Mon beau sapin, roi de la guerre et d'Hiroshima...

Publié le par Alain Genestine

La famille de Warren Nobuaki Iwatake a traversé bien des drames, de la disparition du père en mer à la mort d'un frère dans le bombardement d'Hiroshima, en passant par les atrocités et la misère de la Seconde Guerre mondiale. Mais chaque année, à Noël, elle a dressé un petit sapin de moins d'un mètre de haut acheté en 1937, symbole d'unité et d'espoir.


Photo: Keystone

"Ce sapin était une lueur d'espoir, le symbole de l'unité de ma famille", explique M. Iwatake, aujourd'hui âgé de 84 ans. Bien qu'il se considère bouddhiste, il a été élevé à Maui, dans l'archipel d'Hawaï, dans la tradition chrétienne, et est allé à l'office comme au catéchisme avec ses petits frères.

Warren Nobuaki Iwatake se souvient du jour où son père a ramené un sapin artificiel du magasin où il travaillait. C'était peu avant qu'il ne périsse dans un accident de pêche.

La mère d'Iwatake a emmené ses plus jeunes fils au Japon où elle avait de la famille tandis que l'aîné est resté pour finir le lycée. En 1941, six mois avant Pearl Harbor, l'aîné les a rejoints. "Les choses allaient mal", se souvient-il.

Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne étaient les ennemis, et les autorités japonaises réprimaient tout ce qui rappelait l'Occident, dont le christianisme. Mais pour leur mère, il n'était pas question de renoncer au sapin, malgré les risques d'arrestation. L'arbre fut installé au fond de la maison, à l'abri des voisins et de leurs questions indiscrètes.

En 1943, M. Iwatake fut réquisitionné et envoyé à Chichijima, une île minuscule. Un jour qu'il creusait des bunkers à flanc de colline, un avion ennemi est tombé près de lui. Il a alors aperçu un pilote dans un canot de sauvetage ramant comme un fou vers le large. Le sous-marin USS Finback a fait surface et l'a récupéré. Ce pilote chanceux âgé de 20 ans, il l'a appris plus tard, c'était George H. W. Bush, futur président des Etats-Unis.

Mais c'est à un autre Américain que M. Iwatake doit son prénom: le Texan Warren Vaughn, fait prisonnier par les Japonais, qui lui a sauvé la vie. Une nuit, M. Iwatake était tombé dans un trou et Vaughn l'a aidé à sortir. "Je me suis dit que la meilleure façon de ne jamais l'oublier, c'était d'adopter son prénom", explique M. Iwatake, qui n'a pu empêcher l'exécution de ce prisonnier lors de la chute d'Iwo Jima.

Warren Nobuaki Iwatake est rentré chez lui en décembre 1945, après la capitulation. Le 6 août, son petit frère Takashi a été tué par la bombe atomique alors qu'il se trouvait à l'école dans le centre d'Hiroshima. La maison familiale, elle, était située dans un quartier protégé par une colline. Si la façade ne résista pas au souffle, l'arrière de la maison fut épargné. C'est là que se trouvait le sapin.

"Le Japon avait capitulé, il n'y avait rien à manger, rien à fêter. Tout le monde était triste et en état de choc, mais nous avons dressé le sapin", se souvient M. Iwatake.

Après la guerre, il est devenu interprète pour le gouvernement américain. Basé à Tokyo, c'est lui qui désormais est responsable du sapin familial.

Kajun Kakizaki (Hiroshima, Japan)
Aujourd'hui, l'un de ses frères vit à Chicago, un autre à Maui. Un troisième a succombé au cancer. Mais chaque année, le sapin est décoré. Et pour ceux qui ne se trouvent pas à Tokyo pour le voir, M. Iwatake prend des photos qu'il envoie sans faute, même aux cousins de Warren Vaughn, au Texas.

 Par Eric Talmadge correspondant AP de Tokyo - japon

Publié dans Culture

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