Sarkozy et l'Europe par Daniel Riot

Publié le par Alain Genestine



« Aucun sujet n’est tabou »…Tous les ministres (en quête de totem ?) dans tous les secteurs, n’ont que cette expression à la bouche,  à tout propos… Alors, pas de tabou, pas même pour apprécier Sarkozy dans ses oeuvres : La politique et la diplomatie pour Sarkozy ne sont-elles que  la continuation de la guerre sous une autre forme ? Sarkozy n’est-il pas dangereux dans les situations de crise ? Le « style Sarko » ne va-t-il pas finir par aggraver les problèmes de  l’Union européenne ?


DANIEL RIOT

Journaliste spécialisé sur les affaires européennes depuis 1969, Daniel Riot est actuellement Directeur de la Rédaction européenne de France 3, producteur de l’émission Européos. Collaborateur de plusieurs revues dont Emois, la Quinzaine européenne, le Pont de l’Europe et L’ Européenne de Bruxelles il fut auparavant rédacteur en chef adjoint et éditorialiste des « Dernières Nouvelles d’Alsace » pour lesquelles il réalisa nombre de grands reportages sur tous les continents et de multiples interviewes d’ acteurs de la vie internationale, politique et intellectuelle.

Conférencier, animateur de grands débats, essayiste, il est l'auteur de : « Itinéraire d’un Européen. Entretiens avec Pierre Pflimlin » (avec Jean-Louis English, éditions de la Nuée Bleue/DNA, 1989), « L’Europolitain » (avec Tomi Ungerer, éditions Anstett, Strasbourg, 1999), « Urgences, 112 Les Pompiers ! Plaidoyer pour une Europe de la protection civile » (avec Christian Schmitt, REP-éditions, 2000) et « Ben Laden n’est pas dans l’ascenseur. Essais sur l’immigration, miroir des peurs et des crises de la société » (avec Driss Ajbali, éditions Desmaret, 2002).

Egalement présent sur la scène associative, Daniel Riot préside l'AREMANE, une association qui vise notamment à améliorer l’information sur les maladies neuro-dégénératives.

Daniel Riot est co-fondateur d'Europeus.org et travaille actuellement au lancement du magazine Relatio, "l'Europe en Revue".

 Eh ! Oui, on s’inquiète dans plusieurs capitales européennes (et chez les connaisseurs de  l’«alchimie communautaire »). Non du « retour de la France en Europe », mais des retours de bâton pour la France et pour l’Europe que le « style Sarko » commence déjà à provoquer !

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 « Notre « petit soldat » se prend pour un général d’Empire », confie un diplomate. « Mais ses foucades, ses initiatives intempestives, ses propos mal contrôlés finissent par heurter les meilleurs amis de la France et ceux qui se réjouissaient de l’élection d’un manager dynamique et moderne à la Présidence de la République. »

Ce n’est pas tout : « Notre Président oublie que l’Europe par définition n’est pas que française et que le « sarkozysme » reste trop flou, trop incohérent et trop chargé d’ambiguïtés pour qu’il séduise tout le monde, tout le temps, en tout... Son goût pour les jeux dangereux du   « cavalier seul » est déjà devenu très contre-productif. Son coté gamin farceur et volontiers provocateur ne fait plus sourire. Son égotisme atteint des proportions ridicules.  Et à trop vouloir flatter les pulsions les plus nationalistes de l’opinion française, il perd le crédit qu’il commençait à acquérir. Il est déjà classé, comme Chirac l’était (là, il n’y a pas de rupture) dans la catégorie des politiciens qui sont meilleurs en campagne électorale que dans l’exercice de ce pouvoir suprême qui exige des qualités d’homme d’Etat »

Diplomate, mais franc du collier, notre interlocuteur (qui, il est vrai, n’en est pas à son premier Président…)

Les dirigeants français (hauts fonctionnaires inclus), en Europe, ont trop affiché dans un passé encore récent mépris et arrogance, ces épices qui rendent les indigestes les plats les mieux préparés.  A cet alliage (qui nous a fait tant de mal) Sarkozy ajoute des ingrédients qui sont de vrais  poisons : la prétention hâbleuse, la gesticulation frimeuse, la réflexion fumeuse et les récriminations injurieuses… Cela fait beaucoup ! Trop.

La patience et l’indulgence dont ont fait preuve nos partenaires jusqu’à présent ont leurs limites. …Or, comme soupirait Pompidou,  « quand les bornes sont dépassées, il n’y a plus de limites ». L’état de grâce européen de Sarkozy est déjà terminé. Pour cause de période probatoire non probante.

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L’hyperactif  qui n’aime les limites que parce qu’elles permettent de jouir des transgressions (il l’a dit dans son entretien avec Onfray pendant la campagne !) devrait sans doute un peu plus réfléchir avant d’agir. Son porte-parole serait dispensé de passer une partie de son temps à rectifier les tirs mal ajustés, à atténuer des tonalités inadaptées. Et lui-même pourrait consacrer moins d’énergie à s’autojustifier et à s’autocongratuler en permanence…en rabaissant ses partenaires !   La direction d’un pays n’est ni un jeu ni un spectacle. Ni un RéalityShow. Ni un royaume   virtuel (même si la Suède a ouvert une ambassade sur Second  Live)…

Ce n’est pas seulement le fond des propos rapportés par Le Monde qui a choqué ces dernières heures les responsables européens : c’est aussi  l’inopportunité des critiques injustes contre l’eurogroupe et la banque centrale (critiques qui ne peuvent que stimuler la méfiance et les jeux spéculatifs !) et, surtout, la forme, le ton, les manières…

Sait-il, « Sarko-le-claironnant », que tous les pays et tous les peuples sont dotés de sensibilité, donc de susceptibilités ? Sait-il, « Sarkopoléon-le-petit », qu’il n’a pas le monopole de la légitimité et que tous les responsables européens ont aussi une légitimité ? Sait-il ce « Monsieur Fait Tout » de la République que les élections (même présidentielles) n’accordent qu’une légitimité relative et limitée et non une infaillibilité générale et sacrée ?

Sait-il, encore,  cet adepte de la « méthode Coué », que prendre ses rêves pour des réalités et ses exhortations pour des  réalisations relève de la science médicale et non des sciences politiques ? Sait-il enfin et surtout que les donneurs de leçons ont plus d’autorité quand ils ne méritent pas d’en recevoir ?

Le voir « seul contre tous » dans bien  des secteurs en Europe peut satisfaire (superficiellement et très temporairement) une partie de l’opinion, celle  cocardière, qui justifie la blague de nos amis belge : « le coq, même déplumé, chante toujours, même sur un fumier ». Nous l’avons vu encore à la veille de victoires françaises annoncées en rugby, en foot, en basket (chantons encore : en judo, on a des médailles, cocorico !)…

Mais les citoyens réfléchis et réalistes (plus nombreux que les sondages et les audimats peuvent le faire croire) ne laissent pas abuser par les moulinets  présidentiels ou autres.

« Je veux 3% de croissance », dit le petit Grand Chef Gaulois en renvoyant à leurs études tous les experts, tous les responsables, tous les « prévisionnistes » et tous ceux qui font des constats de bon sens.  Et en trouvant ailleurs les responsables de nos malheurs… « Nous voulons », disait Louis XIV avec  la pudeur royale d’un pluriel de majesté singulier…

La croissance, elle se chiffre. Et les données publiées par l’OCDE, la banque centrale,l’eurogroupe,  la Commission, des experts indépendants ne font pas des prévisions mais des projections. A partir de ce qui est et du contexte… Non à partir d’un  volontarisme de voyante devant sa boule de cristal.

Les déficits, ils se mesurent. Ils se pèsent.  Et en dépit des indices qui sont tous à réviser, les prix, le chômage, les investissements productifs et porteurs d’avenir sont ce qu’ils sont. Et les indices français mauvais ont des causes françaises…non extérieures.  

De même, on ne rêve pas à de grands desseins sans tenir compte de ce qui a été fait. EuroMed, par exemple,  n’est pas satisfaisant, mais la présidence portugaise fait bien de souligner ce qu’elle a déjà permis de faire et peut permettre de faire :l’Union méditerranéenne ne pourra pas se faire en dehors de l’Union européenne et (ne l’oublions pas) du Conseil de l’Europe.

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De même encore, on ne joue pas avec le nucléaire (civil et militaire) sans tenir compte des réalités politiques et sociologiques que ce seul mot recouvre dans les différents pays, en Allemagne notamment.

Dans tous les domaines, un responsable d’Etat doit d’abord réfléchir et limer ses réflexions avec celles des autres et non réfléchir à haute voix, en parlant plus vite que l’ombre de sa pensée, en confondant effets d’annonce et annonces des effets.

« En fait, notre Président ne fait pas sérieux », ajoute, triste,  notre diplomate qui n’a rien d’un gauchiste ou d’un lecteur du Canard enchaîné. Et qui nous confie une inquiétude croissante et de plus en plus partagée, à Berlin notamment. « Il est sans doute suffisamment intelligent et conscient de ses responsabilités pour s’amender, mais quand la Cour n’est composée que de courtisans, le Roi perd la tête pour ne plus voir que sa Couronne. »

Rien n’est perdu. Ne dit-il pas lui-même « qu’un peu de méthode ne nuit pas à la résolution des problèmes » ? Bien sûr, il parlait à, pour et de Fillon… Mais ce beau parleur dialoguait aussi peut-être, en public,  avec lui-même…

Daniel RIOT

Publié dans Politique

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