Présidentielle 2007

Publié le par Voltaire-Scientifique -Rueil Malmaison

      Quelle majorité pour le(la) futur(e) président(e) ?

Alors que les opposants à François Bayrou mettent en doute, comme dernier argument de campagne, ses capacités à rassembler une majorité en cas d’élection, cette question de la future majorité se pose en réalité avec la même acuité pour les trois favoris de l’élection présidentielle.

L’irruption de François Bayrou et de sa proposition de gouvernement de rassemblement au centre du débat présidentiel et l’adhésion d’une majorité de Français à ce projet sont venus bouleverser le paysage politique français jusqu’ici bâti sur le vieux clivage droite-gauche. Quel que soit le vainqueur, la future majorité ne pourra se constituer sur cette base devenue obsolète et rejetée par les électeurs. D’une certaine façon, François Bayrou a ainsi déjà réussi une partie de son pari. Il est d’ailleurs surprenant de constater que les habituels observateurs de la vie politique, qui mettent en avant leur perplexité quant à ce projet de rassemblement, ne questionnent pas les deux autres favoris, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, sur leur future majorité de gouvernement. Car en réalité, leur tâche s’avère au moins aussi complexe, en raison de l’hétérogénéité même du PS et de l’UMP, dont la cohésion ne repose que sur un système bipolaire.

Pour Nicolas Sarkozy tout d’abord, le problème semblait simple. Dans le cas d’un duel vainqueur contre la candidate socialiste, il aurait constitué une majorité de droite classique, avec une forte composante UMP et quelques strapontins pour l’UDF, fonctions du score de son président qui, selon lui, ne devait pas dépasser 10 à 12%. C’est d’ailleurs cette hypothèse qu’avaient joué les quelques déserteurs de l’UDF comme André Santini ou Christian Blanc, espérant toucher les dividendes de leur ralliement précoce au président de l’UMP.

A 20% ou plus, le score de François Bayrou ruine cette hypothèse. Pour gagner, Nicolas Sarkozy ne peut plus compter sur un simple désistement automatique de la part d’un candidat et de son électorat qui se revendiquent au-delà des clivages. Selon toute vraisemblance, François Bayrou n’appellera pas à voter Sarkozy au second tour s’il n’est pas lui-même présent. Nicolas Sarkozy ne pourrait donc pas revendiquer plus que son score de premier tour comme électeurs adhérant à son projet. Et il est fort peu probable que ces derniers accepteraient, comme en 2002 et forts de ce souvenir, de redonner une majorité absolue à l’assemblée aux candidats UMP, qui devraient affronter les troupes du nouveau parti démocrate de François Bayrou dans toutes les circonscriptions.

Nicolas Sarkozy se retrouverait donc face à un double choix :

   1. Tenter de passer en force, d’obtenir une majorité absolue UMP aux législatives, avec le risque élevé de se retrouver en minorité, et ce d’autant que, contraint de radicaliser son discours à droite, la partie la plus modérée de l’UMP pourrait avoir rejoint le parti de Bayrou. Il pourrait donc se trouver face à une cohabitation d’un nouveau type avec un parlement constitué d’une forte minorité socialiste et un parti démocrate arbitre.
   2. Passer un accord avec François Bayrou en échange d’une modification profonde de son projet, du passage à la VIe république et d’un gouvernement de rassemblement qui serait sinon ouvert à la gauche, du moins très élargi, où là aussi l’UMP perdrait de l’influence au profit du nouveau parti démocrate.

Cette seconde hypothèse disparaît même probablement en cas de victoire de Nicolas Sarkozy non pas contre Ségolène Royal mais contre François Bayrou au second tour. Dans ce dernier cas, à moins d’obtenir une majorité absolue pour l’UMP désormais tirée sur sa droite, on se retrouverait dans une cohabitation douloureuse où parti Pémocrate et Parti socialiste, peut-être recomposé, pourraient s’associer pour gouverner.

Pour Ségolène Royal, le problème est aussi complexe, notamment en raison de la disparition quasi totale de partenaires à gauche. Les Verts et le PC étant en déliquescence, aucune majorité représentative de gauche n’existe plus en France. En cas de victoire contre Nicolas Sarkozy, il serait donc tout aussi difficile pour le PS d’obtenir une majorité absolue au parlement, en raison de la présence des candidats du Parti démocrate. Même en cas de victoire, cette majorité de députés ne représenterait dans tous les cas qu’une minorité de Français. Cette situation, semblable à celle de l’UMP de 2002, entraînerait sans doute les mêmes effets de rejet au sein de la population. Ségolène Royal se trouverait donc aussi face à ce double choix :

   1. Tenter de gouverner seule en maintenant la position actuelle du PS, opposé à toute possibilité d’alliance avec le futur Parti démocrate de François Bayrou sur la base de la position définie durant les années 60 du parti contre tout accord avec les centristes. On peut se demander quelles seraient les conséquences politiques du maintien de ce dogme et la tentative de retour à une « majorité plurielle » où PC et Verts ne seraient que des faire-valoir.

   2. Accepter, sous la pression des sociaux-démocrates, de transiger avec François Bayrou, ce qui pourrait provoquer l’éclatement du PS, l’aile dure refusant cette solution.

La situation serait d’autant plus difficile si la candidate du PS vainquait François Bayrou au second tour. Dans ce cas, la possibilité d’une cohabitation à l’envers ne serait pas à exclure si le PS tentait lui aussi de passer en force.

Ainsi, on peut donc légitimement poser la question tout autant à Ségolène Royal qu’à Nicolas Sarkozy : en cas de victoire et de refus de gouvernement de rassemblement avec le parti de François Bayrou, avec quelle majorité gouvernerez-vous ?

Paradoxalement, la situation est plus simple pour François Bayrou en cas de victoire, même si elle diffère en fonction de son opposant de second tour. Il dispose en effet d’un atout que ses concurrent directs n’ont pas : le soutien d’une large majorité de la population pour son projet de rassemblement. Investi par le suffrage universel, il ne fait guère de doutes que François Bayrou pourra obtenir une majorité à l’Assemblée nationale, sur la base de ralliements des responsables de gauche et de droite modérée. La question est alors de savoir si cette majorité serait composée du seul nouveau parti démocrate ou d’une nouvelle coalition. Pour des raisons évidentes de rupture avec l’ancien système de domination par un seul parti, c’est cette seconde option qui semble la plus logique. A côté de ce parti démocrate qui rassemblerait donc, en plus de l’UDF actuelle, des courants encore peu structurés (partis écologiques comme CAP21 et les écologistes neutres ; mouvement républicain de Nicolas Dupont-Aignan etc...), deux solutions semblent possibles :

   1. François Bayrou remporte l’élection face à Nicolas Sarkozy. Cette victoire étant acquise grâce aux suffrages de la gauche, elle impose un Premier ministre de gauche modérée et une alliance avec un parti de gauche. Le parti démocrate demeure donc un parti plutôt de centre-droit, qui s’allie avec un nouveau parti social démocrate. Il est en effet probable que dans ce cas, le PS explose, son secrétaire général n’ayant pu assurer une présence au second tour et perdant ainsi toute autorité sur le parti. La partie sociale démocrate acceptera de gouverner avec un président légitimé par les électeurs de gauche, tandis que les socialistes orthodoxes pourront former un nouveau parti antilibéral d’opposition dans lequel pourrait se fondre le mouvement altermondialiste, voire le PC. A droite, l’UMP perdrait sans doute au profit du parti démocrate une partie des modérés et redeviendrait un parti de droite conservatrice classique au sens européen.
   2. En cas de victoire contre Ségolène Royal, François Bayrou se retrouve dans la situation inverse. Son Parti démocrate devient un parti de centre gauche avec le ralliement de personnalités de gauche modérée, tandis que c’est l’UMP qui implose. Désavoué par son camp en raison de son absence au second tour, Nicolas Sarkozy ne pourra empêcher la partie de droite modérée de l’UMP de s’allier avec le vainqueur. L’ancienne UMP se retrouvera donc coupée en deux, avec une partie libérale d’opposition et une partie plus gaulliste traditionnelle au gouvernement.

Il faut souligner que le passage à un système électoral dans lequel 50% des députés seront élus à la proportionnelle, comme proposé par François Bayrou, favorisera cette recomposition. Les candidats ne seront plus obligés d’appartenir à l’un des deux grands partis pour être sûr d’être élus, tandis que le maintien d’une part de scrutin majoritaire garantira la constitution de majorités de coalition stables, sans doute constituées de deux courants principaux.

On le constate, la situation serait sans doute plus confortable pour François Bayrou en cas de victoire que pour Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal, dans le cas où François Bayrou parviendrait à conserver un score voisin de 20%. Quel que soit le résultat final, ce dernier a déjà réussi une prouesse, celle de bouleverser la structure politique française, car ni l’UMP ni le PS ne sortiront indemnes de cette élection. En effet, tous deux sont profondément divisés en leur sein. Le Parti socialiste est tiraillé entre sociaux-démocrates pro-européens et antilibéraux étatistes et demeure figé dans un positionnement politique hérité du programme commun. Quant à l’UMP, il résulte d’un agglomérat entre libéraux partisans d’une société à l’anglo-saxonne, héritiers du gaullisme et transfuges démocrates-chrétiens de l’UDF. L’émergence de François Bayrou et de son projet alternatif vient peser sur ces lignes de fracture.

Après avoir gagné la bataille des projets, puisque aussi bien celui de Ségolène Royal que celui de Nicolas Sarkozy sont considérés par la majorité des Français comme irréalistes, il reste à François Bayrou à faire sauter cette dernière digue derrière laquelle s’arc-boutent les tenants d’un système bipolaire : la faisabilité de son projet de rassemblement. Selon que le président iconoclaste de l’UDF parviendra ou non à convaincre les électeurs de cette faisabilité, il aura ou non réussi totalement son pari qui semblait si insensé il y a à peine 6 mois. Mais soyons réalistes, si cette digue, déjà fissurée par le ralliement de personnalités comme Corinne Lepage, Azouz Begag ou bientôt Nicolas Dupont-Aignan, ne se brise pas en 2007, elle ne tiendra plus très longtemps face au désir de changement des électeurs. L’émergence d’un nouveau courant politique, tendu vers la résolution des problèmes plutôt que l’affrontement idéologique, est en soi-même une révolution qui fait entrer la France dans une nouvelle époque. D’une certaine façon, François Bayrou est déjà rentré dans l’histoire politique de ce pays.

Publié dans Politique

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