Supprimons le second tour ! par l'éditorialiste des Echos (JM Vittori)

Publié le par Alain Genestine

En avons-nous seulement conscience ? Nous autres Français vivons dans le luxe. Aucune autre démocratie ne s'offre une telle enfilade de scrutins : tous les lustres, nous allons deux fois mettre un bulletin dans l'urne pour élire notre président, puis encore, très souvent, deux fois pour choisir notre député. Ce double fusil à deux coups a bien sûr un coût financier, qui se chiffre en centaines de millions d'euros. « C'est le prix de la démocratie » et il n'est finalement pas très élevé. Mais il a aussi peut-être un coût politique, bien moins connu mais beaucoup plus élevé, en termes de volatilité. Un coût dont nous n'avons pas la moindre idée, car nous votons en deux tours depuis plus d'un siècle (à l'exception des législatives de la IVe République et de celles de 1986, à la proportionnelle).

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La mécanique du vote façonne la vie politique. S'il y a deux grands partis aux Etats-Unis comme au Royaume-Uni, c'est parce qu'il y a un seul tour d'élection, avec un système majoritaire. Celui qui gagne remporte tout, même s'il n'a qu'une voix de plus que le suivant. S'il y a de nombreux partis en Italie ou en Israël, c'est parce que les électeurs votent une seule fois et que les sièges sont attribués proportionnellement au nombre de voix. Et s'il y a quatre ou cinq partis dans le Bundestag allemand, c'est parce qu'il y a un système proportionnel avec un plancher - un parti doit obtenir au moins 5 % des suffrages pour avoir des députés. Dans « Les Partis politiques » (1951), considéré comme l'un des livres fondateurs de la science politique moderne, le professeur Maurice Duverger avait formulé une loi devenue célèbre : « Le scrutin majoritaire à un tour tend au dualisme des partis » alors que « le scrutin majoritaire à deux tours ou la représentation proportionnelle tendent au multi- partisme » (1).

La France, elle, est considérée comme la patrie du scrutin majoritaire à deux tours. Certes, une trentaine de pays fonctionnent avec le même système. Mais il s'agit surtout de démocraties récentes, souvent fragiles et parfois fictives, comme certaines anciennes colonies françaises d'Afrique (Mali, Tchad, Gabon...) et d'ex-républiques soviétiques (Ukraine, Biélorussie, Ouzbékistan...). Bien sûr, la plupart des pays qui élisent leur président au suffrage direct le font en deux tours. Mais il s'agit d'un chef d'Etat aux pouvoirs limités. Concentrons-nous donc sur l'Hexagone. Sous la Ve République, les deux tours ont longtemps débouché sur quatre grands partis. Le premier tour constituait en fait deux demi-finales. A gauche s'affrontaient le PC et le PS. Celui qui arrivait en tête se qualifiait pour la finale tandis que l'autre se désistait en sa faveur. A la présidentielle, le candidat socialiste est toujours arrivé en tête. Aux législatives, cela dépendait des circonscriptions. A droite, un parti autoritaire et dirigiste (UNR, puis UDR et enfin RPR) s'opposait à un centriste plus libéral (MRP puis UDF), avant le désistement pour le second tour qui a joué dans les deux sens, aux législatives mais aussi aux présidentielles.

Le « quadripartisme », toutefois, n'est plus de mise. Il va disparaître à l'Assemblée nationale. Pour la première fois sous la Ve République, les deux partis « seconds » n'auront pas assez de députés pour former un groupe parlementaire, malgré l'abaissement de 30 à 20 du nombre plancher d'élus pour en constituer un. Il y aura sans doute de nouveaux, mais ils n'auront pas l'indépendance, l'expérience et la cohérence des groupes UDF et PC.

Dans la course à la présidence, le quadripartisme a fonctionné pour la dernière fois en... 1981. Depuis, le système a changé. Lors des quatre dernières présidentielles, trois candidats (deux de droite et un de gauche) ont eu chacun plus de 15 % des suffrages. La mécanique semble fonctionner, comme l'indiquent les travaux du politologue britannique Gary Cox. Pour lui, le scrutin majoritaire à deux tours mène au tripartisme, car les électeurs qui veulent voter utile limitent leur choix au premier tour entre deux candidats qui ont une chance de l'emporter au second. Le problème, c'est que dans une société moins figée, avec des comportements plus volatils que par le passé, le système est devenu très instable. Il y a bien deux grands partis, l'un à droite et l'autre à gauche. Mais le troisième larron varie. Ce fut le dissident Edouard Balladur en 1995, Jean-Marie Le Pen, qui fut même en 2002 le deuxième larron, et François Bayrou en 2007.


Dans le scrutin proportionnel, l'émergence d'idées majeures s'exprime dans la création de nouveaux partis qui travaillent la société en profondeur. C'est le cas du parti des Verts en Allemagne. Dans le scrutin majoritaire à un tour, les questions nouvelles perfusent dans l'appareil des partis existants. La sensibilité écologique est bel et bien présente dans la vie politique au Royaume-Uni, où a été commandé et réalisé le fameux « rapport Stern », qui évalue les coûts de l'inaction en matière environnementale. Dans le scrutin majoritaire à deux tours, le jeu semble plus ouvert. Mais, en réalité, les deux partis susceptibles de gagner au second tour verrouillent le système. Les idées nouvelles s'expriment avant d'être volatilisées. D'où une incohérence et une frustration de plus en plus grandes. Premier exemple, l'écologie. La France en parle beaucoup... mais en fait très peu. Deuxième exemple : en 2002, Jean-Marie Le Pen était présent au second tour de la présidentielle, mais son parti n'a remporté aucun siège de député dans les législatives qui ont suivi. Troisième exemple : cette année, les députés partisans de François Bayrou se compteront sur les doigts d'une main, alors qu'il a obtenu près de 7 millions de voix au premier tour de la présidentielle - un score qui aurait suffi à le qualifier pour le second tour cinq ans plus tôt.

Ce système ne fonctionne plus. D'où cette spécialité française des éruptions de manifestants : ce qui ne monte pas dans les partis ou à l'Assemblée finit par descendre dans la rue. L'introduction d'une dose de proportionnelle relèverait de la cosmétique. Elle changerait l'apparence sans toucher au fond du problème, la représentation sans changer la mécanique d'action et de décision. Pour aller au bout de la modernisation de sa vie politique, la France devra un jour faire sauter son second tour. Soit pour une vraie proportionnelle, à l'allemande, à condition d'avoir un verrou empêchant l'instabilité de la IVe République. Soit pour le scrutin majoritaire à l'anglo- saxonne, brutal sans toutefois entraver l'émergence d'idées nouvelles. Après avoir été longtemps un rouage huilé d'une France de notables, le scrutin à deux tours est devenu le grain de sable qui grippe la machine politique nationale.

Publié dans Politique

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