La désinformation arme de guerre, l'information instrument de paix

Publié le par AL de Bx

Les conflits s’accompagnent partout et toujours d’intenses campagnes de désinformation. Depuis plus de 30 ans, l’Institut international de recherche pour la paix de Genève (Gipri) tente de dévoiler les ressorts cachés des conflits. Son président, Gabriel Galice, rend compte des principales crises du moment Mieux connaître les guerres pour mieux les combattre. Tel est le but de l’Institut international de recherches pour la paix (Gipri), fondé en 1980 à Genève. Les temps ont changé depuis. A l’affrontement global entre les Etats-Unis et l’Union soviétique ont succédé bien d’autres conflits. Mais les problèmes de fond sont restés.

Interview du président de l’organisation, Gabriel Galice.

Le Temps: La guerre qui a dominé le monde depuis le début du XXIe siècle est celle que les Etats-Unis ont lancée contre le terrorisme. Quel est son bilan après treize ans?

Gabriel Galice: Cette guerre est allée de catastrophe en catastrophe, comme en témoigne le chaos actuel de l’Afghanistan et de l’Irak. De fait, elle a été lancée sur de mauvaises bases. Alors que la majorité des pirates de l’air du 11-Septembre étaient des Saoudiens, l’administration américaine de l’époque a décidé de s’en prendre à l’Afghanistan que la hiérarchie d’Al-Qaida utilisait comme terrain d’entraînement. Ce pays était évidemment plus facile à bombarder que des puits de pétrole! Par la suite, au terme d’un exercice de communication extravagant, elle a attaqué l’Irak, qui n’avait strictement rien à voir avec ces attentats. De telles aberrations s’expliquent évidemment. Derrière cette guerre dite «au terrorisme» se cachait en réalité un projet économique et politique d’accès privilégié au pétrole et, plus globalement, de présence militaire permanente dans la région. Ce n’est pas un hasard si les pays visés après l’Afghanistan, à savoir l’Irak et la Syrie, possédaient des régimes nationalistes arabes, c’est-à-dire non alignés. Aujourd’hui, tout le monde doit être aligné.

La dernière grave crise en date a éclaté en Ukraine. Quels ont été ses ressorts?

– L’Ukraine a représenté un sommet de propagande côté occidental. Ce pays, enserré entre deux grandes puissances militaires, est par nature un Etat tampon, un glacis. Tel est son destin depuis des siècles. Son nom signifie d’ailleurs en ukrainien «marche frontière». L’Union européenne a été assez maladroite pour le négliger et vouloir en faire un allié inconditionnel, en sous-estimant gravement la réaction de la Russie. La machine s’est désormais emballée et tout le monde se demande comment l’arrêter. C’est un peu tard. Si vous sautez par la fenêtre, vous devez vous attendre à avoir mal.

– La réaction de la Russie n’est-elle pas exagérée?

Les militaires russes ont tous lu Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale du président américain Jimmy Carter. Et comment n’en serait-il pas ainsi? Ce stratège est l’un des plus brillants et des plus influents des Etats-Unis. Or, il explique très clairement le rôle de «tête de pont» que joue l’Union européenne comme instrument d’extension de l’influence américaine et la fonction de «pivot stratégique» de l’Ukraine en Eurasie. A la chute du mur de Berlin, Washington et Moscou ont passé un marché stipulant que les Etats-Unis ne devaient pas profiter de la situation pour étendre exagérément leur zone d’influence en direction de la Russie. Or, ils n’ont pas cessé depuis de gagner du terrain dans l’est de l’Europe. Et ils ont tenté d’en grignoter encore un peu à la faveur de la crise ukrainienne.

Quel est le but de ces interventions américaines?

Il existe deux thèses. La première soutient que les Etats-Unis tentent ainsi de conserver leur suprématie politique et militaire, à défaut de détenir toujours la suprématie économique. La seconde veut qu’ils ont abandonné l’idée d’imposer au monde une pax americana, faute de moyens, et qu’ils ont remplacé cette ambition par une politique plus modeste de destruction

des régimes qui leur sont opposés. Ce qui, de leur point de vue, n’est déjà pas si mal. Le problème est qu’il est plus facile d’abattre un régime que d’en installer un autre solidement. De fait, un désordre sanglant s’est installé sur tous leurs champs de bataille récents, de l’Irak à la Libye en passant par l’Afghanistan.

Quelles différences existe-t-il entre les administrations Bush et Obama?

Le président actuel est plus porté au dialogue que son prédécesseur. Il a dit publiquement qu’il n’entendait pas renoncer à l’unilatéralisme mais qu’il préférait en principe le multilatéralisme. Et lorsqu’il juge une intervention militaire nécessaire, il ne tient pas absolument à monter en première ligne mais veut bien diriger la manœuvre depuis l’arrière, en apportant renseignement et logistique à des alliés montés au front. C’est ce qui s’est passé en Libye, un pays qui se situe en dehors de la zone d’influence des Etats-Unis. Et puis, alors que George Bush misait principalement sur le hard power, le pouvoir de la force, Barack Obama use du smart power, à savoir d’une combinaison de hard et de soft power en fonction des circonstances.

– Barack Obama considère que l’avenir du monde ne se joue plus dans la région atlantique mais dans l’espace pacifique. Pour cette raison, il a entamé un vaste transfert de forces militaires de l’Europe vers l’Asie. Comment interprétez-vous ce mouvement? S’agit-il d’encercler la Chine pour la contenir?

– Oui, exactement. Il est intéressant de constater qu’un des principaux partisans de cette stratégie est le Vietnam, malgré les bombardements américains intenses qu’il a subis il n’y a pas si longtemps. Les Vietnamiens rappellent à ceux qui s’en étonnent que leur pays a été colonisé cent ans par les Français mais mille ans par les Chinois... L’objectif officiel de la stratégie américaine est de garantir à l’avenir un équilibre des forces dans la région. Le problème est que le réarmement en cours s’intensifie à toute vitesse. Et que dans une telle configuration une posture défensive fait rapidement place à un mélange de défense et d’attaque.

La vérité, dit-on, est la première victime de la guerre. Quelle méthode utilise le Gipri pour servir la vérité sur la guerre?

– Nous nous efforçons de prendre de la distance, d’une part, et de confronter des points de vue différents, de l’autre. Dans ce but, contrairement à de nombreux instituts composés essentiellement de politologues, le Gipri réunit des personnes d’horizons très variés, dont des physiciens, des biologistes et un médecin. J’ai moi-même une formation mixte en sciences politiques et en économie. Nous avons en commun la profonde conviction que la pluralité des regards est particulièrement féconde.

Quels conseils donnez-vous à tous ceux qu’intéresse la politique internationale? Dans quel piège faut-il éviter de tomber?

– Se méfier des mots «valeurs», «démocratie», «droits de l’homme», «occidentaux» lorsqu’ils sont utilisés pour légitimer une intervention militaire. Ils dissimulent systématiquement des intérêts. Il est simplement plus facile de convaincre une population de soutenir un effort de guerre en l’appelant à servir la morale qu’en l’invitant à soutenir le commerce.

Publié dans le quotidien LE TEMPS du 23 juin 2014

La désinformation arme de guerre, l'information instrument de paix

GEOPOLITIQUE DE LA CULTURE :

Conflits et désinformation

Source, journal ou site Internet : esprit corsaire
Date : 25 juin 2014
Auteur : Gabriel Galice

Guy METTAN,
journaliste, président exécutif du Club suisse de la presse

La désinformation arme de guerre
l'information instrument de paix

Comment envisager une « Culture de paix et un dialogue entre les civilisation au troisième millénaire » alors qu'une guerre de grande envergure entre plus de vingt pays vient d'éclater? Le sujet de notre forum est donc d'une brûlante actualité. L'une des conditions essentielles pour prévenir les conflits et rétablir la paix est la vérité dans l'information. Or la plupart des guerres donnent lieu non seulement à des propagandes exacerbées mais aussi à de véritables politiques de désinformation qu'il convient de démonter pièce par pièce. L'exemple de la nouvelle guerre des Balkans est très éclairant à ce propos.

Mais aujourd'hui, on a si peur des médias, on soigne si fort son image qu'on n'ose plus les critiquer. En ma qualité de journaliste, d'ancien rédacteur en chef et de président d'un club national de presse, je n'ai pas ces craintes et cela ne me gêne pas de relever les graves défauts de l'industrie de l'information contemporaine.

Après quelques semaines d'intenses bombardements, on constate en effet que l'agression de l'OTAN contre la Yougoslavie dégénère en une vraie guerre psychologique menée auprès de l'opinion internationale afin de la gagner à la cause du bellicisme.

En clair: le fait nouveau de ce conflit, outre les essais de nouvelles armes de mort, est la campagne de désinformation à l'échelle planétaire menée par les Etats-Unis et l'OTAN par médias interposés. A quoi reconnaît-on la désinformation? Comment se distingue-t-elle de la simple propagande?

L'écrivain français d'origine russe Vladimir Volkoff, qui en est déjà à son deuxième livre sur la question, a d'abord constaté que, de phénomène réservé au bloc communiste, la «manipulation politique des opinions publiques à des fins politiques par des moyens masqués» est désormais devenue une spécialité capitaliste, relayée par l'image TV plutôt que la presse écrite et qui passe par le canal d'agences de relations publiques dûment stipendiées.

Une campagne de désinformation se repère par les symptômes suivants:

  • le panurgisme médiatique (tout le monde dit la même chose, la presse et les politiciens de gauche comme les journaux et les politiciens de droite et réciproquement). Par mimétisme et peur de prendre une position différente de la majorité, politiciens et médias finissent tous par réciter la même chanson;
  • une surinformation délirante à propos d'un aspect de la réalité et une sous-information systématique du camp opposé (les colonnes de réfugiés filmées jusqu'à la nausée, les mêmes maisons kosovares en train de brûler diffusées pendant trois jours, alors que les dizaines de milliers de réfugiés serbes et les effets des bombardements sur la population serbe ne semblent pas exister);
  • une manichéisme extrême (tous les bons sont d'un côté, tous les méchants de l'autre);
  • une psychose collective qui vampirise la population (le désinformé défend son point de vue avec une conviction d'autant plus grande qu'il est généralement de bonne foi et contamine ses proches qui se transforment aussitôt en propagateurs du nouveau credo).
  • une manipulation systématique du vocabulaire. Prenez l'expression purification ethnique, introduite pendant la guerre de Bosnie pour stigmatiser les Serbes. C'est un mensonge évident pour qui connaît la Bosnie: Serbes, Bosniaques et Croates ne forment qu'une seule et même ethnie et parlent la même langue. Seules les religions et les cultures diffèrent. Mais voilà: aurait-on suscité la même horreur en Occident si l'on avait parlé d'épuration religieuse ou d'épuration culturelle? Aurait-on provoqué l'écoeurement souhaité des opinions si l'on avait parlé, ce qui aurait été conforme à la vérité, de nouvelle répartition des territoires entre les différentes cultures yougoslaves?

Même remarque pour les photos, elles aussi travesties. Quand un journal montre des cadavres en faisant ses gros titres sur les crimes commis au Kosovo, on condamne immédiatement, sans réfléchir. Alors qu'un examen approfondi de la photo montre que les morts sont en réalité des gens armés et en uniformes, que la légende écrite en petits caractères indiquent qu'elle a été prise deux mois plus tôt et montrait en fait des combattants de l'UCK tués lors d'un accrochage avec l'armée serbe. Ce qui change considérablement les choses...

  • l'introduction de fausses nouvelles. Souvenez-vous de cette maternité koweitienne dont les Irakiens avaient prétendument débranché les couveuses. La nouvelle a fait le tour du monde, avant d'être démentie, longtemps plus tard et en petits caractères... Pendant la guerre de Bosnie entre 1992 et 1994, la diffusion de fausses nouvelles a proliféré: le prétendu viol des 50 000 femmes musulmanes, le prétendu massacre des malades de l'hôpital de Gorazde, les prétendus prisonniers affamés du camp d'Omarska ont fait la une des journaux télévisés, radiodiffusés et écrits, mais se sont tous révélés faux ou très inexacts.
  • la montée en puissance de la communication par rapport à l'information. Toutes les sources d'information - gouvernements, administrations, entreprises, etc. - ont appris à communiquer. Elles emploient des spécialistes en relations publiques, attachés de presse et autres directeurs de l'information, qui sont passés maîtres dans l'art de communiquer les messages souhaités par leurs employeurs et noient l'information véritable dans un brouillard de paroles, d'images, de graphiques et autres communiqués sans importance. Démêler le vrai du faux, l'important du dérisoire devient de plus en plus difficile.
  • et enfin, une dernière caractéristique qui n'est pas la moins importante: le fait que l'on évite de poser et de se poser les bonnes questions. Revenons à la guerre des Balkans et aux innombrables questions de fond que l'on trouve rarement posées dans le médias:
  • après des mois consacrés à une affaire Monica Lewinski qui a gravement terni l'image du président américain, on aurait pu remarquer qu'une guerre tombait à pic pour faire oublier l'incident à l'opinion publique américaine; idem pour le président Chirac, menacé par une affaire de financement illégal de son parti; pour le chancelier Schröder qui devait renforcer son leadership après le départ d'Oskar Lafontaine: de Tony Blair qui devait masquer l'échec de sa politique en Irlande du Nord (un pays qui ressemble étrangement au Kosovo, soit dit en passant) et les scandales touchant plusieurs de ses ministres.
  • la coïncidence entre la création de l'euro - monnaie européenne susceptible de menacer le dollar - et le bombardement de la Yougoslavie est-elle un pur hasard?
  • pourquoi ne dit-on pas que la majorité des observateurs de l'OSCE au Kosovo était d'origine américaine ou anglo-saxonne, que son responsable était un Américain, que toutes les informations collectées étaient traitées par des Anglo-Américains, que ses rapports étaient systématiquement déformés au détriment des Serbes? Certains observateurs ont pourtant dénoncé l'absence d'objectivité de l'OSCE.
  • pourquoi l'«épuration ethnique» menée par les Croates contre les Serbes de la Krajina est-elle systématiquement ignorée par les médias des pays de l'OTAN?

Que faut-il conclure? Certainement pas que Milosevic est un saint homme, ni que les Serbes sont des exemples de vertu. Tel n'est pas notre propos. Notre propos est de dénoncer la guerre sous toutes ses formes, y compris les plus subtiles et les plus pernicieuses. Sans cet effort de volonté, sans ce travail nécessaire d'analyse, la paix et le dialogue sont impossibles car ils sont faussés dès le départ.

La désinformation arme de guerre, l'information instrument de paix
Conflits d’intérêt et désinformation scientifique
par Pierre Chevalier
 
Un encart publicitaire pour un médicament publié dans un journal distribué gratuitement aux médecins ou un spot publicitaire pour un médicament à la télévision sont des éléments clairement identifiés comme servant à la promotion d’un médicament, produit commercial comme tout autre dans ces cas. Le lecteur ou téléspectateur peut clairement identifier l’aspect publicitaire de cette « information » avec une conscience plus ou moins grande, suivant son abord critique, des limites de celle-ci dont le seul but est de se créer ou de développer une part de marché. Ce qui est beaucoup moins transparent, c’est l’influence de cette démarche purement commerciale des firmes pharmaceutiques dans des domaines généralement considérés comme indépendants de la promotion des médicaments: la recherche avec ses publications et la formation médicale intra-ou postuniversitaire (formation continue). Cet article en illustre plusieurs aspects.
Les procès qui révèlent
 
La stratégie et les interventions des firmes pharmaceutiques pour la promotion de leurs médicaments sont rigoureusement tenues secrètes. Des informations précieuses sur ces domaines ont cependant été révélées lors de procès retentissants, par exemple celui de la gabapentine. En 1977, la firme Parke-Davis, division de Warner-Lambert, dépose un brevet pour la gabapentine (Neurontin ®) qui est approuvée par la FDA en 1993 en co-traitement pour certaines formes d’épilepsie. Ce médicament est également approuvé dans cette indication dans différents pays européens, l’European Medicines Agency n’étant pas encore mise sur pied (créée en 1995). En l’an 2000, la firme Pfizer rachète la firme Parke-Davis avec ce médicament devenu un blockbuster (plus d’un milliard de dollars de chiffre d’affaire). Un des collaborateurs de la firme Parke-Davis, mis au courant d’une promotion orchestrée du Neurontin® hors indications validées, quitte cette firme et intente un procès qui conduira à une lourde condamnation de la firme. Les différents documents du procès (8.000 pages) sont ensuite entrés dans le domaine public, ce qui a permis de révéler les stratégies de marketing, ses objectifs, ses tactiques et programmes, ses collaborations parmi les médecins et les institutions.
Cette campagne de la firme repose sur un recours systématique à la tromperie et à la désinformation afin de créer de fausses preuves, de manipuler la conviction des médecins et d’influencer leurs prescriptions. Ces documents apportent surtout les preuves que des activités généralement considérées comme indépendantes de la promotion des médicaments, la formation médicale continue et la recherche avec ses publications, sont, en fait, très fortement embrigadées dans l’optique de promotion du médicament.
 
La recherche pour les médicaments et ses publications
Le choix et la rédaction des études
 
Les études cliniques sont indispensables pour évaluer un médicament, son efficacité, sa sécurité, sa place dans la stratégie thérapeutique avec son rapport coût/efficacité.
Ces études cliniques doivent respecter uneméthodologie stricte, être élaborées et effectuées suivant un protocole précis, avec l’accord d’une commission d’éthique et être publiées. Si ces éléments ne sont pas tous respectés, l’information apportée à propos d’un médicament est biaisée. Les conflits d’intérêt des firmes peuvent, dans la réalité, fortement influencer les choix et aboutir ainsi à une « information » qui est incomplète et trompeuse.
Plusieurs procédés régulièrement utilisés ont été mis à jour. Un autre procès retentissant, celui du rofécoxib (Vioxx®), a montré que des études étaient réalisées et leur manuscrit écrit par des collaborateurs de la firme mais que la publication était signée par des académiques qui n’avaient pas ou très peu participé à l’étude et ne mentionnaient pas leurs conflits d’intérêt avec la firme (ROSS 2008). Cette réalité des auteurs « fantômes » d’articles concernant des médicaments est désormais bien connue et étudiée (CHEVALIER 2008, LACASSE 2010).
Elle s’ajoute au fait que le choix des études est déterminé par celui qui finance l’étude. Le financement des études est de plus en plus assuré uniquement par les firmes pharmaceutiques, les études étant le premier pas indispensable pour la promotion d’un médicament. Par exemple, dans le domaine de la psychiatrie, les études sponsorisées par des firmes et publiées représentaient 25% des publications en 1992 mais 57% en 2002 ( KELLY 2006 ). L’influence de la sponsorisation sur les conclusions de l’article peut être fort importante: les études sponsorisées recommandent 5,3 fois plus souvent le produit évalué comme étant le produit de choix que les études non sponsorisées ( ALS-NIELSEN 2003 ).
Des synthèses des études sur un domaine bien précis avec sommation des résultats de toutes celles-ci, des méta-analyses, donnent également des résultats plus favorables si elles sont sponsorisées par des firmes pharmaceutiques.
La manipulation des publications
 
Pour évaluer correctement l’intérêt d’un médicament, le praticien se doit d’examiner (par lui-même ou en se référant à une source fiable) l’ensemble des données concernant ce médicament. Cette approche sera cependant souvent biaisée par plusieurs stratégies et/ou manipulations mises en place par les firmes. Une publication préférentielle des études avec effet favorable du nouveau médicament est souvent observée (biais de publication); les études avec résultats peu probants ou défavorables sont « oubliées »; la vue d’ensemble sur l’intérêt d’un médicament est donc faussée.
Le procès de la gabapentine nous a montré que la firme a utilisé les résultats de 21 études pour la promotion de ce médicament hors indication: seules 12 de ces études étaient publiées, avec un (certain) contrôle du comité de lecture de la revue. Huit études montraient des résultats favorables. Cependant, le critère de jugement primaire (celui qui permet d’évaluer l’efficacité du médicament avec une certitude statistique suffisante) présenté dans la publication était différent de celui du protocole 8 fois sur 12, et 5 fois sur 8 si le résultat était favorable ( SWAROOP VEDULA 2009).
Une recherche dans les 10 revues médicales les plus prisées pour construire sa carrière académique ( MATHIEU 2009 ) montre à quel point la différence entre le protocole original d’une étude et ce qui est finalement publié peut être importante. Pour les publications en 2008 dans les domaines de la cardiologie, de la rhumatologie et de la gastroentérologie, le critère primaire de jugement n’était enregistré initialement que dans moins de 50% des cas et une différence était observée pour ce critère 1 fois sur 3 entre le protocole initial et la publication.
Une autre recherche ( EWART 2009 ) ciblant les études randomisées contrôlées publiées sur 6 mois dans les cinq revues médicales les plus huppées montre également un critère de jugement primaire modifié dans la publication dans 31% des cas.
Il faut y ajouter les rares cas de fraude manifeste identifiés. Par exemple, en 2007, un chercheur bien connu a reconnu avoir inventé des données dans 21 de ses 72 publications indexées dans la banque de données internationale la plus illustre (LENZER 2009). Ces articles servaient la promotion du célécoxib (Celebrex®).
La formation médicale
 
Nous ne disposons pas de données transparentes sur les interventions financières des firmes pharmaceutiques au niveau des universités. Il est cependant bien connu que, dans plusieurs services, certains «lits» et/ou certains assistants bénéficient d’un soutien financier industriel, que des journées scientifiques d’un service sont entièrement prises en charge financièrement par une ou des firme(s) pharmaceutique(s). Il est difficile de concevoir que cette subsidiation persiste si elle n’apporte pas un bénéfice en retour pour la ou les firme(s) qui investisse(nt).
L’implication des firmes lors de la formation médicale continue est transparente (stands publicitaires et présence de délégués lors des réunions) mais également beaucoup moins transparente. Le procès de la gabapentine a montré à quel point la stratégie était bien orchestrée, en sous-main souvent: choix de promoteurs locaux rémunérés, souvent
leaders d’opinion, organisation de séances de formation médicale continue avec l’aide de tiers rémunérés, le tout sans déclaration des conflits d’intérêt.
Des solutions ?
 
Un exemple précis de tentative d’éviter, de modérer ou, si nécessaire, de gérer les conflits d’intérêt de l’ensemble du personnel d’une université, mais aussi ceux des étudiants, par rapport aux firmes commercialisant des produits en rapport avec la santé, nous vient de Californie, de l’Université Stanford (CHEVALIER 2007). Les directives sont clairement fixées dans cet établissement. Elles mentionnent, entre autres, qu’aucune forme de cadeau personnel ne peut être acceptée, dans toute circonstance. Des règles strictes sont précisées pour les activités formatives au niveau de la transparence des conflits d’intérêt, du choix des thèmes, du contenu des présentations. L’université prévoit également une formation pour les étudiants, résidents, stagiaires et personnel, sur les conflits d’intérêt.
Plus récemment, un consensus interuniversitaire étatsunien rappelle la nécessité de placer l’intérêt des patients avant celui des chercheurs, de leurs services ou celui de tiers. Ce consensus a établi une règlementation analysant les bénéfices et les risques d’un partenariat entre les mondes académique et industriel pharmaceutique (LO 2010).
Il est également indispensable d’instaurer une obligation d’enregistrement central de toute recherche.
Cette possibilité existe actuellement (clinicaltrials.gov de l’US National Institute of Health), en dehors de toute obligation. Il faut aussi imposer une prépublication du protocole d’étude et, ensuite, exiger un contrôle, lors de la publication de la recherche, du respect du protocole initial.
Pour la formation professionnelle intra universitaire, une plus grande transparence et une minimisation des influences directes de la sponsorisation est indispensable (voir ci-dessus).
Pour la formation professionnelle continue, un financement correct, libé
ré de l’influence des firmes pharmaceutiques est indispensable, avec labellisation de ces activités de formation continue: toute affirmation doit être gratifiée d’un niveau de preuve dans la littérature, une approche Evidence-Based Medicine doit être garantie, une déclaration des conflits d’intérêt doit être imposée.
Références
 
• Als-Nielsen B, Che W, Gluud C, et al. Association of funding and conclusions in randomized drug trials. A reflection of treatment effect or adverse events? JAMA 2003;290(67):921-8
 
• Brennan TA, Rothman DJ, Blank L, et al.Health industry practices that create conflicts of interest: a policy proposal for academic medical centers. JAMA 2006;295:429-33.
 
• Chevalier P., van Driel M, De Meyere M au nom de la rédaction. Editorial. Soleil de Californie sur les conflits d’intérêt . MinervaF 20076(5):65
 
• Chevalier P, De Meyere M. Editorial. La formation médicale sans tain: la promotion de la gabapentine. MinervaF 2007;6(4):49
 
• Chevalier P. Editorial. Confiance et finances. MinervaF 20087(6):81-8
 
• Chevalier P. Editorial. Critères modifiant le jugement: du protocole à la publication. MinervaF 2010 (à paraître en mai 2010)
 
• Ewart R, Lausen H, Millian N. Undisclosed changes in outcomes in randomized controlled trials: an observational study. Ann Fam Med 2009;7:542-6
 
• Kelly R, Cohen L, Semple R, et al. Relationship between drug company funding and outcomes of clincal psychiatric research. Psychological Medicine 2006;36:1647-56.
 
• Lacasse JR, Leo J (2010) Ghostwriting at Elite Academic Medical Centers in the United States. PLoS Med 7(2): e1000230. doi:10.1371/journal.pmed.1000230
 
• Landefeld CS, Steinman MA. The Neurontin legacy–Marketing though
misinformation and manipulation. N Engl J Med 2009;360:103-6.
 
• Lenzer J. Prominent celecoxib researcher admits fabricating data in 21 articles. BMJ2009;338:b966.
 
• Lo B. Serving two masters–conflicts of interest in academic medoicine. N Engl JMed 2010;362:669-71.
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