Le monde vu de Moscou

Publié le par AL de Bx

La situation actuelle doit être analysée en fonction d’une culture stratégique qui plonge ses racines dans les héritages impérial et soviétique. Dans cette optique, l’Ukraine a toujours occupé une position singulière, en raison non seulement des liens historiques entre Kiev et Moscou, mais surtout de l’importance géostratégique de son territoire. La Russie se conçoit comme une organisation politico-militaire construite sur la durée dans une opposition aux forces venant de l’Ouest. Au cœur de cette culture, se trouvent les notions de glacis et de profondeur stratégique, impossibles à concevoir sans l’Ukraine. Sur cette traditionnelle posture défensive et territoriale se greffe une non moins traditionnelle posture offensive à partir d’opérations spéciales sous le niveau de la guerre. Cette double posture est garantie, en dernier ressort, par l’arme nucléaire. Depuis son arrivée au Kremlin, la reconstruction de l’outil militaire russe a été la priorité de Vladimir Poutine ; celui-ci vise, avant tout, la primauté conventionnelle dans sa «sphère d’intérêts privilégiés». Un triptyque résume l’action extérieure de Vladimir Poutine : politique de prestige visant à retrouver les positions perdues au cours des années quatre-vingt-dix, politique rendue possible par la reconstruction de l’outil militaire et la renationalisation du secteur de l’énergie. Cette quête de prestige destinée à redonner sa fierté au peuple russe se heurte à des réalités, qui ne devraient pas manquer de jouer à plus ou moins brève échéance. La première concerne le modèle politico-économique de la Russie, qui entre dans une phase de stagnation: pour dire les choses rapidement, Moscou a fait le choix d’une politique de «puissance pauvre», parfaitement conforme à sa tradition, au détriment d’une adaptation aux conditions réelles de la mondialisation. La seconde concerne l’évolution idéologique du régime, qui a parfaitement contrecarré son opposition intérieure par un durcissement et un discours nationaliste assumé. Quelques semaines après les Jeux de

Sotchi, l’annexion de la Crimée a renforcé la popularité de Poutine. Les inflexions de son discours sont toujours à suivre avec attention pour anticiper les évolutions. À ce titre, le concept de Novaïa Rossïa traduit les contours flous d’un «monde russe» à rassembler grâce à une confiance retrouvée. Vladimir Poutine se veut l’héritier d’un messianisme russe. Il pense en termes de civilisation-nation et se défie ouvertement des constructions supranationales comme l’Union européenne (UE) ou des processus d’intégration régionale. L’économie russe n’a pas la taille critique suffisante (2,9 % des exportations mondiales) pour prétendre peser significativement sur les équilibres eurasiatiques entre les poids économiques européen et

chinois. Ses ressources énergétiques restent le principal atout d’une économie de rente difficile à moderniser. Avec la crise en Ukraine, Moscou perd également une occasion de présenter son Union douanière comme une dynamique vertueuse. Elle se sent suffisamment confiante pour déstabiliser son flanc occidental et entrer dans une période de tensions durables avec l’UE, son principal partenaire commercial et son partenaire naturel au regard de l’histoire. Au final, Vladimir Poutine a décidé d’incarner la désoccidentalisation du monde en misant sur un déclin jugé irréversible des pays européens et, dans une moindre mesure, des États-Unis. En misant sur ce déclin européen, la Russie va se retrouver avec la Crimée, seule.

(1) Auteur de «Crimée : retour du passé et fuite en avant», Revue des deux mondes, juin 2014.

Source, journal ou site Internet : La Croix
Date : 29 mai 2014
Auteur : Thomas Gomart, directeur du développement stratégique de

l’IFRI (1)

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