains nomment... libéralisme.

Thatcher or not Thatcher
Pour comprendre cette différence de point de vue, il faut remonter à la « révolution » opérée par Margaret Thatcher dans les années 80. A l'époque, le pays souffre d'une grave récession :
Madame le premier ministre opère alors des coupures drastiques dans les finances publiques, des réductions d'impôts pour les classes aisées (afin de favoriser l'investissement), démantèle l'Etat-Providence, et réoriente l'industrie vers le tertiaire.
La mutation fut douloureuse, mais aujourd'hui, estime-t-on en Grande-Bretagne, l'économie se porte bien. Et de fait, certains indicateurs sont au vert : un taux de chômage autour de 5, 5 % - à comparer avec nos 9,5%-, un des SMIC les plus élevés du monde (8€/ h), enfin un salaire moyen en constante progression (+ 4% en rythme annuel).
La révolution thatchérienne a un autre effet majeur : elle a profondément bouleversé le paysage politique britannique. Les travaillistes, par exemple, se sont déplacés au centre de l'échiquier politique au milieu des années 90, estimant que le socialisme tel qu'il l'avait défendu ne séduirait plus les électeurs.

De fait, les Britanniques n'envisagent pas de revenir sur leur modèle économique. Et ne comprennent pas que nous ne l'ayons pas encore instauré ! « La France paraît toujours comme un système très étatique, très dirigiste (...) où l'on parle par exemple de patriotisme économique », explique Arnauld Miguet, professeur de politique française à la London School of Economics. « Et ça c'est quelque chose qu'ils ont du mal à comprendre, parce qu'il y a 20 ans ils ont changé tout ça et qu'aujourd'hui plus personne ne pense revenir en arrière. »

La France, un pays “communiste”
La France, estiment un certain nombre d'intellectuels de tous bords, serait donc « en retard », ou pire, en déclin. Un livre, notamment, a connu un grand succès chez les analystes politiques anglais, celui de Nicolas Baverez, La France qui tombe : livre au constat très pessimiste, qui donna naissance à une nouvelle catégorie d'économistes, les « déclinologues ».
Les intellectuels britanniques s'en sentent assez proches, car pour eux, la vraie modernité, c'est le libéralisme. Le socialisme est devenu, dit Arnauld Miguet, « un gros mot, un mot tabou que l'on n'utilise plus ». Ces intellectuels estiment même que la France ne se serait jamais « démarxisée », selon l'expression d'un éditorialiste du Times, quotidien conservateur du Royaume-Uni.
Un sondage est ensuite venu apporter du grain à moudre à la polémique, faisant état de 36% de Français pensant que le libéralisme est le meilleur des systèmes, contre 66% des Britanniques. « Vue d'un œil anglo-saxon, la France apparaît toujours comme un pays communiste ! » déclare, avec une pointe d'humour, Mr Miguet.

Fans de Blair
Dans ce contexte, l'enjeu principal de la présidentielle française, vue de l'autre côté de la Manche, réside dans la modernisation des structures économiques du pays. Et cette élection, qui « pour une fois » présente des candidats relativement jeunes - qui plus est séduits par les idées blairistes-, s'annonce selon eux comme une excellente occasion de le faire.
Les Britanniques ont par exemple apprécié les louanges du leader de l'UMP adressées à Tony Blair, lors de son passage à Londres le 1er février dernier. La langue de Nicolas Sarkozy a d'ailleurs fourché de manière révélatrice : « Les socialistes européens peuvent être fiers de ce que l'un des nôtres... euh des leurs, a fait. » a-t-il dit. Ségolène Royal, quant à elle, a dû clamer un peu moins haut son blairisme devant les critiques de son parti.

Sarkozy grand favori
Côté britannique, la rumeur à Westminster veut que Blair et Brown (le chancelier de l'Echiquier, mais aussi dauphin de Tony Blair, qui devrait prendre sa succession en juin) aient un penchant pour Nicolas Sarkozy. Ce qui provoqua d'ailleurs quelques dissidences au sein de leur propre parti, le député travailliste Denis Mac Shane regrettant par exemple que Londres soit « en train de mettre tous ses œufs politico-diplomatiques dans le même panier sarkosyste ». Quant aux conservateurs, Sarkozy était d'emblée « leur » candidat naturel.

Ségolène Royal a pourtant eu son heure de gloire, dans la presse notamment, et auprès des Britanniques eux-mêmes. Mais cet engouement fut de courte durée, car après l'annonce de ses « 100 propositions », ils n'ont pas trouvé dans le programme de la candidate socialiste les réformes qu'ils attendaient.
De gauche à droite, il y eut des déceptions face à une politique qu'ils auraient sans doute voulu moins conservatrice de l'héritage mitterrandiste.

Les Britanniques seront-ils entendus ? La France trouvera-t-elle le candidat qui, digérant l'héritage thatchérien et blairiste d'un coup, saura lui ouvrir les yeux ? C'est en ces termes que se pose le débat au Royaume-Uni.... Au risque d'une sacrée déception quand Monsieur ou Madame la Présidente prendra ses fonctions en mai prochain.

Publié dans International

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