Initiation à la mondialisation 7

Publié le par Alain Genestine

L'enseignement supérieur

De multiples influences mondiales affectent de nombreux aspects de notre vie quotidienne et donc nos stratégies pour faire face à ses défis. Dans les années 70, par exemple, on utilisait généralement des financements publics pour stimuler la croissance économique ; aujourd'hui l'investissement privé est plus important que l'aide étrangère et l'aide publique.

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Naguère, on faisait généralement reposer les décisions industrielles sur l'existence de fournisseurs situés à proximité et parlant la même langue ; aujourd'hui on prend ce genre de décisions en se fondant sur l'avantage comparatif mondial des divers acteurs. Une usine de construction d'ordinateurs peut être située à Nashville, dans le Tennessee, ou en Irlande du Nord ou en Malaisie ; une usine textile à Bangalore, en Inde, ou à Sonora, au Mexique et une exploitation agricole produisant des fruits d'hiver en Floride, au Chili, ou au Maroc.

L'évolution des ambitions nationales en matière d'éducation

L'enseignement supérieur, lui aussi, subit des influences mondiales. Aujourd'hui pratiquement tous les pays ont trois grandes ambitions dans ce domaine. D'abord, la demande d'accès à l'enseignement supérieur augmente partout dans le monde et le nombre des étudiants progresse rapidement. À la fin des années 60, la proportion des étudiants dans les jeunes de 18 à 22 ans ne dépassait 8 % dans aucun des pays d'Europe occidentale; aujourd'hui, elle n'est inférieure à 35 % dans aucun de ces pays. Partout dans le monde, le nombre d'inscrits progresse de 10 à 15 % par an, y compris dans les pays à revenu faible ou intermédiaire d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine.

Résultat ? Il y a désormais peu de pays où l'enseignement supérieur soit réservé à une petite élite, c'est-à-dire où il concerne moins de 15 % de la classe d'âge des jeunes. L'enseignement supérieur est devenu un « enseignement de masse  ». L'Université nationale autonome du Mexique compte 269.000 inscrits, l'Université de Delhi 309.000 et l'Université anatolienne, en Turquie, en a plus d'un million. L'Université islamique Azad, en Iran, qui est peut-être la plus importante université privée du monde, accueille 850.000 étudiants sur 145 campus. Il nous faut réviser l'image traditionnelle que nous pouvons avoir des établissements d'enseignement supérieur comme des sortes de cloîtres, abrités des influences extérieures, consacrés à l'éducation d'une élite triée sur le volet. L'enseignement supérieur d'aujourd'hui est souvent impersonnel. Il y a de longues files d'attente pour accéder à des amphithéâtres vétustes et à des bibliothèques où manquent de nombreux livres ; on y voit des murs fissurés couverts de peintures écaillées et des robinets qui fuient.

Classement des universités d'Asie en fonction de leur débit d'accès à l'internet
SOURCE : http://www.asiaweek.com

La seconde ambition de tout pays est d'améliorer la qualité de son enseignement supérieur. Or, les critères la définissant ont connu un bouleversement au cours de la dernière décennie. Pas d'enseignement supérieur de qualité aujourd'hui sans la modernité électronique que ce soit dans les salles de classe, les résidences universitaires, les bibliothèques, les laboratoires, ou les amphis. Les étudiants, en moyenne plus âgés, travaillent à temps partiel et vivent loin des campus. Les programmes de haute qualité ne se basent plus sur de bons manuels mais sur la disponibilité des informations les plus récentes, que leur source soit un document papier ou un fichier électronique. Les textes destinés aux étudiants sont scannés et mis à leur disposition sur le réseau de l'université. Les étudiants ont ainsi accès à toutes les informations dont ils ont besoin pour leurs études où qu'ils soient, même s'ils voyagent.

Les cours eux-mêmes ont évolué. Le cours n'est plus consacré à dispenser des informations aux étudiants, mais à l'analyse d'informations dont ils ont pris connaissance avant. L'internet et d'autres moyens électroniques ont transformé la bibliothèque universitaire, où professeurs et étudiants ont moins besoin de se rendre, et fait progresser son niveau. Celui-ci était naguère défini par le nombre de livres qu'elle possédait ; aujourd'hui il se définit par le volume d'informations auxquelles elle permet d'accéder. La différence est énorme. Toute bibliothèque universitaire de haute qualité a les moyens de faire partie de réseaux exclusifs où tout ce que chacun détient est mis en commun.

Ces réseaux sont internationaux : des bibliothèques universitaires d'Europe, d'Asie et d'Amérique du Nord y adhèrent. L'accès à l'information est désormais le critère discriminant distinguant les bibliothèques excellentes des médiocres. Toutes les prestations universitaires, qu'il s'agisse de cours ou de documentation, sont disponibles au moyen d'équipements électroniques à haut débit. En fait, le débit offert par les équipements des universités fait désormais partie des critères permettant de les classer les unes par rapport aux autres (voir le tableau et le graphique). Les universités n'offrant qu'un faible débit ne peuvent prétendre être à la hauteur de celles qui offrent un haut débit.

Une troisième ambition commune à toutes les universités du monde est d'égaliser les chances de tous en offrant des bourses aux étudiants doués issus de milieux défavorisés. Beaucoup d'universités de haut niveau ont les moyens d'offrir une bourse à environ un étudiant sur trois, en sus de ce pourraient offrir les aides publiques.

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Comment financer ces ambitions ?

L'addition de ces trois ambitions coûte cher et peu de pays sont en mesure de financer leurs universités uniquement sur fonds publics. Confrontées à l'augmentation spectaculaire du nombre des étudiants et à la montée des attentes en matière de qualité et d'équité, les autorités publiques sont dramatiquement démunies et risquent fort de le rester. C'est un problème mondial : comment l'enseignement supérieur peut-il parvenir à financer ses ambitions et maintenir son objectif traditionnel de service public ?

La question se pose aux établissements tant publics que privés. Les crédits versés par leur État aux universités publiques américaines, par exemple, ne représentent plus désormais que 15 à 20 % de leur budget de fonctionnement ; c'est à chaque université de s'organiser pour financer le reste, ce qui conduit à une très grande similitude des stratégies et des objectifs de gestion des universités de haute qualité, qu'elles soient publiques ou privées. Pour boucler leur budget, les universités ne peuvent, que je sache, agir que dans quatre directions :

  • elles peuvent tenter d'obtenir plus de leurs sources traditionnelles de recettes (par exemple en haussant les tarifs des droits d'inscription, en facturant des loyers pour les installations qu'elles mettent à disposition et en augmentant le recouvrement des frais généraux) ;
  • elles peuvent faire appel à de nouvelles sources de revenu (par exemple en faisant payer des droits de copyright sur leurs inventions ou investissant sur des marchés d'actions) ;
  • elles peuvent allouer leurs ressources actuelles de façon plus efficiente (par exemple en passant d'un financement par article à un financement global, en différenciant les salaires des enseignants, etc.) ;
  • enfin, elles peuvent éliminer des programmes ou services obsolètes (comme l'enseignement ménager).

Les choix dans tous ces domaines peuvent bien sûr susciter des controverses. Les universités de haute qualité non seulement parviennent à trouver des ressources, mais encore sont sages dans leur allocation et parviennent à préserver leur fonction de service public. Bien entendu, tous les établissements d'enseignement supérieur ne réussissent pas aussi bien à atteindre leurs objectifs financiers. Certains sont en retard, parce qu'ils n'ont pas encore pris conscience qu'une université qui veut rester à un haut niveau d'excellence doit impérativement prendre en main la gestion de ses finances.

Faut-il voir ce changement comme une évolution « mercantile » de l'enseignement supérieur ? Ou encore comme la mondialisation d'un « modèle américain » ? Je ne le pense pas. Personnellement, je vois cette nécessité d'accroître les ressources de l'enseignement supérieur comme résultant non pas d'une évolution mercantile mais d'une professionnalisation dans la légitime poursuite de l'excellence, non comme l'adoption d'un modèle américain mais comme la réussite d'un modèle universel que doit adopter toute université pour répondre à une difficulté universelle, l'incapacité des ressources publiques à financer l'enseignement supérieur.

Étudiants de l'université de l'État de Louisiane, ayant répondu à une offre de poursuivre en Allemagne leurs études interrompues par le cyclone Katrina, à leur arrivée à l'aéroport de Francfort
Étudiants de l'université de l'État de Louisiane, ayant répondu à une offre de poursuivre en Allemagne leurs études interrompues par le cyclone Katrina, à leur arrivée à l'aéroport de Francfort, en Allemagne, en octobre 2005, accueillis par Peter W. Bodde, Consul général (à gauche) et Udo Corts, Ministre d'État pour les Sciences et les Arts du Land de Hesse (à droite).
(BERND KAMMERER ©AP/WWP)

La cohésion sociale

Une autre tendance mondiale de l'enseignement supérieur mérite d'être mentionnée : c'est l'accroissement de son rôle dans la cohésion sociale du pays. Qu'il soit privé ou public, il peut favoriser ou non la coexistence pacifique des citoyens les uns avec les autres et avec ceux des pays voisins et permettre à ses diplômés d'être techniquement capables de répondre aux attentes du marché du travail.

Que leur objectif principal soit l'enseignement, la recherche ou la formation professionnelle, toutes les universités ont deux grands moyens pour favoriser la cohésion sociale de la population. Le premier est le contenu même de l'enseignement, qu'il porte sur l'histoire, la culture, la biologie, la physique, l'ingénierie ou l'écologie, et le professionnalisme avec lequel cet enseignement est dispensé. Les universités de qualité se définissent par leur ouverture aux textes et aux faits du monde entier, diffusés librement à tous les étudiants sur autant de sujets qu'il est possible. Aucune grande université ne restreint l'accès à l'information.

Le second moyen dont dispose une université de favoriser la cohésion sociale est son influence sur le comportement de ses étudiants et son adhésion à des normes professionnelles exigeantes. Cela passe par la manière dont elle décerne honnêtement et équitablement ses titres académiques, dont son corps professoral et son personnel affichent et respectent le code de conduite de l'institution et enfin dont elle favorise la libre discussion et respecte les opinions opposées. Plus une université va dans ce sens, plus il y a de chance que ses étudiants développent leurs qualités humaines tout en acquérant connaissances et compétences et qu'ils enrichissent leur sens social en développant leur aptitude à se dépasser pour servir le bien commun, leur tolérance et leur compréhension à l'égard des vues et opinions des autres.

Plus les universités enrichissent les qualités humaines et sociales de leurs étudiants, plus haute est leur qualité et plus elles renforcent la cohésion sociale de leur pays. À contrario, les universités où règne la corruption, où les diplômes et les décisions d'admission et d'accréditation peuvent être achetés, la menacent. Au lieu de susciter les bons comportements, elles façonnent des conduites néfastes pour l'avenir du pays.

Étudiants qatariens suivant un cours de typographie à l'École des Arts de l'université du Commonwealth de Virginie, à Doha, au Qatar.
Étudiants qatariens suivant un cours de typographie à l'École des Arts de l'université du Commonwealth de Virginie, à Doha, au Qatar.

La lutte contre la corruption dans l'enseignement supérieur est aujourd'hui un problème mondial aux enjeux considérables. Dans l'Union européenne, le processus de Bologne permet aux États membres d'harmoniser leurs systèmes d'enseignement supérieur pour permettre la mobilité des étudiants et des professeurs. L'UNESCO, de son côté, a publié de nouvelles directives d'accréditation qui permettent aux universités de tous les pays du monde de comparer la qualité de leurs programmes. La volonté d'une université de qualité de se comparer aux autres semble souvent liée à sa capacité de démontrer qu'elle n'est pas corrompue.

La charge de la preuve repose sur l'université soumise à l'examen. Si elle ne peut pas prouver son honnêteté, ses étudiants subiront un handicap durable sur le marché du travail, tandis que les contribuables se demanderont si est justifiée la dépense publique consentie pour financer cette institution.

En somme, il y a un modèle d'enseignement supérieur qui « marche » de plus en plus et il s'applique à toutes les régions du monde. C'est le modèle dans lequel les établissements d'enseignement supérieur sont eux-mêmes capables de financer leurs propres objectifs. Il est de plus en plus évident que l'enseignement supérieur a un rôle unique à jouer dans la cohésion sociale d'une nation, mais ce rôle peut être négatif ou positif : négatif, il modèle un comportement non professionnel ; positif, il est à la hauteur des normes de conduite internationales.

Publié dans Libéralisme

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