Inégalités : c'est d'abord la faute aux nouvelles technologies !

Publié le par Alain Genestine


Voici une contre argumentation sur le sujet sensible de la mondialisation
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C'est la faute à la mondialisation ! Un emploi plus précaire, des petits salaires qui stagnent alors que des gros revenus flambent, une concurrence renforcée, des profits qui s'envolent... Les Français vivent mal ces changements qu'ils attribuent à l'ouverture des frontières et à l'arrivée de pauvres sur le marché mondial du travail par centaines de millions. Et c'est vrai que l'afflux est massif.
D'après les calculs de Richard Freeman, professeur à Harvard, la population active sur le marché mondial a doublé. Avec l'ouverture de la Chine, de l'Inde et de l'ex-URSS, elle est passée de 1,5 milliard d'hommes et de femmes en 1980 à 3 milliards en 2000.
Dans ses dernières Perspectives économiques (1) présentées en avril, le Fonds monétaire international aboutit à des chiffres encore plus impressionnants. Ses experts ont mesuré pour chaque pays la main-d'oeuvre présente sur le marché mondial en pondérant sa population active par le poids du commerce extérieur dans son économie. Résultat : « L'offre de travail réellement mondiale a quadruplé de 1980 à 2005, l'essentiel de la hausse ayant eu lieu après 1990. »Chicago-20--20Skyline-20--201ok.jpg

Avec tous ces bras en quête d'emploi, il paraît logique que le prix du travail non qualifié diminue dans les pays riches. Cette pression s'exerce par différents canaux - délocalisations, importations croissantes en provenance des pays émergents, immigration.
Même le FMI, réputé très libéral, le constate : « Au cours des deux dernières décennies, il y a eu un déclin continu dans la part du revenu qui va au travail, spécialement en Europe et au Japon. » La baisse est massive : elle atteint de 3 % à 4 % du PIB dans les pays anglo-saxons et 10 % en Europe et au Japon. Le fossé ne se creuse pas seulement entre le capital et le travail. Au sein du travail, il sépare aussi de plus en plus les salariés qualifiés et les non-qualifiés. Comme les cerveaux sont (pour le moment) moins abondants, le prix du travail qualifié a plutôt tendance à monter, alors que des pressions à la baisse se multiplient sur le salaire du travail non qualifié.

Dans une France imprégnée d'égalitarisme, ce double mouvement est vécu comme une défaite. 41 % des Français estiment que « la mondialisation, et en particulier les liens croissants de notre économie avec les autres pays du monde, est plutôt mauvaise pour notre pays », la plus forte proportion parmi une vingtaine de nations dont les Etats-Unis, la Chine, l'Inde ou la Russie (sondage The Chicago Council of Global Affairs/World Public Opinion, mars 2007). Dans la campagne présidentielle française, le reste du monde a d'ailleurs été le plus souvent présenté implicitement ou explicitement comme une menace sourde dont il fallait se protéger.

Le problème, c'est que le raisonnement est largement faux. Car les inégalités, ce n'est pas seulement la faute à la mondialisation. C'est surtout la faute... aux technologies de l'information. A priori, l'idée peut paraître étrange. En surfant sur Internet, je n'ai pas l'impression de contribuer à creuser les inégalités de revenus ! La révolution que nous vivons aujourd'hui joue pourtant un rôle majeur dans la répartition des revenus. Les technologies de l'information exigent de plus en plus de matière grise pour inventer, concevoir, organiser (des « manipulateurs de symboles » selon l'expression de l'économiste Robert Reich), alors que les révolutions précédentes avaient surtout besoin de bras pour répéter la même tâche à longueur de journée, comme dans « Les Temps modernes », de Charlie Chaplin. Dans une passionnante recherche récemment publiée aux Etats-Unis (2), trois économistes montrent que « le changement technologique était biaisé en faveur du travail non qualifié lors de la première Révolution industrielle de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe, mais il est aujourd'hui biaisé en faveur du travail qualifié. »

Mondialisation ou technologies de l'information ? Pour tenter de savoir, les experts du FMI ont bâti un modèle économétrique reliant le partage des revenus notamment aux prix à l'importation et à l'exportation, aux délocalisations, au poids des technologies de l'information dans les équipements des entreprises.

WinHEC 2007 : Microsoft plonge dans les communications
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WinHEC 2007 : Microsoft plonge dans les communications

PCINPACT - mar 15 mai, 11h33

WinHEC 2007 : Microsoft plonge dans les communications

Résultat : « Un changement technologique rapide, particulièrement dans les secteurs de l'information et des communications, a eu un plus gros impact » que la mondialisation du travail sur le partage des revenus, notamment sur la part qui revient à la main-d'oeuvre peu qualifiée. D'après leurs calculs, la responsabilité des nouvelles technologies dépasse de 60 % celle de la mondialisation, même s'ils admettent qu'il est difficile de faire précisément la part des choses.
Bien sûr, il est légitime de concevoir un doute quant à l'objectivité du FMI sur ces questions. Les statuts du Fonds lui assignent comme deuxième but, juste après la coopération monétaire mondiale, de « faciliter l'expansion et l'accroissement harmonieux du commerce international ».

Mais d'autres travaux vont dans le même sens. Une étude (3) réalisée conjointement au début de l'année par l'Organisation mondiale du commerce, mais aussi par le Bureau international du travail, où les syndicats sont très présents, passe en revue les nombreux travaux réalisés ces dernières années sur la question. La plupart d'entre eux attribuent à la mondialisation bien moins de la moitié du creusement des inégalités de salaires. Conclusion prudente mais claire du rapport : « La recherche a montré que ce commerce Nord-Sud ne peut expliquer qu'une petite partie des changements observés dans les salaires relatifs. (...) C'est d'abord le changement technologique biaisé en faveur des qualifications qui semble être l'élément moteur des accroissements de la prime de qualification qu'on a pu observer. »

ALLIANCE ENTRE IBM ET SAMSUNG DANS LES MICROPROCESSEURS AVANCÉS
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ALLIANCE ENTRE IBM ET SAMSUNG DANS LES MICROPROCESSEURS AVANCÉS

REUTERS MOLT - mer 23 mai, 17h06

IBM, le singapourien Chartered Semiconductor et Samsung Electronics annoncent une alliance dans la fabrication de microprocesseurs utilisant une technologie avancée. /Photo d'archives/REUTERS/Rick Wilking

Si les inégalités viennent d'abord des technologies de l'information et non de la mondialisation, la perspective politique change brutalement, d'autant plus que le changement technologique est encore plus difficile à arrêter que la liberté des échanges. Dans cette fameuse économie de la connaissance, la protection compte moins que la formation. Il ne faut pas ériger des murs, mais améliorer l'école (c'était d'ailleurs l'une des principales conclusions du quatrième Forum des idées économiques sur le thème « Inégalités et Croissance : une question d'avenir » organisé par « Les Echos » et Sciences po le 25 avril dernier). Ce n'est pas la faute à la mondialisation.

Analyse tenue par
JEAN-MARC VITTORI éditorialiste aux Echos

(1) « The Globalization of Labour », chapitre V du « World Economic Outlook », FMI, avril 2007.(2) « Trade, Knowledge and the Industrial Revolution », Kevin H. O'Rourke, Ahmed S. Rahman, Alan M. Taylor, NBER Working Paper 13.057, avril 2007.(3) « Commerce et emploi, un défi pour la recherche sur les politiques », BIT/secrétariat de l'OMC, février 2007

Publié dans Travail et Economie

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