Croyez-vous que la culture américaine soit vraiment américaine?

Publié le par Alain Genestine

Richard Pells est professeur d'histoire à l'université du Texas à Austin. Il a écrit trois ouvrages : « Idées radicales et le rêve américain : culture et pensée sociale dans les années de la Grande Dépression  », « La pensée progressiste à une époque conservatrice : Intellectuels américains des années 1940 et 1950 » et « Des gens pas comme nous : comment les Européens ont aimé, haï et transformé la culture américaine depuis la Seconde Guerre mondiale  ». Il travaille actuellement à un nouvel ouvrage intitulé « Du modernisme au cinéma : la mondialisation de la culture américaine au XXe siècle ». Invité à six reprises comme conférencier et titulaire de chaire du Programme Fulbright, il a également été invité à enseigner dans des universités aux Pays-Bas, au Danemark, en Allemagne, en Autriche, en Finlande, au Brésil, en Australie et en Indonésie.


 
 
 
 

http://www.rochester.edu/calendar/image?id=53460&width=194


Depuis le début du XXe siècle, l'impact de la culture américaine suscite un certain malaise à l'étranger. En 1901, l'écrivain britannique William Stead a publié un livre au titre inquiétant : « L'américanisation du monde  ». Ce titre est le reflet d'un certain nombre d'appréhensions, encore vives de nos jours, relatives à la disparition des langues nationales et des traditions et à la destruction de l'identité d'un pays sous le poids des mœurs et des états d'esprit propres aux États-Unis.

Plus récemment, la mondialisation est devenue le principal ennemi des universitaires, des journalistes et des militants politiques qui méprisent ce qu'ils considèrent comme une tendance à l'uniformité culturelle. Pourtant, ils pensent généralement que la culture mondiale est synonyme de culture américaine. Et ils continuent à affirmer que Hollywood, McDonald's et Disneyland oblitèrent les particularismes régionaux et locaux, disséminant des images et des messages subliminaux si séduisants qu'ils noient les voix concurrentes dans les pays étrangers.

Malgré ces allégations, les relations culturelles entre les États-Unis et le reste du monde n'ont jamais été unilatérales au cours des cent dernières années. Au contraire, les États-Unis sont et continuent à être consommateurs d'influences intellectuelles et artistiques étrangères, tout autant qu'ils influencent les spectacles et les goûts du reste du monde.

En fait, les États-Unis étant une nation d'immigrés du XIXe au XXIe siècle, ils ont bénéficié de la culture mondiale autant qu'ils l'ont exportée. Effectivement, l'influence des immigrés aux États-Unis explique pourquoi leur culture est si populaire depuis si longtemps un peu partout. La culture américaine s'est répandue dans le monde parce qu'elle a intégré des styles et des idées étrangères. Ce que les Américains ont fait plus intelligemment que leurs concurrents étrangers a consisté à présenter sous une autre forme des produits culturels étrangers puis de les renvoyer au reste de la planète. C'est pourquoi la culture de masse mondiale est désormais identifiée, même s'il s'agit là d'une simplification, aux États-Unis.

Les Américains, après tout, n'ont pas inventé la restauration rapide, les parcs d'attraction ou le cinéma. Avant le Big Mac, il y avait le fish and chips. Avant Disneyland, il y avait les jardins Tivoli de Copenhague (que Walt Disney a repris comme prototype de son premier parc à thème à Anaheim en Californie, modèle ensuite réexporté à Tokyo et à Paris). Et dans les deux premières décennies du XXe siècle, les deux plus gros exportateurs mondiaux de films étaient la France et l'Italie.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/35/Cody-Buffalo-Bill-LOC.jpg

L'influence du modernisme

Ainsi, les spectacles internationaux actuels ne prennent pas uniquement leurs origines dans les cirques Barnum ou les spectacles du Far West de Buffalo Bill. Les racines de la nouvelle culture mondiale se trouvent autant dans l'assaut lancé par les modernistes européens, au début du XXe siècle, contre la littérature, la musique, la peinture et l'architecture du XIXe siècle - et plus particulièrement dans le refus moderniste d'honorer les frontières traditionnelles entre culture élitiste et culture populaire. Le modernisme appliqué aux arts était éclectique, irrévérencieux et fondé sur l'improvisation. Ces caractéristiques sont également celles de la culture populaire américaine.

Les artistes du début du XXe siècle ont également remis en cause la notion que la culture était un instrument de progrès intellectuel et moral car ils ont mis l'accent sur le style et l'art plutôt que sur la philosophie, la religion ou l'idéologie. Délibérément, ils ont privilégié la langue en littérature, l'optique en peinture, les matériaux et la fonction en architecture et les structures de la musique plutôt que les mélodies.

Bien que le modernisme ait été surtout une affaire européenne, il a involontairement accéléré l'essor de la culture de masse aux États-Unis. Le surréalisme, avec ses associations oniriques, s'est facilement prêté aux jeux de mots et au symbolisme de la publicité, des bandes dessinées et des parcs à thèmes. Le dadaïsme a ridiculisé le snobisme des institutions culturelles de l'élite et n'a fait que renforcer un appétit déjà présent (particulièrement chez les immigrés aux États-Unis) pour le burlesque, le nickelodéon et le vaudeville. Les expérimentations de Stravinsky avec une musique peu orthodoxe, atonale, ont cautionné les innovations rythmiques du jazz américain.

Le modernisme a jeté les bases d'une culture véritablement nouvelle. Mais il s'est avéré que cette nouvelle culture n'était ni moderniste ni européenne. En fait, les artistes américains ont transformé un projet d'avant-garde en un phénomène mondial.

Le pot-pourri de la culture pop

http://www.chapitre.com/App_Themes/common/images/edito/taschen_popculture.gif

C'est dans la culture populaire que les relations réciproques entre l'Amérique et le reste du monde sont le plus visibles. Les raisons de l'ascendant de la culture de masse américaine sont multiples. Certes, le fait que de grands groupes médiatiques aient pu contrôler la production et la distribution de leurs produits a fortement facilité la propagation des spectacles américains. Mais le pouvoir du capitalisme américain n'est pas le seul facteur ou la principale raison de la popularité du cinéma et des émissions de télévision américains.

L'efficacité de l'anglais comme langue de communication de masse a joué un rôle crucial dans l'acception de la culture américaine. À la différence de l'allemand, du russe ou du chinois, la structure et la grammaire anglaises, plus simples, ainsi que la tendance à employer des mots plus courts, moins abstraits et des phrases plus concises, présentent des avantages pour les compositeurs de chant lyrique, de slogans publicitaires, de bulles de bandes dessinées, de titres de journaux et de scénarios au cinéma et à la télévision. L'anglais est donc une langue exceptionnellement adaptée aux exigences et à l'expansion de la culture de masse américaine.

Un autre facteur est la nature internationale du public américain. L'hétérogénéité de la population américaine - sa diversité régionale, ethnique, religieuse et raciale - a forcé les médias, dès le début du XXe siècle, à expérimenter avec des messages, des images et des récits destinés à un public multiculturel. Les studios de Hollywood, les magazines à grande circulation et les chaînes télévisées ont dû apprendre à s'adresser à des groupes et des classes très diverses aux États-Unis, ce qui les a armés pour attirer un public également diversifié à l'étranger.

Un outil important employé par les médias américains pour transcender les divisions sociales internes, les frontières nationales et les barrières linguistiques est le mélange de styles culturels. Les musiciens et compositeurs américains ont suivi l'exemple d'artistes modernes comme Picasso et Braque en prenant des éléments tirés de la culture élitiste et de la culture populaire. Aaron Copland, George Gershwin et Leonard Bernstein ont intégré des mélodies populaires, des hymnes religieux, des chants du blues et du gospel et le jazz à leurs symphonies, leurs concertos, leurs opéras et leurs ballets. En fait, une forme d'art aussi fondamentalement américaine que le jazz a évolué au XXe siècle pour se transformer en un amalgame de musique africaine, antillaise, latino-américaine et moderniste européenne. Ce mélange de formes au sein de la culture de masse américaine a rendu celle-ci encore plus désirable aux yeux de publics multiethniques, aux États-Unis et à l'étranger, car il réunit la diversité de leurs expériences et de leurs goûts.

Influences européennes à Hollywood

http://wwp.greenwichmeantime.com/time-zone/usa/california/los-angeles/hollywood/hollywood.JPG

Nulle part les influences étrangères ne sont-elles plus reconnaissables que dans le cinéma américain. Que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, Hollywood est devenue au XXe siècle la capitale culturelle du monde moderne. Mais elle n'a jamais été exclusivement une capitale américaine. À l'instar des capitales culturelles du passé (Florence, Paris, Vienne), Hollywood fonctionne comme une communauté internationale, construite par des entrepreneurs immigrés et s'appuyant sur les talents d'acteurs, de réalisateurs, d'écrivains, de cinéastes, de monteurs, de compositeurs et de costumiers et responsables de décor venus du monde entier.

Qui plus est, pendant la majeure partie du XXe siècle, les cinéastes américains se sont vus comme des acolytes, transportés par les œuvres majeures de grands metteurs en scène étrangers. Des années 1940 au milieu des années 1960, les Américains ont révéré des auteurs comme Ingmar Bergman, Federico Fellini, Michelangelo Antonioni, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Akira Kurosawa et Satyajit Ray.

Néanmoins, et c'est là l'un des paradoxes des cinémas européen et asiatique, leur plus grand succès a été d'engendrer des imitations américaines. À la fin des années 1970, les nouveaux génies du cinéma - Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Robert Altman, Steven Spielberg, Woody Allen - étaient américains. Les Américains devaient leurs méthodes d'improvisation et leurs préoccupations autobiographiques au Néoréalisme italien et à la Nouvelle Vague française. Mais l'emploi de ces techniques a révolutionné le cinéma américain, ce qui a rendu la tâche plus ardue encore pour les cinémas du monde désireux de concurrencer la popularité des films américains.

L'image “http://www.poster.net/monroe-marilyn/monroe-marilyn-loved-by-you-5001206.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.

Pourtant, à chaque époque, les réalisateurs américains ont imité des artistes et des réalisateurs étrangers en se focalisant sur le style et les qualités formelles d'un film ainsi que sur le besoin de raconter une histoire sur un support visuel. Au début du XXe siècle, des peintres européens voulaient que le public reconnaisse qu'il contemplait sur une toile des lignes et des couleurs plutôt qu'une reproduction de la réalité. De même, de nombreux films américains - par exemple les narrateurs multiples de Citizen Kane, le portrait simultané, sur l'écran divisé en deux, des amants imaginant chacun leur relation de Annie Hall, ou encore les retours arrière et les projections dans l'avenir de Pulp Fiction - rappellent délibérément au public qu'il regarde un film et non une version photographiée de la réalité. Des réalisateurs américains (non seulement dans les films mais à MTV) ont souhaité employer les techniques de montage et les jeux de caméra les plus sophistiqués (souvent inspirés par des réalisateurs étrangers) pour créer un collage d'images modernistes représentatives de la vitesse de l'existence et du pouvoir de séduction de notre époque contemporaine.

La dépendance d'Hollywood à l'égard des effets visuels pyrotechniques modernistes est particulièrement évidente dans le style largement non verbal de nombre de ses acteurs contemporains. Après la performance révolutionnaire de Marlon Brando dans Un tramway nommé désir, au théâtre en 1947 et puis à l'écran en 1951, le modèle du jeu d'acteur américain est devenu la non-expression - une introspection morose qui n'existait pas chez les héros et héroïnes désinvoltes et bavards des comédies biscornues et des films de gangster des années 1930.

Brando a été formé à la Méthode, une technique théâtrale inventée à l'origine par Stanislavski au Théâtre d'art de Moscou, dans la Russie d'avant la Révolution. La Méthode encourage les acteurs à improviser, à puiser dans leurs souvenirs d'enfance et leurs sentiments profonds, souvent aux dépens des intentions de l'auteur ou du scénariste. En conséquence, la puissance de l'émotion dans le jeu des acteurs américains - telle qu'on la trouve chez Brando et ses successeurs - repose souvent plus sur le non-dit, sur l'exploration de passions impossibles à communiquer verbalement.

L'influence de la Méthode, non seulement aux États-Unis mais aussi à l'étranger, que l'on retrouve d'ailleurs dans le style de jeu de Jean-Paul Belmondo et de Marcello Mastroianni, illustre parfaitement la façon dont une idée étrangère, à l'origine conçue pour la scène, a été adaptée pour le cinéma dans les États-Unis de l'après-guerre, puis communiquée au reste du monde comme un paradigme d'un comportement à la fois cinématographique et social. Fait encore plus important, l'indifférence affichée pour le langage, l'appui sur le geste et même sur le silence des acteurs de la Méthode interprétant un rôle, ont permis aux publics du monde entier - même ceux qui ne connaissent pas bien l'anglais - de comprendre et d'apprécier ce qu'ils voient dans les films américains.

Relations humaines

En fin de compte, la culture américaine a imité non seulement le style visuel flamboyant des modernistes, mais aussi leur tendance à être apolitiques et opposés aux idéologies. Le refus d'intimider le public par un message social a compté, plus que tout autre facteur, dans la popularité mondiale des spectacles américains. Les films américains, en particulier, s'intéressent souvent aux relations humaines et aux sentiments individuels, et non aux problèmes lies à un lieu ou une époque particulière. Ils racontent des histoires d'amour, des intrigues, des réussites, des échecs, des conflits moraux et des histoires de survie. Les films les plus mémorables des années 1930 (à l'exception des Raisins de la colère) étaient des comédies et des comédies musicales sur des personnes mal assorties qui tombent amoureuses, et non des films sociaux parlant de la pauvreté et du chômage. De même, les plus beaux films sur la Seconde Guerre mondiale (comme Casablanca) ou sur la guerre du Vietnam (comme The Deer Hunter) nous restent en mémoire longtemps après la fin de ces conflits parce qu'ils étudient les émotions les plus intimes de leurs personnages au lieu de s'appesantir sur les faits qui font la une des journaux.

Les dilemmes intensément personnels, ce sont les difficultés auxquelles tout le monde doit faire face. Donc les Européens, les Asiatiques, et les Latino-Américains sont allés en masse voir Titanic, comme ils l'ont fait dans le temps de Autant en emporte le vent, non pas parce que ces films célébraient des valeurs américaines mais parce que les populations du monde entier pouvaient se reconnaître dans ces histoires d'amour et de sentiment de perte.

La culture de masse américaine a souvent été grossière et envahissante, comme ses critiques se plaisent à le dire. Mais la culture américaine n'a jamais été ressentie comme tellement étrangère par les étrangers. Et, au mieux, elle a transformé ce qu'elle a reçu des autres en une culture que chacun, partout, peut adopter - une culture qui est sur le plan émotionnel et, parfois, artistique, fascinante aux yeux de millions de personnes dans le monde.

Ainsi, malgré la résurgence actuelle de l'antiaméricanisme - non seulement au Moyen-Orient mais aussi en Europe et en Amérique latine - il faut reconnaître que le cinéma américain, les émissions de télévision et les parcs à thème sont moins « impérialistes » que cosmopolites. En fin de compte, la culture de masse américaine n'a pas transformé le monde en une réplique des États-Unis. En fait, la dépendance de l'Amérique par rapport aux cultures étrangères a fait des États-Unis une réplique du monde.

Publié dans Culture

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article