Hommage à un précurseur E. Kant (dcd:12/2/1804)

Publié le par Alain Genestine

Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu’un si grand nombre d’hommes, après que la nature les a affranchi depuis longtemps d’une (de toute) direction étrangère, reste cependant volontiers, leur vie durant, mineurs, et qu’il soit facile à d’autres de se poser en tuteur des premiers. Il est si aisé d’être mineur ! Si j’ai un livre qui me tient lieu d’entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime, etc., je n’ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même. Je n’ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer ; d’autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux. Que la grande majorité des hommes (y compris le sexe faible tout entier) tienne aussi pour très dangereux ce pas en avant vers leur majorité, outre que c’est une chose pénible, c’est ce à quoi s’emploient fort bien les tuteurs qui très aimablement (par bonté) ont pris sur eux d’exercer une haute direction sur l’humanité. Après avoir rendu bien sot leur bétail (domestique) et avoir soigneusement pris garde que ces paisibles créatures n’aient pas la permission d’oser faire le moindre pas, hors du parc ou ils les ont enfermé. Ils leur montrent les dangers qui les menace, si elles essayent de s’aventurer seules au dehors. Or, ce danger n’est vraiment pas si grand, car elles apprendraient bien enfin, après quelques chutes, à marcher ; mais un accident de cette sorte rend néanmoins timide, et la frayeur qui en résulte, détourne ordinairement d’en refaire l’essai.

Il est donc difficile pour chaque individu séparément de sortir de la minorité qui est presque devenue pour lui, nature. Il s’y est si bien complu, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu’on ne l’a jamais laissé en faire l’essai. Institutions (préceptes) et formules, ces instruments mécaniques de l’usage de la parole ou plutôt d’un mauvais usage des dons naturels, (d’un mauvais usage raisonnable) voilà les grelots que l’on a attachés au pied d’une minorité qui persiste. Quiconque même les rejetterait, ne pourrait faire qu’un saut mal assuré par-dessus les fossés les plus étroits, parce qu’il n’est pas habitué à remuer ses jambes en liberté. Aussi sont-ils peu nombreux, ceux qui sont arrivés par leur propre travail de leur esprit à s’arracher à la minorité et à pouvoir marcher d’un pas assuré.

Kant,(en 1784) Qu'est-ce que les Lumières ? 

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Biographie d'Emmanuel Kant

Réflexion d'un texte toujours d'actualité:

Il est à remarquer ne nous demande pas tant ce qui nous empêche d’être libres en général -dans ce cas, il nous serait facile d’invoquer essentiellement des causes extérieures: la société, la nature...- , mais qu’est-ce qui peut empêcher notre désir de liberté de s’affirmer. De sorte que les éléments de réponse sont plutôt à rechercher du côté de nous-mêmes : dans quelle mesure les contraintes (extérieures) peuvent-elles durablement et vraiment nous enchaîner si notre volonté  refuse de s’y soumettre, voire de s’en faire la complice ? La question est délicate, embarrassante, car non seulement elle refuse l’opposition facile entre d’un côté la soif supposée de liberté qui serait au cœur de tout homme et de toute femme et de l’autre, des pouvoirs de coercition autoritaires et souvent brutaux (inquisition religieuse, censure et  violence politiques, fanatismes de tous ordres, traditions sociales oppressives et répressives telles que la ségrégation raciale, le contrôle de la sexualité ou l’aliénation de la femme,etc...); d’autre part, elle pose la question de la responsabilité individuelle dans l’usage ou la privation de de la liberté. 
 

  Si être libre, c’est pouvoir faire ce que nous croyons devoir faire sans en être empêché par rien ni personne, la question est alors de savoir qu’est-ce qui en nous, est autorisé à s’ériger comme guide de notre conduite ? Tous nos désirs sont-ils également légitimes ? La soif de pouvoir, de domination, la recherche effrénée du plaisir sous toutes ses formes, les pulsions et tendances naturelles ont-elles la même signification et, par conséquent, la même valeur et légitimité que le désir de liberté, de justice, de progrès social ? Dans un cas, l’individu demeure soumis à la force de ses désirs et ne vise que leur satisfaction. Le problème n’est pas celui -moral, de l’égoïsme sans limite, mais celui -anthropologique-de la formation du sujet humain: l’existence humaine peut-elle  consister dans la seule satisfaction des besoins et des désirs ?  Dans l’autre cas,  ces idéaux de liberté, de paix, de justice valent pour l’individu  qui les vise en même temps que pour l’ensemble du genre humain.

 

 Tel est bien en effet l’esprit des Lumières: faire en sorte que l’humanité toute entière puisse s’affranchir de toute forme d’obscurantisme, de fanatisme, de superstitions, de ces forces aveugles mais redoutables qui la maintiennent dans l’ignorance et la servitude. Or, de quoi dispose l’humanité pour mener ce combat ? Depuis les premiers temps de la philosophie et de la science en Occident (Grèce antique du 6-4èmes s. avt JC: le miracle grec, le pari de la raison, l’avènement du Logos) , la réponse ne varie guère : la raison est cette “lumière naturelle” qui donne aux humains les moyens et les critères du vrai , la capacité à convertir les mystères insondables  de la nature (supposée être crée et gouvernée par des divinités, êtres surnaturels) en problèmes que l’esprit humain est en mesure de résoudre et de comprendre. Ce qui vaut pour le genre humain vaut également pour chaque individu en particulier: emprunter la voie digne de l’humanité, c’est d’abord éprouver le désir de surmonter les contraintes et les obstacles que la nature et la société nous opposent sans répit, puis se fixer une ligne de conduite intelligente, c’est-à-dire  se soumettre à la force contraignante mais libératrice parce que formatrice de la raison. Apprendre à devenir rationnel (usage théorique de la raison dans l’ordre de la connaissance) et raisonnable (usage pratique de la raison dans l’ordre de la conduite de nos actions), tel est l’enjeu majeur de l’éducation, de la culture. Apprendre à vaincre à la crainte que nous inspirent les dieux et démons qui sont supposés gouverner  la nature, apprendre encore à vaincre les séductions de l’imagination folle et du désir aveugle, abandonnés l’un comme l’autre à leur errance, à leur insatiabilité, c’est se hisser jusqu’au point de rupture qui sépare les hommes des bêtes, et les hommes libres des esclaves. Kant appelle hétéronomie (du grec hétéro : autre et nomos : la loi) la situation morale de celui ou de celle qui se soumet à la loi posée par un autre (dans le texte, il s’agit des “tuteurs” ) et, par opposition,

 

autonomie (du grec auto : soi-même, et nomos : la loi) la faculté de se donner à soi-même sa propre loi,  en suivant à la raison. Peser le pour et le contre, le vrai et le faux, le bien et le mal, en se fondant principalement voire exclusivement sur son jugement, sur son entendement, pour décider comment il faut penser et agir pour conduire sa vie : voilà ce que signifie l’autonomie, l’autre nom de la vraie liberté pour Kant.

 

 Y a-t-il danger à vouloir penser par soi-même et à faire un usage autonome de sa raison ? Oui, bien sûr et Kant l’admet. La peur, le manque de confiance en soi, la solitude, l’inexpérience... sont autant de facteurs déstabilisants qui peuvent détourner d’en faire l’essai. A l’image de l’enfant qui se sert d’une roulette pour marcher en toute sécurité mais non pas par ses propres moyens, par lui-même , il y a le risque de l’erreur (dans l’ordre intellectuel) voire de l’errance (dans l’ordre physique, moral et psychologique): ne pas ou ne plus savoir où aller ni comment inquiète; se fixer un but, se tracer un chemin, juger à chaque instant par soi-même de la validité de la démarche entreprise exige courage et lucidité. La liberté  a un prix, et sans doute peu d’hommes consentent à le payer si cher. Mais à bien y réfléchir : qu’est-ce qui est réellement le plus grave: penser, décider au risque de se tromper ou suivre toujours, assurément et confortablement le chemin tracé par d’autres ? L’existence est un bien précieux .

 

Penser sa vie et vivre sa pensée ou subir la pensée des autres ? C’est pourquoi Kant insiste sur ce point important de la responsabilité individuelle de chacun vis-à-vis de l’état de tutelle, de dépendance dont il doit s’affranchir par ses propres forces. La liberté de penser ne se décrète pas;  s’il existe effectivement des conditions extérieures (naturelles  et / ou sociales) qui peuvent contribuer à l’affaiblir, à la limiter, il appartient à chacun et à chacune de faire l’effort de s’en affranchir. Obéir à une loi, occuper une place, une fonction dans la société implique l’obéissance à des lois, dont la raison d’être est de garantir l’ordre, la sécurité .. . et aussi la liberté de tous (du moins, dans l’idéal d’un État de droit). Mais cette obéissance n’a de sens que si elle est consentie dans les limites de la raison (chacun s’efforce de contribuer au bon fonctionnement de la société); elle ne saurait empêcher ni dédouaner quiconque d’exercer l’usage privé de son entendement : par exemple , est-on en conscience forcé d’obéir à une loi ou à un ordre contraires au respect de la personne humaine? L’usage privé de la raison demeure donc possible et souhaitable. Tel est bien le message de Kant et, avec lui, de la philosophie des Lumières (Aufklärung) : d’un côté, la liberté implique des conditions sociales et politiques favorables, des garanties institutionnelles (liberté de la presse, d’expression, de se syndiquer...), la possibilité d’un débat avec et contre autrui; de l’autre, personne ne peut se décharger de sa propre responsabilité individuelle. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! ”.                                                                 

 


 

Publié dans Philosophie

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