Le terrorisme nucléaire: sans faire peur, de quoi faut-il en penser?

Publié le par Alain Genestine


Le vol d'une arme nucléaire tactique, ou l'achat de matériel nucléaire de qualité militaire, par des terroristes, est un scénario catastrophe qui pourrait bien se concrétiser au XXIe siècle. Tel est l'avis de M. Gavin Cameron, professeur adjoint de sciences politiques à l'université de Calgary (Canada) et auteur d'un ouvrage intitulé "Nuclear Terrorism : A Threat Assessment for the 21st Century » (2001) ainsi que de nombreux articles sur les menaces que pose le recours à des armes de destruction massive par des terroristes. Dans l'article ci-après, M. Cameron envisage quatre scénarios : le vol d'une arme nucléaire intacte ; le vol ou l'achat de matière fissile de qualité militaire ; l'attaque d'un site nucléaire afin de provoquer un incident de contamination ; et la fabrication d'une « bombe sale », autrement dit d'une bombe enrobée de matière radioactive.

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Si le terrorisme nucléaire suscite bien des spéculations et des inquiétudes depuis le milieu des années 1970, c'est la fin de la guerre froide qui a fait naître des craintes supplémentaires au sujet de l'acquisition d'armes de destruction massive par des acteurs autres que des États. À une certaine époque, les experts arguaient que les terroristes n'essaieraient pas de maximiser le nombre de victimes, le recours à la violence devant servir plutôt à forcer la main aux gouvernements pour obtenir des concessions de leur part. Ainsi M. Brian Jenkins, grand spécialiste du terrorisme au groupe de réflexion RAND, fit-il l'observation suivante, dans les années 1970, au sujet des objectifs des terroristes : « Les terroristes veulent beaucoup de spectateurs, et non beaucoup de morts. »

Les événements du 11 septembre ont changé la donne, et rares sont les experts qui s'opposeraient aujourd'hui à l'idée que certains terroristes au moins cherchent à infliger des pertes massives. Dans ce contexte, le terrorisme nucléaire représente non seulement une tentative d'intimidation et de coercition, mais aussi une menace dangereuse pour les États et les populations du monde entier.

Rescue workers and medical personnel attend to subway passengers in Tokyo
Le 20 mars 1995, des sauveteurs et des urgentistes s'occupent des passagers du métro de Tokyo victimes de l'attaque au gaz sarin. Aum Shinrikyo, le groupe terroriste auteur de cet attentat qui a fait douze morts et des milliers de blessés, a cherché à acquérir de la matière nucléaire de qualité militaire. (Chikumo Chiaki, AP Wide World Photos)

Le terrorisme nucléaire revêt quatre formes :

  • le vol et l'utilisation d'un dispositif nucléaire intact ;
  • le vol ou l'acquisition de matière fissile pouvant servir à fabriquer une arme nucléaire ;
  • des attaques contre des réacteurs ou d'autres installations nucléaires dans le but de provoquer la contamination radiologique des zones environnantes ;
  • et la fabrication d'un dispositif de dispersion radiologique.

De ces quatre scénarios, le dernier - celui de la fabrication d'une « bombe sale » - est le plus facile à concrétiser, et donc le plus susceptible de se produire, mais c'est le vol d'un dispositif nucléaire intact ou de matière fissile utilisable en vue de la fabrication d'un dispositif nucléaire qui présente les risques les plus mortels.

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Le vol d'un dispositif nucléaire intact

À l'échelle mondiale, on compte environ 30.000 armes nucléaires. Le risque de vol par des terroristes, ou par des criminels prêts à composer avec des organisations terroristes, est réel en ce qui concerne plusieurs centaines de ces armes. Les intentions de certains de ces groupes ne font aucun doute : Aum Shinrikyo et al-Qaïda ont activement cherché à acheter une arme nucléaire.

Il semble improbable qu'un État fournirait délibérément une arme nucléaire à un groupe terroriste. La peur des représailles de la part de l'État qui aurait été attaqué et de la communauté internationale, la perte potentielle d'un moyen de contrôle du groupe terroriste détenteur d'une arme nucléaire et l'hésitation à se défaire d'une arme nucléaire au profit d'un tiers, compte tenu de la difficulté qu'il y a d'en avoir pour soi, sont autant de facteurs qui plaident contre un appui de cette nature par les États. Pour autant, l'annonce faite par la Corée du Nord en février 2005 qu'elle possédait des armes nucléaires et qu'elle comptait en fabriquer d'autres éclaire d'un jour particulier les inquiétudes dans ce domaine, étant donné que ce pays a déjà vendu la technologie des missiles à d'autres États. Ce qui est plus probable que l'appui d'un État, c'est la possibilité que des membres de l'élite militaire ou scientifique de certains pays se montrent disposés, pour des raisons idéologiques ou financières, à fournir à des organisations terroristes des armes ou du matériel nucléaires et une expertise dans ce domaine.

Ce sont les États-Unis et la Russie qui possèdent les plus vastes arsenaux nucléaires du monde. En Russie, beaucoup d'armes nucléaires sont suffisamment protégées pour que l'on puisse écarter le risque de vol, mais ce n'est pas le cas pour toutes. Quantité de dispositifs nucléaires tactiques datant de l'ère soviétique sont particulièrement vulnérables, et ces armes, parce qu'elles sont relativement peu encombrantes, feraient bien l'affaire des terroristes.

Le vol ou l'acquisition de matière fissile pouvant servir à fabriquer un engin nucléaire

L'obtention de matière fissile constitue le deuxième moyen, et le plus probable, par lequel des terroristes pourraient mettre la main sur un dispositif nucléaire. C'est l'acquisition de cette matière qui représente le plus gros obstacle à la possession d'une telle arme. Les dispositifs nucléaires de qualité militaire pourraient être au-dessus des moyens de la plupart des organisations terroristes. Conséquence directe de la guerre contre le terrorisme livrée sous l'impulsion des États-Unis, rares sont les États qui oseraient s'aventurer à octroyer à des organisations terroristes le temps, l'espace, les ressources et l'expertise nécessaires à la fabrication d'un tel dispositif. Dans ces circonstances, le scénario le plus probable concerne la construction d'un dispositif nucléaire improvisé. Ce dernier serait moins perfectionné qu'une arme de qualité militaire, mais il pourrait quand même infliger des pertes massives. En outre, les connaissances nécessaires à la fabrication d'un tel dispositif appartiennent au domaine public. Dans un tel scénario, on part du principe que le dispositif le plus probable est l'arme nucléaire type canon, à base d'uranium (U-235), arme moins complexe que les dispositifs à implosion réalisés à partir de plutonium (Pu-239). Ceci dit, le dispositif de type canon nécessite une grande quantité (de l'ordre d'une cinquantaine de kilogrammes) d'uranium hautement enrichi (UHE). En l'absence de l'appui d'un État, même l'organisation terroriste la plus perfectionnée n'aurait probablement pas les moyens d'enrichir des matières nucléaires en quantité suffisante pour la fabrication d'une arme à échelle réelle. Par conséquent, le plus gros risque est celui de l'acquisition (par achat ou par vol) de matière fissile produite par un État.

Comme dans le cas des dispositifs nucléaires intacts, les substances nucléaires ont été la cible de la convoitise de plusieurs groupes, à commencer par al-Qaïda et Aum Shinrikyo. Dans les années 1990, ces deux organisations ont tenté d'acquérir des matières de qualité militaire auprès des anciennes républiques de l'Union soviétique, et Aum Shinrikyo a même essayé, sans succès, d'enrichir de l'uranium naturel. Malgré les difficultés rencontrées par ces deux groupes au niveau de l'acquisition de substances nucléaires, le risque que des terroristes puissent avoir accès à ces matières demeure considérable.

La quantité de matière nucléaire qui est éparpillée un peu partout au monde dans le secteur militaire et civil est énorme. De l'avis de Graham Allison, de l'université Harvard, il y a suffisamment de plutonium et d'uranium hautement enrichi pour produire 240.000 armes nucléaires. Il va de soi que les pratiques de sécurité ne sont pas uniformes. Dans un grand nombre de pays, cette matière est adéquatement protégée, contrôlée et comptabilisée, mais ailleurs les mesures de sécurité sont beaucoup moins rigoureuses.

On comprend, dès lors, les cas de détournement, de vol ou de contrebande de matière nucléaire qui sont signalés régulièrement dans certaines installations. À cet égard, les États nouvellement indépendants issus de l'ancienne Union soviétique posent un problème particulier, en grande partie à cause de la quantité de matière qu'ils détiennent ; ceci dit, des incidents de même nature ont été signalés dans d'autres pays. À ce jour, la majorité de ces cas ont porté sur de petites quantités de matière utilisable à des fins militaires ou de grandes quantités de matière nucléaire de qualité non militaire. Pour autant, le risque demeure. En outre, comme les règles de comptabilisation ne sont pas universellement élevées dans tous les États, rien ne permet d'affirmer que les autorités sauraient dans tous les cas si de la matière de qualité militaire avait été subtilisée en quantité suffisante pour construire un dispositif nucléaire.

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L'image “http://www.chez.com/atomicsarchives/images/iran_1.gif” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.Des attaques contre des réacteurs ou d'autres installations nucléaires

 

Les réacteurs et les autres éléments du cycle de fabrication du combustible nucléaire (telles que les installations d'enrichissement, de stockage ou de retraitement de combustible irradié) sont vulnérables à des attaques terroristes, lesquelles pourraient provoquer une contamination radiologique importante dans le voisinage de ces lieux. D'un point de vue théorique, on peut envisager non seulement des attaques suicidaires par avion et des attentats à la camionnette piégée qui auraient pour effet de provoquer la dispersion de matières nucléaires contenues dans ces installations, mais aussi la possibilité qu'un groupe ayant connaissance de l'aménagement des locaux crée une fuite en portant atteinte à la sécurité des systèmes de refroidissement et de confinement, par exemple. Les centrales nucléaires font régulièrement l'objet de menaces de la part de groupes terroristes aux motivations diverses. Traditionnellement, les mouvements anti-nucléaires sont les plus représentatifs de cette tendance, encore que des groupes ayant des revendications politiques, tels que les séparatistes basques de l'ETA, se sont eux aussi pris à ces installations. L'ETA en a ciblé avant que celles-ci ne deviennent opérationnelles, et il n'est guère probable que les groupes anti-nucléaires ou écologistes provoquent précisément le type d'accident qu'ils craignent le plus. En revanche, les menaces que profèrent régulièrement les séparatistes tchétchènes contre les installations russes ont de quoi inquiéter davantage. Les planificateurs des attentats du 11 septembre avaient eux aussi envisagé de prendre une installation nucléaire aux États-Unis pour cible, avant d'en écarter l'idée.

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Les dispositifs de dispersion radiologique - les « bombes sales »

Même la matière nucléaire de faible puissance présente de l'intérêt pour qui veut fabriquer une « bombe sale ». Les substances qui entrent dans cette catégorie sont faciles d'accès dans toute une gamme d'applications, que ce soit dans le secteur civil ou militaire (le césium-137, par exemple, est d'usage courant dans le service de radiologie des hôpitaux). Ces matières radioactives sont présentes dans tous les pays et, au vu de leur utilisation courante, elles sont nettement moins protégées que le matériel utilisable à des fins militaires ; en d'autres termes, elles sont davantage susceptibles d'être exploitées par des groupes terroristes. Dès lors, le dispositif de dispersion radiologique constitue le type d'arme nucléaire le plus facile d'accès pour les terroristes puisqu'il suffit à ces derniers d'associer une substance radioactive à un explosif classique. L'attentat le plus notable perpétré selon ce mode opératoire s'est produit en 1995, quand des séparatistes tchétchènes ont déposé une capsule de césium dans un parc de Moscou pour montrer ce dont ils étaient capables.

Que faire ?

Tous les États doivent avoir pour priorité de comptabiliser et de protéger les armes nucléaires et les matières nucléaires de qualité militaire. Une autre priorité fondamentale consiste à renforcer la protection des installations nucléaires, et notamment des réacteurs, contre des attaques et de garder en lieu sûr les substances nucléaires de faible puissance. Certes, il y a lieu d'appuyer activement le Plan d'action de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) relatif à la sûreté des sources de rayonnement et à la sécurité des matières radioactives ; mais au-delà des questions de comptabilisation, il y a une limite à la capacité des États de protéger à cent pour cent toutes les substances radioactives se trouvant sur leur territoire. L'octroi d'une assistance qui leur permettrait de renforcer la protection des réacteurs et des autres installations contre un attentat pourrait contribuer à réduire le risque d'événements catastrophiques, mais cette formule ne saurait être qu'une solution partielle.

Les États doivent s'efforcer avant tout d'empêcher les terroristes d'avoir accès et recours à un dispositif nucléaire à cause des effets dévastateurs qu'aurait une explosion. La protection, le contrôle et la comptabilisation efficaces non seulement de toutes les armes nucléaires, mais aussi de toutes les matières nucléaires de qualité militaire, revêtent un caractère essentiel. De toute évidence, il s'agit là d'une vaste entreprise sur le plan tant financier que logistique. La sécurisation des arsenaux internationaux de matière fissile constitue une priorité pour de nombreux États, et c'est une démarche qu'il convient de poursuivre et d'élargir. Non seulement celle-ci comporte des coûts ponctuels liés à la sécurisation de ces matières, mais elle suppose aussi un engagement constant face à la nécessité de garantir la sécurité des installations de stockage et, dans toute la mesure du possible, d'empêcher que des matières et des armes nucléaires ne tombent entre les mains de terroristes ou d'individus qui seraient prêts à leur en fournir.

Enfin, il est essentiel de limiter la multiplication des nouvelles armes et des nouvelles matières. Une telle action s'inscrit dans la logique du régime de non-prolifération et elle implique nécessairement l'appui des objectifs du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) ainsi que le soutien des travaux de l'AIEA : il faut donc plaider pour le désarmement, la destruction des arsenaux existants et l'adhésion universelle au TNP. À mon sens, il est en outre indispensable de promouvoir activement le Traité d'interdiction complète des essais nucléaires et le Traité d'interdiction de la production de matières fissiles.

Le prix de l'inaction dans ce domaine serait trop lourd à payer.

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