Initiation à la mondialisation 3

Publié le par Alain Genestine


L'économie mondiale a beau être en expansion, il n'empêche : les travailleurs et les gouvernements qui les représentent ressentent une inquiétude croissante face au libre-échange. La plupart des changements survenus sur le lieu de travail qui aboutissent à des suppressions d'emplois sont attribuables aux progrès technologiques, mais ce sont les importations qui sont le plus souvent mises au banc des accusés. S'engager dans la voie du protectionnisme, c'est se fourvoyer. Il existe de meilleures solutions à la portée des gouvernements qui veulent apaiser les craintes des travailleurs.

Apaiser les craintes
des travailleurs relatives
à la libéralisation des échanges

Les travailleurs des pays en développement, comme cet ouvrier du Nicaragua, ont besoin non seulement d'un filet de sécurité de base, mais aussi d'un système éducatif capable de les former pour qu'ils s'adaptent aux mutations rapides.
Les travailleurs des pays en développement, comme cet ouvrier du Nicaragua, ont besoin non seulement d'un filet de sécurité de base, mais aussi d'un système éducatif capable de les former pour qu'ils s'adaptent aux mutations rapides.

Le directeur général de l'Organisation mondiale du commerce, M. Pascal Lamy, a exhorté la communauté internationale à donner un second souffle aux négociations du cycle de Doha parce qu'il craint que l'échec de ces négociations ne compromette le régime commercial multilatéral fondé sur des règles. Le nœud du problème dépasse les questions concrètes qui sont en jeu dans les négociations. Dans les pays industriels comme dans les pays en développement, l'idée selon laquelle l'intégration économique mondiale apporte des avantages sociaux est de plus en plus souvent remise en question. Dès lors, le recours aux pratiques discriminatoires et à effet de distorsion sur le commerce, à titre d'outil de politique discrétionnaire, est devenu une pratique de plus en plus fréquente dans un grand nombre de pays.

 
 
Le directeur général de l'OMC Pascal Lamy, ...



L'adoption de mesures antidumping, l'application à titre temporaire de droits de douane ou de contingents en cas d'une très forte augmentation des importations, l'octroi de subventions à la production et la mise en place d'une réglementation qui entraîne la distorsion des échanges se comprennent facilement quand la croissance économique stagne. Lorsqu'une économie en expansion ne parvient pas à créer facilement des débouchés pour absorber rapidement la main-d'œuvre disponible dans les autres secteurs, les concessions commerciales et les chocs économiques, seuls ou conjugués, peuvent entraîner des pertes dans les entreprises exposées à la concurrence des importations, en particulier parmi les travailleurs dont les compétences et l'expérience sont spécifiques à leur emploi actuel. De telles mesures peuvent servir à préserver le statu quo.

Toute contraction rapide, où qu'elle se produise dans un secteur tant soit peu étendu, s'accompagne d'un coût politique, mais l'érosion de la confiance dans l'ouverture des marchés à travers le monde et dans les règles multilatérales peut surprendre quand la croissance économique est dans l'ensemble robuste. La clé du mystère réside dans l'accélération des mutations technologiques.

Les mutations technologiques et l'inquiétude des travailleurs

Ces soixante dernières années, nous avons été témoins d'importantes innovations techniques qui économisent de la main-d'œuvre. Dans la plupart des pays industriels, la productivité affiche une hausse moyenne de 3 à 5 % par an depuis 1950. Dans le même temps, l'emploi dans le secteur industriel n'a guère progressé, quand il n'a pas reculé. Du coup, la proportion des salariés qui travaillent dans le secteur industriel a diminué au profit du secteur des services.

Par ailleurs, la baisse mondiale des coûts de transport contribue à l'augmentation du volume des produits industriels qui sont vendus sur le marché mondial, et, depuis une période relativement récente, l'externalisation amène les entreprises dans de nombreux pays à restructurer leurs opérations.

Les changements structurels se produisent à la même vitesse dans bien des pays en développement à mesure que les villes se développent et que l'agriculture traditionnelle et l'industrie artisanale cèdent du terrain à la spécialisation dans la perspective du marché mondial.

Tous ces chocs font qu'un nombre croissant de secteurs de l'économie se sentent menacés par la concurrence internationale, réelle ou potentielle, point de vue qui est courant dans des pays à divers stades de développement économique.

Une deuxième question, connexe, a trait à la crainte que l'accroissement des échanges entre les pays développés et ceux moins développés du monde ne soit la cause principale du creusement de l'inégalité des revenus aux États-Unis et du taux élevé de chômage en Europe. Pourtant, comme M. Paul Krugman, professeur d'économie à l'université Princeton, et d'autres encore le font remarquer, la cause probable de ce phénomène est la baisse de la demande interne de main-d'œuvre non qualifiée, cette baisse étant liée aux mutations technologiques qui favorisent les travailleurs très qualifiés. L'intégration économique internationale a peut-être légèrement influencé la cadence des mutations sur le marché du travail, mais celles-ci se seraient produites de toute façon.

Pour autant, l'angoisse que suscite la précarité de l'emploi se cristallise sur la libéralisation des échanges en partie parce que les suppressions d'emplois s'avèrent souvent coûteuses dans les branches d'activité qui se heurtent à une forte concurrence face aux importations. Toutefois, il ne faut pas que les États réagissent à cette insécurité en abandonnant leur attachement raisonné à l'ouverture sur le marché mondial et en s'appuyant plus lourdement sur le protectionnisme administratif et d'autres mesures visant à favoriser des entreprises ou des secteurs précis de l'économie.

Les écueils d'une solution protectionniste

La concurrence la plus importante qui se livre à l'intérieur d'un pays oppose non pas des entreprises nationales à des rivales étrangères, mais des entreprises nationales entre elles qui se disputent une main-d'œuvre et des capitaux en quantité insuffisante. Les barrières commerciales et les subventions nationales parviennent peut-être à accroître la production, l'emploi et les bénéfices dans certains branches d'activité, mais elles le font au détriment d'autres entreprises nationales qui ne sont pas avantagées par les subventions ni par les mesures de protection. Et si les bénéfices des entreprises favorisées proviennent de la hausse des prix sur le marché national plutôt que de l'accroissement de la productivité, cela signifie que des tiers dans le pays y perdent de leurs deniers. Autrement dit, le revenu national n'augmente pas.

De telles mesures dressent les consommateurs et les entreprises importatrices d'intrants intermédiaires contre les fabricants de produits concurrents des importations, lesquels ont souvent des relations politiques haut placées. Souvent opaques et issues de travaux menés dans les coulisses, les mesures protectionnistes élargissent le rayon d'action des groupes de pression. Cette recherche de bénéfices excessifs, improductive sur le plan social, a souvent pour effet de redistribuer le revenu au détriment des habitants les plus démunis et de détourner des ressources, maigres au demeurant, des secteurs susceptibles d'encourager fortement la croissance économique.

Un avantage de l'ouverture aux échanges, c'est que les prix sur le marché mondial nous renseignent mieux sur la pénurie des denrées que les prix déformés par l'intervention de groupes de pression. De même, ils incitent davantage les consommateurs et les entreprises du pays à utiliser les ressources de manière à maximiser la valeur du revenu national. Dans les pays dont l'économie est plus ouverte, entreprises et consommateurs ont souvent une plus grande gamme de choix de biens de meilleure qualité, et la diffusion des technologies se produit à une cadence plus rapide si celles-ci sont intégrées à des intrants importés ou à des investissements étrangers.

Un autre avantage, c'est que l'ouverture aux échanges diminue l'emprise sur le marché que les industries nationales à forte concentration ont dans leur pays. L'ouverture est une politique de la concurrence très efficace. Cette remarque s'applique particulièrement aux pays en développement de petite taille dans lesquels beaucoup de branches d'activité ne comptent qu'une ou deux grandes entreprises.

Quelle est la meilleure façon de réagir ?

Dans les pays au secteur public bien développé, on peut s'attaquer à la précarité de l'emploi en mettant en place un certain nombre de programmes. D'anciens outils, tel le programme d'aide élargie à l'ajustement commercial, qui octroie des ressources au recyclage professionnel des travailleurs licenciés pour des raisons commerciales, peuvent mieux faire accepter les accords commerciaux par des corps législatifs sceptiques. Malheureusement, de tels programmes pèchent par leur complexité administrative, et ils n'atteignent pas toujours les travailleurs qui ont le plus besoin d'aide ou qui pâtissent le plus de la conjoncture commerciale. Les programmes les plus susceptibles de revitaliser la libéralisation des échanges sont ceux qui s'attaquent directement aux causes de l'inquiétude des travailleurs et qui touchent le plus grand nombre d'entre eux.

Dans un document d'orientation de l'Institut Peterson d'économie internationale, Mme Lori Kletzer, de cet institut, et M. Robert Litan, de l'Institut Brookings, prônent la mise en place d'un nouveau filet de sécurité pour tous les travailleurs licenciés. Une assurance-salaire et une assurance-maladie subventionnée en faveur des travailleurs qui sont réembauchés forment les deux piliers de leur proposition. Même si celle-ci s'applique aux États-Unis, l'idée de la fourniture d'une assurance sociale visant à protéger les travailleurs contre leurs plus grandes craintes quand ils perdent leur emploi a de quoi séduire. L'assurance-chômage actuelle ne fait rien pour atténuer la peur de la diminution de salaire qui accompagne les réembauches, et le versement des indemnités uniquement au moment de la reprise des travailleurs aurait tendance à raccourcir la durée du chômage et à accélérer l'acquisition de nouvelles compétences sur le lieu de travail.

Une autre formule consiste à élargir le recours aux incitations fiscales à l'appui du recyclage. Les entreprises pourraient étaler les coûts de la formation sur plusieurs années, et les travailleurs pourraient bénéficier de déductions ou de crédits d'impôt pour les dépenses éducatives associées à leur participation à des programmes qui remplissent les conditions nécessaires.

Dans un grand nombre de pays en développement, le secteur public a le bras beaucoup moins long, et il y a clairement des mesures auxquelles le gouvernement devrait accorder un plus haut rang de priorité qu'il ne le fait pour la politique industrielle ou la gestion du commerce extérieur. L'une de ces mesures devrait être l'élaboration d'une législation fiscale judicieuse et dépourvue d'ambiguïté et dont l'application relèverait d'un appareil judiciaire indépendant et impartial de manière à faciliter la perception des recettes fiscales dans un souci d'efficacité et d'équité. En outre, l'élargissement de l'assiette de l'impôt permettrait aux États de percevoir davantage de recettes tout en allégeant la fiscalité, notamment par le biais de la diminution des droits de douane élevés sur les importations et des impôts également élevés sur les revenus, les lourdes ponctions fiscales incitant à la fraude et à la corruption des agents publics.

Une saine base des recettes fiscales donnerait aux pouvoirs publics des pays en développement les moyens d'entreprendre de nombreuses tâches qu'ils sont seuls à pouvoir assumer. Les jeunes ont besoin d'un cadre de base pour progresser dans leur scolarité, en particulier aux niveaux primaire et secondaire. L'avantage comparatif est un objectif mobile et, au vu de la rapidité des mutations survenues dans un passé récent, les travailleurs devront avoir des compétences polyvalentes qui leur permettront d'exercer une activité salariée dans un grand nombre de branches d'activité tout au long de leur vie professionnelle. Un plus grand nombre de personnes doivent avoir accès à des soins médicaux de base pour que leur vie active ne soit pas compromise par des maladies chroniques faciles à éviter. Enfin, toute personne devrait pouvoir compter sur un filet de sécurité sociale de base pour que l'angoisse en matière d'emploi ne tourne pas à la phobie des changements nés du marché mondial.

M. Pascal Lamy pourrait bien voir juste. Il y a effectivement un risque que l'échec des négociations de Doha ne déclenche l'adoption d'une série de mesures de repli, voire de tactiques du « chacun pour soi  », tels les dévaluations de surenchère et l'accroissement des barrières protectionnistes. Ceci dit, l'avenir de l'intégration économique mondiale pourrait se jouer non pas tant à la table des négociations mondiales qu'en fonction de la réponse des pays face à l'inquiétude de leurs travailleurs.


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Publié dans Libéralisme

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