Comment nos voisins Suisses perçoivent-ils la France?

Publié le par Alain Genestine

La Suisse fait régulièrement la une des journaux français. A l'initiative d'un député socialiste en verve, la Suisse est dénoncée comme le refuge d'expatriés français, traitres au fisc de leur pays, variété contemporaine des contre-révolutionnaires exilés à Coblenz en 1793.pose de puce et modchip xbox, modchip et puce ps2 en Suisse

Ainsi la Suisse serait-elle un pays où rien ne pousse, hormis les banques, dont les pratiques secrètes dissimuleraient des actions louches, forcément illégales, qui mineraient l'action sociale des Etats voisins. Y auraient trouvé refuge de riches contribuables français, mauvais citoyens, refusant de participer avec leurs impôts à l'effort de distribution qu'implique le combat contre la pauvreté et vers plus d'équité. A quelques nuances près, le porte-parole de l'un des plus importants partis démocratiques français a ainsi rangé la Suisse parmi les Etats voyous. Certes, il n'est pas question d'interventions militaires, mais le ton est donné. A lire les commentateurs français, en Suisse même, une large partie de la population ne serait pas fâchée qu'un terme soit mis à ces pratiques fiscales iniques et congratule la France pour ses positions courageuses.

Tout celà n'est-il pas un peu exagéré ? Ou, pour être plus précis, ces philippiques contre la Suisse ne sont-elles pas la preuve d'une ignorance complète de ce qu'est ce pays d'un peu plus de 7 millions d'habitants et, corollairement, l'expression d'un aveuglement de beaucoup de Français sur les causes du marasme de leur pays ?

 
 

Non, la Suisse n'est pas le pays des banques douteuses ou du ski pour gros contribuables français en exil. La Suisse est d'abord une puissance industrielle. Dans son PIB, le commerce extérieur est le premier contributeur avec, pour principaux clients, dans l'ordre, l'Allemagne, les Etats-Unis et l'Italie. Elle affiche une balance commerciale régulièrement excédentaire grâce à sa chimie, ses machines, son électronique. En 2002, la valeur de ses exportations par habitant en dollars était de 11.649, contre 5.211 pour la France. Détail significatif : son taux de chômage (3,3 %) est trois fois moindre qu'en France. En pourcentage de la population active, la Suisse compte plus d'actifs occupés dans l'industrie (23,9 %) que la France (21,7 %). De même qu'est supérieur le taux d'activité des femmes (59,4 %, contre 49,9 %). Le pourcentage de femmes travaillant à temps partiel en Suisse est aussi très nettement supérieur à la France (56,5 %, contre 29,9 %).

En novembre 2005, les banlieues françaises ont pris feu. Le monde entier a pu constater l'efficacité de la politique d'intégration pratiquée par les gouvernements de gauche et de droite ces dernières quarante années : ghettos à l'abandon, barres d'immeubles lépreux, zones de non-droit, etc. A celà, la Suisse a échappé. Et pourtant la part des étrangers en Suisse s'élève à 20,4 % de la population. Petite précision : parmi les immigrés en Suisse, on ne compte pas que Johnny Hallyday et Alain Delon. Les Français représentent moins de 5 % de cette population étrangère installée en Suisse. Les principales communautés sont notamment issues de Serbie et du Monténégro. La Suisse n'ayant jamais connu les dizaines de milliers de véhicules rituellement calcinés chaque année, il faut sans doute croire que la politique d'immigration est là mieux gérée que chez son voisin français. Quant au modèle économique suisse, chaque jour, comme le font les Mexicains pauvres qui vont chercher un emploi aux Etats-Unis, 90.000 frontaliers français franchissent les frontières de la Confédération helvétique pour venir travailler au pays des banques et du gruyère. Sans doute ces Français ignorent-ils les charmes du « modèle économique et social français que le monde entier lui envie ».

A monsieur Montebourg et à ceux qui, confortablement calés dans leur arrogante ignorance, on rappellera quelques autres données très simples. Dépourvue de richesses naturelles et n'ayant jamais été une puissance coloniale, la Suisse n'a jamais compté que sur ses propres forces et l'intelligence de ses citoyens. De toute évidence, la Confédération helvétique est mieux gérée que la France, quelle qu'ait pu être ici la couleur politique de son président. Non seulement les autorités fédérales et cantonales s'abstiennent (pour la plupart) de creuser le déficit public comme le fait le père Noël public français, qu'il soit de droite ou de gauche, mais le peuple souverain exerce en permanence sur les élus un droit de recours par le biais du référendum d'initiative populaire. La responsabilité individuelle est la clef de voûte de tout le système. Adepte de l'Etat modeste (la Confédération, malgré un taux moyen de TVA à 7 %, a dégagé un excédent de recettes d'environ 3 milliards d'euros en 2006, à comparer au déficit public français de 36 milliards d'euros), le citoyen suisse, que le Français si brillant mais déchu trouvera éventuellement terne, est politiquement adulte, sa parole n'étant pas confisquée par des bateleurs professionnels qui amusent la galerie chez Ardisson. Ainsi, lorsque ,s'inspirant de leurs collègues français, les socialistes suisses ont tenté d'importer la recette de la réduction de la durée hebdomadaire légale du travail avec maintien du salaire, les électeurs suisses, dans l'isoloir, ont-ils majoritairement rejeté l'initiative marquée au sceau de la plus grossière démagogie et de l'ignorance de ce qu'est l'économie, comme il était facile de s'en rendre compte.

La stigmatisation d'un bouc émissaire est toujours de mauvais augure. Quand la Suisse est montrée du doigt, c'est que le diagnostic sur les faiblesses de la société française est erroné. C'est que les changements promis vont dans le mauvais sens et, dans cette perspective, les Français ont du souci à se faire. Car, entre la Suisse et la France, le match est trop inégal. La France a déjà perdu la partie. La Suisse ne changera pas. Elle n'adoptera pas les droits sociaux français ni son Code des impôts, ni non plus la Grande-Bretagne, ni l'Allemagne, ni demain la Chine pour complaire aux attentes des militants du Parti socialiste français biberonnés aux tartarinades. Que la France puisse imaginer forcer les autres pays à s'adapter, à imiter son modèle illustre le niveau de névrose narcissique dont sont atteintes certaines de ses fameuses élites que le monde entier envierait. Elles font surtout rire ceux qui daignent encore s'intéresser à la France. La France doit s'adapter. Le meilleur viatique pour ces élites jamais à court d'effets de manches, serait de voyager un peu. Et que sans vergogne, leurs voyages terminés, elles importent en France des recettes qui marchent à l'étranger plutôt que de s'évertuer, par arrogance puérile, à réinventer l'eau tiède. Enfin, on peut rêver.

FRANÇOIS GARÇON est historien franco-suisse, maître de conférences à l'université Paris-I

Publié dans International

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E
<br /> <br /> Eric Cunat Très bon texte, pour avoir couvert une manœuvre de l'armée suisse l'an dernier, j'ai été très<br /> positivement impressionné par la jeunesse suisse.<br /> <br /> <br /> <br />
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