Droit de grève bafoué, pour une exception franco-culturelle: la conservation des privilèges sans effort

Publié le par Alain Genestine

Contestation sociale

La presse française observe attentivement, mardi, une épreuve de force entre le président Nicolas Sarkozy et plusieurs grands syndicats, épreuve au cours de laquelle le président réformiste joue, comme l'explique Le Figaro, « sa crédibilité d'homme de rupture ».

Grève des cheminots français

Photo: AFP/JOEL SAGET

 

Même son de cloche du côté du quotidien Libération, qui estime qu' « à vouloir jouer l'épreuve de force en imposant des efforts à certains après avoir accordé des cadeaux fiscaux aux plus riches, Sarkozy, salaire triplé en poche, risque gros ».

Mardi soir, en effet, les syndicats représentant des milliers de cheminots entreront en collision frontale avec un président résolu à en finir avec les impopulaires « régimes spéciaux ». Ces régimes, créés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, permettent à certains travailleurs français, qui devaient supporter alors des conditions de travail particulièrement pénibles, de toucher leur retraite deux ans et demi avant temps.

Mais si la population française appuie son président sur cette question précise, il y a un risque réel, pour la pérennité du mouvement de réforme entamé par l'Élysée, que les grèves dépassent rapidement le seul enjeu des régimes spéciaux pour se transformer en critique de la « méthode Sarkozy ».

Des sondages récents indiquent qu'une majorité de Français jugent injustifiés les derniers mouvements de grève.

Doublon de grévistes ...
les doublons

 

Plusieurs observateurs estiment que la grève des transports qui s'annonce à travers le pays, et qui touche à la fois les services ferroviaires et le transport en commun parisien, pourrait durer des jours. En effet, les syndicats des cheminots voudront sûrement, advenant un blocage des négociations avec le gouvernement, prolonger l'épreuve de force au moins jusqu'au 20 novembre. À partir de là, leur mouvement de contestation se renforcera des dizaines de milliers de voix des enseignants, des fonctionnaires et des employés de poste qui entreront alors en grève.

L'exécutif toujours ferme alors que débute le bras de fer social

Mardi, devant le Parlement européen à Strasbourg, Nicolas Sarkozy a réaffirmé pour la énième fois sa détermination: "ces réformes, je les mènerai jusqu'au bout. Rien ne me détournera de mon objectif".

"Ces réformes, les Français les ont approuvées. Je leur ai tout dit avant les élections (présidentielles) pour pouvoir tout faire après", a ajouté le président, dont le programme de candidat prévoyait la réforme des régimes spéciaux.

"Le gouvernement fera tout simplement son devoir", a dit de son côté François Fillon à l'Assemblée.

Dans une ambiance électrique, le Premier ministre a lancé que les régimes spéciaux n'avaient "aucune justification", avant d'évoquer les "millions de Français (qui) risquent d'être privés d'une liberté fondamentale, celle de se déplacer et parfois même, celle de travailler".

La grève, reconductible, s'annonce très dure. Après la SNCF dès 20H00 mardi, les agents de la RATP, d'EDF et GDF entreront dans la danse mercredi. D'autres mouvements concerneront les fonctionnaires le 20 novembre, puis les magistrats et les fonctionnaires de justice le 29 novembre.

M. Sarkozy devait recevoir à 18H30 à l'Elysée les dirigeants de la SNCF, de la RATP, d'EDF et de GDF "pour faire le point de la situation", en présence de M. Fillon et du ministre du Travail Xavier Bertrand.

M. Bertrand devait rencontrer juste avant une délégation de la CGT, puis une autre de l'Unsa, et mercredi la CFTC pour "montrer que le fil du dialogue n'est jamais rompu".

Mais il avait auparavant prévenu que seules les entreprises négocieraient désormais. Selon lui, toute nouvelle concession serait "revenir sur la réforme", ce qui "n'est pas pensable".

François Fillon a lui-même répété qu'il "ne transigera pas sur les principes". Il doit s'exprimer mardi soir sur TF1. En cas de recul, sa position à Matignon deviendrait intenable.

Ca va durer longtemps ? ...

 

Les commentateurs présentent le bras de fer imminent comme un test de la volonté de l'exécutif.

Plusieurs estiment que le président pourrait, in fine, être contraint à lâcher du lest.

La majorité aborde l'épreuve dans l'unité. Même l'ancien Premier ministre Dominique de Villepin, l'un des critiques les plus intransigeants du pouvoir sarkozyste, apporte son "soutien plein et entier" au gouvernement.

L'UMP doit diffuser jeudi un tract partout en France pour expliquer la réforme. Si la situation doit s'enliser, elle "ne restera pas silencieuse", mais le parti ne veut pas jeter d'huile sur le feu, a expliqué à l'AFP le porte-parole Yves Jégo.

Le pouvoir mise sur le soutien de l'opinion. Selon 55% des personnes interrogées dans un sondage BVA pour BFM et Les Echos mardi, la grève n'est "pas justifiée". 68% redoutent une paralysie du pays comparable à 1995.

L'Humanité a posé la question autrement. Son étude CSA n'enregistre pas moins un recul de 9% du "taux de soutien ou de sympathie" pour les grévistes, qui glisse de 54% en octobre à 45%.

Les socialistes sont embarrassés par le mouvement, après avoir pour la plupart jugé nécessaire la réforme des régimes spéciaux. Ségolène Royal avait critiqué lundi une méthode visant "l'affrontement pour l'affrontement". Mardi, François Hollande a accusé le pouvoir de chercher "l'épreuve de force", appelant à "trouver une issue dans l'honneur et dans le respect".

Moment de vérité pour la méthode Sarkozy sur les retraites
LES RÉGIMES SPÉCIAUX DE RETRAITE EN FRANCE ...

Nicolas Sarkozy a fondé cette méthode sur un double postulat: les réformes proposées s'inscrivent dans le programme sur lequel il a été élu, ce qui vaut approbation de la majorité des Français, et toutes doivent être menées de front, faute de quoi le risque est trop grand d'en abandonner en route.

Contrairement à ses prédécesseurs, qui laissaient leurs Premiers ministres aller "au charbon", le chef de l'Etat a en outre mis un point d'honneur à défendre lui-même sa politique sur le terrain, dans des confrontations parfois houleuses.

S'il cale à la première grosse difficulté - la réforme de régimes spéciaux qui ne concernent que 500.000 salariés mais des secteurs très protégés - c'est toute la crédibilité de son programme de "rupture" qui risque d'être mise à mal.

Or Nicolas Sarkozy n'a pas seulement fait de sa capacité à "moderniser" la France un argument de politique intérieure. Il en a aussi fait un argument à l'adresse des investisseurs étrangers.

"Je suis persuadé qu'on va réussir. Il ne faut pas vous inquiéter", a-t-il ainsi dit le 6 novembre à des hommes d'affaires américains, à Washington. "Il va y avoir des grèves, il va y avoir des manifestations mais moi je tiendrai."

Plus encore, il en a fait un argument face à ses partenaires de l'Union et à la Commission européenne, qui le pressent de nouveau de respecter les engagements de la France en matière de réduction des déficits publics.

"J'ai engagé une politique de réformes. Ces réformes, il n'est pas de l'intérêt de l'Europe qu'elles échouent", a-t-il averti mardi dans un discours au Parlement européen. "Parce que c'est grâce à ces réformes que la France assainira ses finances publiques et que la France respectera ses engagements."

Face à des syndicats qui menacent de durcir leur action et au risque de jonction avec d'autres mouvements, comme ceux des étudiants ou des avocats et magistrats, le chef de l'Etat et le gouvernement n'ont eu de cesse d'afficher leur résolution à mener jusqu'au bout la réforme des régimes spéciaux.

ENTRE DEUX FEUX

"On est un peu au moment de vérité", dit-on de source proche du gouvernement. "Si on règle le problème des régimes spéciaux, on aura atteint nos objectifs pour 2007 en matière de politique sociale." Mais si le gouvernement reculait, "il serait beaucoup plus difficile de faire d'autres réformes".

Cité par le quotidien Libération, Henri Guaino, conseiller spécial et "plume" du chef de l'Etat, est plus catégorique encore : "Si on ne fait pas cette réforme, autant tout arrêter car nous n'en ferons aucune", dit-il.

Le gouvernement savait que la réforme des régimes spéciaux de retraite ne se ferait pas sans soubresauts.

"C'est la réforme la plus difficile de toutes parce que les agents des entreprises concernées ont une capacité de blocage que n'ont pas les autres salariés", explique un familier de ce dossier. "Leur réaction était parfaitement prévisible."

"C'est une réforme qui n'a jamais été tentée sérieusement. Jusqu'ici, les salariés des entreprises publiques ont toujours gagné : en 1995, ça a mal tourné et en 2003 le gouvernement n'a même pas osé s'attaquer aux régimes spéciaux", ajoute-t-il.

Difficulté supplémentaire, Nicolas Sarkozy et le gouvernement sont en quelque sorte pris entre deux feux.

Ils peuvent certes s'appuyer sur des sondages qui montrent avec constance que les Français sont en majorité favorables à cette réforme. Mais d'autres sondages, quand ce ne sont pas les mêmes, montrent qu'ils ne sont pas satisfaits du bilan économique et social des six premiers mois du quinquennat.

Selon un sondage LH2 publié mardi par Libération, 79% des personnes interrogées estiment ainsi que l'action de Nicolas Sarkozy en faveur du pouvoir d'achat est un échec.

GRINCEMENTS DE DENTS

Pour ne pas prendre le risque de voir le mécontentement faire tache d'huile sur ce front très sensible, le président s'est précipité auprès des marin-pêcheurs touchés de plein fouet par la flambée des prix du pétrole pour leur annoncer des aides.

Il a ouvert du même coup, non sans provoquer des grincements de dents au sein de la majorité, une brèche aux revendications des agriculteurs, des routiers, des chauffeurs de taxi, etc.

Sur un autre front, le gouvernement a discrètement accepté, après 15 jours de grève des internes et jeunes médecins, de supprimer deux articles du projet de loi sur le financement de la Sécurité sociale prévoyant des sanctions pour lutter contre la répartition inégale des professionnels de santé en France.

En ce qui concerne le mouvement contre la réforme des régimes spéciaux, le gouvernement mise sur le "réalisme" de la CGT, très puissante dans les entreprises publiques concernées et en pointe dans le mouvement actuel.

"Si elle sent que le gouvernement ne cèdera pas, que l'opinion tient et que les salariés ont envie qu'on passe à des négociations dans les entreprises, la CGT sortira du conflit", estime-t-on de source proche du gouvernement.

Poursuite du mouvement dans les universités

LE MOUVEMENT DE CONTESTATION SE POURSUIT ...

Le risque de contagion menace, alors que les assemblées générales ont souvent donné lieu à de vifs débats entre étudiants grévistes et non grévistes.

A Rennes, une majorité d'étudiants se sont prononcés contre le blocage lors d'un vote à bulletin secret, mais des étudiants radicaux ont empêché la reprise des cours mardi.

"Au moment d'ouvrir les portes, à 08h00 ce matin, une centaine d'individus armés de barres de fer et de barres de bois se sont interposés et nous avons décidé de laisser l'université fermée par mesure de sécurité", a déclaré Jean-Emile Gombert, vice-président de Rennes II.

Lundi soir, 62% des 3.290 étudiants ayant participé au vote à bulletin secret ont dit "non au blocage". Le hall du bâtiment B de l'université, qui sert de quartier général aux partisans du blocus, était occupé mardi. En grève depuis mercredi dernier, l'université de sciences humaines de Rennes II compte quelque 18.000 étudiants.

L'Unef, première organisation étudiante, a condamné ce blocage. "Il faut respecter le vote majoritaire", a déclaré son président, Bruno Julliard, sur France 2. "Lorsqu'il y a un vote légitime, qu'il soit à bulletin secret, comme c'était le cas à Rennes, ou en assemblée générale, la décision doit être respectée", a-t-il ajouté.

Il a mis en garde contre le risque d'une radicalisation "dans un sens comme dans l'autre", qui pourrait mener à "des situations dangereuses", en prenant pour exemple les heurts lundi à Nanterre entre étudiants et forces de l'ordre.

BLOCAGES A BORDEAUX, PAS A LYON

A Bordeaux, les étudiants de l'université Bordeaux III (lettres, langues et sciences humaines) ont voté mardi en faveur du blocage de l'établissement. Plus de 1.500 étudiants ont participé à une assemblée générale qui a vu le blocage, selon les organisateurs du vote, adopté à main levée à "environ 60%".

A Lyon, le campus de Bron où est installée une partie de l'université Lyon 2, est le seul site universitaire occupé.

Mardi, une première assemblée générale s'est tenue sur le campus de la Doua à Villeurbanne, à l'université Lyon 1 qui rassemble les filières scientifiques. Les étudiants grévistes ont tenté de convaincre 250 étudiants présents des inconvénients de la réforme Pécresse et de les sensibiliser sur les conditions de vie et d'études des étudiants. Ils n'ont pas réussi à faire voter le principe de la grève ni du blocage de l'université.

A Toulouse, les étudiants de la faculté du Mirail ont voté la reconduction du blocage de leur faculté jusqu'au 20 novembre. Ce vote à main levé s'est déroulé sans incident et a été prononcé à la majorité du millier d'étudiants présents.

A Pau (Pyrénées-Atlantiques), le blocage a été reconduit de même que lundi à Paris X-Nanterre, ou encore à Lille-I et Lille III.

A Caen, les unités d'enseignements et de recherche (UER) de sciences et de lettres sont bloquées. L'université compte 24.000 étudiants. Au Havre, l'université qui regroupe environ 6.000 étudiants est fermée jusqu'à une assemblée générale jeudi.

A Rouen, où les facultés de lettres et de psycho-sociologie sont bloquées, Jonas Didisse, un responsable de l'Unef, a dit qu'une assemblée générale avait voté le blocage de l'UER de sciences à partir de mercredi.

La coordination étudiante a par ailleurs appelé à bloquer les gares à partir de mardi soir, pour coïncider avec le début de la grève des cheminots contre la réforme des régimes spéciaux de retraite.

Une idée considérée comme "dangereuse" par la présidente de la SNCF, Anne-Marie Idrac, et repoussée par l'Unef.

"Ce type d'action radicale, comme bloquer les gares, est contre-productif, si l'on veut augmenter la mobilisation étudiante et éviter de se mettre une majorité de l'opinion publique sur le dos", dit Bruno Julliard dans Le Parisien.

Le président de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer, considère quant à lui ce mouvement étudiant comme politique et emmené par l'extrême gauche. "Nous avons affaire à des minorités agissantes, révolutionnaires, formées à l'agitation, qui savent faire. Il n'est pas question qu'une minorité puisse déstabiliser toute la communauté des étudiants français", a-t-il dit sur LCI.

 

 

 

Publié dans Social

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