La Journée mondiale du refus de la misère: Voici un inédit de Tocqueville sur la paupérisation

Publié le par Alain Genestine

Une étude ignorée d'Alexis de Tocqueville sur le paupérisme


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Il y a de l'imprimé qui ressemble, à s'y méprendre, à de l'inédit. C'est le cas d'une étude sur le Paupérisme, publiée en 1835 par Alexis de Tocqueville, dans les Mémoires de la Société académique de Cherbourg.

Cette étude est à ce point ignorée que l'éditeur des OEuvres complètes du célèbre auteur de La Démocratie en Amérique et de l'Ancien Régime et la Révolution, ne semble pas lui-même l'avoir connue. Elle devait se composer de deux parties, l'une sur le Développement progressif du Paupérisme chez les Modernes, l'autre sur les Mesures préventives destinées à le combattre. La première seule a été insérée dans les Mémoires de la Société Académique. La seconde, annoncée pour l'année suivante, n'a probablement jamais été écrite, ou si elle l'a été, elle se trouve parmi les manuscrits que Madame de Tocqueville avait confiés à l'ami intime de son mari, Gustave de Beaumont, et qui paraissent destinés à ne jamais voir le jour depuis qu'ils ont fait retour à la
famille. Si brève, si incomplète que soit cette première partie, elle présente un très haut intérêt. Rien de ce qui sort de la plume d'un penseur de la taille de Tocqueville ne saurait être ni insignifiant ni banal, surtout quand il s'agit d'un tel problème dont la solution est encore à trouver.

La misère est de tous les pays et de tous les temps. On la rencontre partout et toujours là où il y a des hommes. Il n'en est pas de même de cette indigence non plus individuelle, mais collective, qu'est le Paupérisme. Le paupérisme est un mal moderne. Loin de disparaître ou de s'atténuer avec la civilisation, il apparaît et grandit au contraire avec elle, s'attachant obstinément à ses pas comme une ombre. Les pays les moins riches, les moins peuplés, les moins industrieux ne le connaissent pas ou le connaissent peu et ce sont les pays les plus favorisés, les plus avancés, qui en souffrent le plus. " Les pays qui paraissent les plus misérables sont ceux qui, en réalité, comptent le moins d'indigents, et chez les peuples dont vous admirez l'opulence, une partie de la population est obligée pour vivre d'avoir recours aux dons des autres ". Dans une même nation comme la France, ce sont les départements les plus fortunés qui ont le plus de souffrances, les départements les moins riches qui en ont le moins.

A la date où il écrit, Alexis de Tocqueville oppose le Nord où près d'un sixième de la population ne peut se passer de secours, à la Corrèze, où l'on ne rencontre qu'un indigent sur 58 habitants, à la Manche où l'on n'en trouve qu'un sur 26.
Si étrange, si paradoxale que soit au premier abord, une pareille loi, elle s'explique. Les besoins et désirs de l'homme grandissent dans la même proportion que les moyens de les satisfaire. Ce qui jadis suffisait aux pères ne suffit plus à présent aux fils et ce qui suffit aux fils ne suffira bientôt plus aux petits-fils. Le superflu pour une génération devient pour une autre le nécessaire, un nécessaire sans lequel elle ne conçoit pas la vie et se refuse à la supporter. Quel est l'homme qui se contenterait de pain et d'eau ? Le tabac, l'alcool, ne passent-ils pas dans bien des ménages avant la viande. Multiplier les jouissances, les mettre à la portée d'une majorité toujours plus grande est un progrès, mais ce progrès n'est jamais achevé, quand cette majorité contracte des besoins nouveaux au moment même où reçoivent satisfaction les besoins anciens. Tout en gagnant à la fois en
intensité et en étendue, le bien-être de l'humanité n'est rien ou n'est que peu de chose au regard de celui qu'elle veut posséder.

Mais un phénomène jusque-là sans précédent s'est produit chez les peuples modernes, l'avènement de l'industrie. Et l'industrie va toujours se développant, pénètre partout, ramène tout à elle. Tout en se développant, elle se métamorphose. Sa transformation est si complète, si rapide, que le tableau qu'elle offrait à Alexis de Tocqueville, n'est plus depuis un demi-siècle celui qu'elle nous offre et celui qu'elle nous offre n'est pas davantage celui qu'elle offrira dans moins d'un quart de siècle à nos descendants. Les campagnes se dépeuplent et pendant qu'elles se dépeuplent, il se fonde à côté d'elles d'immenses cités, des cités du fer, des cités du bois, des cités de la toile, du drap, du sucre, de l'alcool. Les travailleurs s'y pressent en foule. Ils forment comme une nation à part dans la nation. Que les besoins, les goûts viennent à changer, que ce que tout le monde demandait hier ne soit plus demain réclamé par personne. Qu'un pays concurrent produise à meilleur compte que nous. Aussitôt la clientèle se déplace. Toute une production disparaît. Que vont devenir les producteurs ? "
La classe industrielle, celle qui sert si puissamment au bien-être des autres est bien plus exposée qu'elles aux maux subits et irrémédiables.
Dans la grande fabrique des sociétés humaines, je la considère comme ayant reçu de Dieu la mission spéciale et dangereuse de pourvoir à ses risques et périls au bonheur matériel de toutes les autres. Or, le mouvement naturel et irrésistible de la civilisation tend à augmenter la quantité comparative de ceux qui la composent.
Chaque année, les besoins se multiplient et se diversifient, et avec eux croît le nombre des individus qui espèrent se créer une plus grande aisance en travaillant à satisfaire ces besoins nouveaux qu'en restant occupés à l'agriculture. Grand sujet de méditation pour les hommes d'Etat de nos jours ! "

Un double mouvement entraîne dans les temps modernes les sociétés civilisées avec une rapidité d'autant plus grande, qu'elles sont plus civilisées. D'un côté, tout ce qui ajoute du prix à la vie, tout ce qui tend à la rendre plus confortable, plus douce, plus agréable, tend à devenir le bien commun d'un nombre croissant de citoyens et à cesser d'être le privilège de quelques-uns. D'un autre côté, en dépit de cette généralisation des sources du bien-être, ou peut-être à cause de cette généralisation même, en raison des efforts de toute nature que suppose
la réalisation d'un bien-être de plus en plus étendu, les hasards de l'existence se multiplient pour le monde ouvrier. Et le paupérisme devient une redoutable menace pour les sociétés, une menace matérielle, une menace morale. Il peut tarir en elles les sources mêmes de la vie, les frapper en plein coeur et par les désordres qu'il engendre, les colères qu'il fait naître, les conduire aux révolutions d'où naissent les despotismes : " A mesure que le mouvement actuel de la civilisation se continuera, on verra croître les jouissances du plus grand nombre ; la société deviendra plus perfectionnée, plus savante ; l'existence sera plus aisée, plus douce, plus ornée, plus longue ; mais en même temps, sachons le prévoir, le nombre de ceux qui auront besoin d'avoir recours à l'appui de leurs semblables pour recueillir une faible part de tous ces biens, le nombre de ceux-là, s'accroîtra sans cesse. On pourra ralentir ce double mouvement ; les circonstances particulières dans lesquelles
les différents peuples sont placés, précipiteront ou suspendront son cours ; mais il n'est donné à personne de l'arrêter ".

Au mal du Paupérisme aujourd'hui endémique dans les sociétés modernes, quel remède apporter ?
L'Angleterre a cru le trouver dans la charité publique et elle a établi la taxe des pauvres. Le remède a été égal au mal s'il n'a pas même été pire que le mal. " La partie la plus généreuse, la plus active, la plus industrieuse de la nation consacre ses secours à fournir de quoi vivre à ceux qui ne font rien ou font un mauvais usage de leur travail " Entre le malheur immérité du travailleur qu'accable la fatalité et la misère volontaire du fainéant, on essaie en vain d'établir une distinction. Les causes de l'infortune sont incertaines. Mais l'infortune est certaine.
Elle est là sous vos yeux. D'où qu'elle vienne, elle réclame un soulagement. Revendiquant l'assistance au nom de la loi, en vertu d'un droit, les pauvres constituent une classe à part, que doit faire vivre la classe des riches, de tous ceux qui se sont élevés au-dessus des accidents de la vie. Entre ces deux classes, c'est la haine et c'est la guerre. " Le riche que la loi dépouille d'une partie de son superflu sans le consulter, ne voit dans le pauvre qu'un avide étranger appelé par le législateur au partage de ses biens. Le pauvre, de son côté, ne sent aucune gratitude pour un bienfait qu'on ne peut lui refuser et qui ne saurait d'ailleurs le satisfaire, car l'aumône publique qui assure la vie, ne la rend pas plus heureuse et plus aisée que ne le ferait l'aumòne individuelle & ..

Loin de tendre à unir dans un même peuple ces deux nations rivales qui existent depuis le commencement du monde et qu'on appelle les riches et les pauvres, elle brise le seul lien qui pouvait s'établir entre elles, elle les range sous sa bannière, elle les compte, et les mettant en présence, elle les dispose au combat ".
Transformés en oisifs par les secours légaux, les indigents constituent désormais dans la société une population qui de plus en plus se dégrade et s'abaisse. " L'oisiveté du riche, l'oisiveté héréritaire achetée par des services ou des travaux, l'oisiveté entourée de la considération publique, accompagnée du contentement de l'esprit, intéressée par les plaisirs de l'intelligence, moralisée par l'exercice de la pensée, est la mère de bien des vices. Que serace d'une oisiveté dégradée, acquise par la lâcheté, méritée par l'inconduite, dont on jouit au milieu de l'ignominie, et qui ne devient supportable qu'à mesure que l'âme de celui qui la souffre achève de se corrompre et de se dégrader ? "
Ces excès de la taxe des pauvres, Alexis de Tocqueville les a saisis sur le vif. Il a assisté, en Angleterre, à toutes les scènes que provoque l'assistance légale de l'indigent par la commune, et il en dépeint quelques-unes.
C'est un vieillard, à la face vermeille, à l'air d'un rentier, qui vient protester avec véhémence devant le tribunal du juge de paix contre la diminution de son salaire annuel. C'est une femme enceinte que son mari a abandonnée, que ses parents, malgré leur fortune, ne veulent pas secourir et qui s'adresse à la charité publique. Ce sont de solides gaillards dans toute la force de l'âge qui ont dissipé au cabaret tout leur argent et viennent en exiger de nouveau. Et il condamne résolument, énergiquement, cette assistance officielle comme une cause de ruine matérielle et d'abaissement moral pour un pays. Il la condamne en termes tels qu'on ne saurait les résumer sans les affaiblir et qu'il faut les citer textuellement : " Je suis profondément convaincu que tout système régulier,
permanent, administratif, dont le but sera de pourvoir aux besoins du pauvre, fera naître plus de misères qu'il n'en peut guérir, dépravera la population qu'il veut secourir et protéger, réduira avec le temps les riches à n'être que les fermiers des pauvres, tarira les sources de l'épargne, arrêtera l'accumulation des capitaux, comprimera l'essor du commerce, engourdira l'activité et l'industrie humaine et finira par amener une révolution violente dans l'Etat lorsque le nombre de ceux qui reçoivent l'aumône sera devenu presque aussi grand que le nombre de ceux qui donnent et que l'indigent ne pouvant plus tirer des riches appauvris de quoi pourvoir à ses besoins trouvera plus facile de les dépouiller tout à coup de leurs biens que de demander leurs secours ".

Que faire cependant ?
La charité publique achemine les Etats vers une décadence certaine sans d'ailleurs procurer à ceux qui en sont l'objet autre chose qu'un minimum de subsides à la fois suffisant pour les abaisser
et insuffisant pour les rendre heureux. La charité privée, individuelle, même intelligente, raisonnée et clairvoyante, ne peut jamais soulager que des misères isolées, disséminées. Elles est impuissante en présence de la misère collective, de cette misère grandissante des sociétés industrielles que sont les sociétés modernes, elle est désarmée en face du Paupérisme. Alexis de Tocqueville demeure perplexe et inquiet. Le problème s'élève et s'élargit. Ce n'est plus le problème particulier du paupérisme qui se pose à lui. C'est le problème général du mode d'existence même des sociétés modernes, de ces sociétés dont il devait seulement apercevoir la naissance et ignorer le développement.

Intelligence robuste et puissante, esprit doué d'une merveilleuse lucidité, d'une sorte de don de double vue qui tient du prodige, Alexis de Tocqueville a toujours devancé l'avenir. Bien longtemps avant que l'avenir se réalise, il l'a déjà sous les yeux comme s'il était déjà réalisé. Dans le simple germe qui sort à peine du sol, il aperçoit la plante que deviendra ce germe avec ses frondaisons, ses fleurs et ses fruits, dans le gland, il aperçoit le chêne. Des routes nouvelles s'ouvrent devant nous. Elles sont à peine tracées. Mais il suffit à un regard clairvoyant de se fixer vers le commencement, leurs bornes initiales pour se rendre compte de leur direction et par suite de leur terminaison. C'est ainsi que dès 1835, à la suite d'un simple voyage en Angleterre, Tocqueville a prophétisé le développement simultané, parallèle de l'Industrie et du Paupérisme, et qu'à l'aspect de ce redoutable fléau naissant, il s'est ému à la fois en homme et en Français et a cherché les remèdes.
Les remèdes qui guérissent, il les ignore, ne les découvrant pas, ne les croyant même pas possibles,
puisque le plus énergique, le plus salutaire de tous en apparence, l'assistance par l'Etat telle que la pratique la Grande-Bretagne va à l'encontre du but et engendre un mal supérieur à celui qu'elle veut guérir. Il connaît seulement les remèdes qui préviennent et il n'en admet pas d'autres. Ces remèdes qui préviennent, quels sont-ils eux-mêmes ?

Dans un second mémoire Alexis de Tocqueville devait nous les indiquer. Le mémoire n'ayant
pas paru, on en est réduit à des conjectures. Il semble cependant, d'après certaines réflexions finales du premier mémoire que ses idées étaient déjà en partie arrêtées. Alors que l'émigration constante et progressive des campagnes vers les villes ne faisait que commencer il songeait déjà à un retour à la terre. Il songeait aussi sans en faire même soupçonner la nature, il est vrai, à une corrélation plus fixe et plus régulière entre la production et la consommation des matières manufacturées. Il avait enfin surtout en vue la propagation de l'épargne dans les classes ouvrières pour leur permettre de faire face au chômage, à l'avilissement momentané des salaires, à tous les accidents toujours plus nombreux et plus graves de l'existence du travailleur.

En dehors de ces brèves, sommaires et insuffisantes indications, on en est réduit à des hypothèses sur la solution ou plutôt sur les solutions que pensait donner Alexis de Tocqueville au problème du Paupérisme déjà si grave de son temps et plus grave encore de notre temps. Mais si l'on ne sait pas comment il voulait le résoudre, on sait du moins, comment il voulait qu'il ne fut pas résolu.
Adversaire irréconciliable de toutes les doctrines qui affaiblissent l'individualité humaine,
Tocqueville proscrit à plus forte raison les doctrines qui anéantissent cette individualité. Ce socialisme, qui depuis a pris le nom de collectivisme n'a jamais eu d'ennemi plus irréductible.

De tous les despotismes, celui qu'il redoute le plus, qu'il considère comme le plus dangereux pour les sociétés modernes, c'est le despotisme de l'Etat, le despotisme issu de la souveraineté populaire et s'exerçant anonymement en son nom. Il le redoute, il le prévoit et il l'annonce, sinon comme immédiat, du moins comme prochain. Apôtre fervent de la Révolution il le condamne au nom des principes de cette Révolution qui de même qu'elle a voulu dans l'ordre moral la liberté a voulu dans l'ordre matériel la propriété. Ce n'est pas en détruisant la propriété par la substitution des biens collectifs gérés, surveillés et administrés par l'Etat aux biens personnels constitués, gérés, surveillés et administrés par les individus que l'on fera disparaître le Paupérisme, c'est au contraire en facilitant l'accès de la propriété, en la rendant possible pour le plus grand nombre, en multipliant les propriétaires de plus en plus, non en les réduisant à un unique propriétaire. Depuis 1789, la grande Loi des successions n'a jamais cessé d'agir en poursuivant le morcellement de la propriété, en émiettant les vastes domaines et en remettant aux paysans les miettes ainsi obtenues. Il faut la laisser poursuivre son oeuvre qui n'est pas seulement une oeuvre économique, mais une oeuvre morale. L'homme est un être libre. A la base de toutes les réformes humaines, de la réforme du mal de la Pauvreté comme de tout autre réforme, il y a une entreprise morale, la réforme de l'homme par les autres et par lui-même. C'est ce qu'Alexis de Tocqueville n'a jamais cessé d'écrire et ce qu'on ne devrait pas cesser de méditer.

Léon Déries

Publié dans Social

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