Exportations d armement : activites operationnelles majeures

Publié le par AL de Bx

Depuis de nombreuses années la situation internationale guerrière, souvent barbare massacrant à tout va, laissait relativement tranquilles les « bonnes » âmes compte tenu de la situation de ces actions, essentiellement l’Afrique et le Moyen Orient, les autres étant vraiment trop loin. Aussi la sympathie médiatique suppléait-elle, y compris chez les gouvernants, une véritable réflexion sur l’armement disponible dans tous ces pays, leurs sources et leurs dangers. Les politiciens comme les entreprises spécialisées se félicitaient ou se lamentaient de leur place dans le classement international des ventes d’armes, trop souvent considéré comme le seul critère important. Mais voilà que, outre les affaires du Mali, de la RDC et maintenant du Nigeria en en oubliant bien d’autres, les difficultés ukrainiennes et les gesticulations de la Russie posent en particulier en Europe, essentiellement à la France, la Grande-Bretagne et les ex colonies soviétiques européennes, l’occasion de regarder d’un peu

plus près ce qu’il en est d’une activité toujours condamnée par les associations de toute espèce, y compris par les partis dits de gauche tant qu’ils ne sont pas au pouvoir. Il n’y a pas si longtemps on ne pouvait qu’être ahuri du total manque de vision politique et stratégique de cette activité chez les deux principaux acteurs. Les industriels et les ingénieurs n’y voyaient qu’une possibilité de financement supplémentaire de leurs recherches en période de vache maigre ainsi que le lissage de leurs plans de charge. Les politiciens quant à eux, dans le meilleur des cas tentaient de réfléchir aux conséquences politiques de tel ou tel marché que ce soit vis-à-vis des concurrents ou à l’intérieur pour préparer les élections suivantes. Mais personne ne prenait réellement en compte ceux, les officiers, qui sont généralement opposés à ces exportations quand elles ne sont pas vraiment étudiées, pour une raison simple : ce sont eux et leurs hommes qui peuvent se trouver en face et, le cas échéant, en mourir. Les exemples sont nombreux sur terre comme sur mer. Il n’est pas sûr que cela ait changé. Le fait qu’il n’y ait pas eu de véritables drames, à la condition d’oublier nos morts en trop d’endroits, ne justifie en rien ce côté purement marchand, reposant souvent sur des raisonnements spécieux tandis que le monde s’enflamme, que les armes se distribuent partout, qu’à l’envers du reste du monde l’Europe ne cesse de se désarmer, et que nos militaires peuvent être mis en danger par nos propres exportations quand seul compte le carnet de chèque. Le monde n’est pas pacifique loin de là, c’est évident, la guerre est partout, donc ne rêvons pas : l’arrêt des exportations d’armements ne pourrait éventuellement se faire qu’avec l’engagement de tous les pays fabricants... Il faudra encore très longtemps pour que les hommes comprennent qu’on ne gagne rien à se massacrer. Il n’est que de voir l’état humain et matériel de nos pays à la fin des dernières guerres mondiales européennes mais qui s’en souvient! Ce n’est pas une raison pour nous conduire avec nos exportations en pourvoyeur du militarisme mondial ce que l’on tente de justifier par des arguments d’un parfait cynisme : tout pays a droit de se défendre donc il est moral et normal de lui vendre des armes ! Mais lesquelles ? Et à qui ? Et qu’en font-ils après? Tel Pilate on s’en lave les mains alors que l’histoire indique que les apprentis sorciers sont inévitablement punis un jour ou l’autre... le terrorisme islamique, soigneusement soutenu en sous-main le montre à l’évidence. On peut également affirmer que les machettes en Rwanda ayant fait plus de morts en quelques semaines qu’une dizaine d’armes nucléaires... des armes moins puissantes ne sont pas plus dangereuses et peuvent être allègrement distribuées....Un autre raisonnement trop souvent entendu serait que sans ces exportations nous ne pourrions pas développer les armes technologiquement les plus évoluées. Ce n’est pas une raison pour vendre sans réflexion des armes modernes à bien des pays ! Constatons d’ailleurs qu’hormis peut-être le Pakistan et la Corée du Nord, aucun des grands Etats nucléaires n’a vendu des équipements et plus encore des armes nucléaires. Le fait qu’elles soient les plus chères à étudier et développer n’a jamais été pris en compte, ce qui marque une limite entre la défense de la sécurité ultime de notre nation et le développement politico-mercantile des exportations d’armements. L’Europe étant incapable d’assurer notre sécurité et le maintien d’un OTAN démobilisateur voire dangereux comme l’ont marqué, après d’autres, les palinodies autour de l’Ukraine, servons nous des exportations d’armement en fonction de nos intérêts réels et notre sécurité et non pour satisfaire les ambitions de gouvernants extérieurs martyrisant leurs peuples... ou le maintien d’emplois intérieurs que l’on détruit allègrement par ailleurs. Dans ses formes comme dans ses conséquences l’exportation d’armements doit être considérée par le gouvernement comme une activité opérationnelle majeure participant de la politique de sécurité du pays. Elle doit avoir pour finalité la paralysie de tout ce qui pourrait s’opposer à notre sécurité et à nos intérêts à travers la planète. Compte tenu de ses aspects économiques et politiques elle ne peut évidemment être décidée au vu de ses seules données militaires. Si les décisions qui l’engagent peuvent être imposées aux Armées à tout moment encore faut-il qu’elles puissent intervenir dans le débat autrement que par une participation plus ou moins silencieuse aux réunions ad hoc au nom de

l’efficacité des ventes et que soit mieux réalisée une coopération véritable entre économie et géostratégie comme entre le Quai d’Orsay et les Armées permettant d’équilibrer les pressions du ministère de l’industrie et des industriels y compris l’excessive DGA. Comme toute activité opérationnelle l’exportation d’armements doit coller au terrain réel, cas par cas en fonction de l’espace, politique, économique et militaire où elle se développe et des armements demandés ou proposés. Pour nous depuis longtemps et probablement encore longtemps l’espace de manœuvre de l’exportation d’armements comprend:

  • un noyau dur, le cadre euro africain, englobant la totalité du monde francophone, la quasi- totalité, bien qu’en diminution continue, de nos nationaux expatriés, et l’essentiel de nos voies maritimes de ravitaillement de toute nature.

  • notre appartenance à l’Union Européenne et à l’Alliance Atlantique.

  • le reste du monde soit les 2/3 de la surface du globe où malgré la présence de nos territoires outre-mer il ne pèse pour le moment sur notre sécurité aucune menace sérieuse. Par contre sur le théâtre du Pacifique couvrant à lui seul la moitié de la surface du globe il serait de bonne stratégie générale de s’y intéresser de plus près que nous ne le faisons.

    L’évolution des rapports socio-économiques et stratégiques dans le monde impose depuis plusieurs années un retournement important de l’axe de ces exportations. La pièce essentielle et première en sera la « matière grise » permettant de satisfaire une adaptation facile des concepts proposés avec la formation/entraînement indispensables. Cela implique d’une part que les industriels proposent des concepts opérationnels correspondants aux données réelles de leurs clients potentiels et d’autre part que les militaires en suivent de près l’élaboration puis la présentation sur le terrain du client ainsi que son suivi, avec des attachés militaires nommés non pour satisfaire des répartitions arithmétiques entre les Armées mais pour leur compétence fonction des pays concernés et des armements à proposer. Dans ces affaires une des leçons de nos échecs, dont certains hélas célèbres, est notre propension à accuser nos concurrents de surenchères surtout financières avec excès des commissions, ce qui nous revient souvent en boomerang. Mais la véritable difficulté que nous avons c’est de ne pas nous organiser de façon « opérationnelle » pour les approches, les négociations et les conclusions. Quand on veut vendre quelque chose à quelqu’un, surtout s’il s’agit de matériels sophistiqués il faut mettre en face de cet acheteur des personnes qui connaissent ses préoccupations réelles, essentiellement d’emplois opérationnels, les problèmes techniques comme de maintenance étant toujours délégués à des échelons subordonnés. Il y faut donc des personnes de même niveau de compétences que l’acheteur, de mêmes goûts, qui soient d’excellents tacticiens et le cas échéant suivant le niveau des discussions et des équipements proposés d’excellents esprits stratégiques. Ce n’est pas ce que nous faisons généralement nous contentant de présenter à nos clients opérationnels des ingénieurs de la DGA ou autres, sûrement très brillants, mais n’ayant à peu près aucune idée des préoccupations opérationnelles de leurs acheteurs qui sont leur premier souci. Cela nous fait une réputation de prétention par les discours techniques dont le décideur militaire n’a rien à faire la plupart du temps cela étant du ressort de ses subordonnés, et d’incompétence quand à des questions opérationnelles les ingénieurs répondent à côté, l’anglais qu’ils emploient ne facilitant pas le discours donc l’adhésion. Pour eux c’est secondaire et à traiter à part par du personnel en sous ordre. Les Britanniques sont plus astucieux et plus commerçants. Avant toute offre concrète ils constituent une “Task force”, dirigée par un officier général en retraite depuis moins de cinq ans et spécialiste de la question englobant les matériels et équipements qu’ils cherchent à vendre. Elle comprend tous les ingénieurs, commerciaux, financiers, etc. nécessaires, l’officier général étant la référence opérationnelle face aux opérationnels de l’acheteur. Cela facilite grandement les affaires, évite peut-être une certaine surenchère dans les “commissions” et illustre remarquablement à quel 

    point nous sommes, quant à nous, tombés dans une bureaucratie béate devant les diplômes sans rien comprendre aux réalités du terrain... Dommage ! Un exemple ancien du pragmatisme des Anglo-saxons a été donné lors d’un affolement de la Marine saoudienne pendant la guerre Iran-Irak cherchant de toute urgence à acheter hélicoptères et missiles air- surface pour s’opposer à une éventuelle tentative de débarquement des Iraniens ! Ayant convoqué le ban et l’arrière ban des industriels et des militaires susceptibles de répondre à leur demande, les Français ont présenté en quatre heures les caractéristiques techniques du Super Puma équipé d’AM 39. C’était tellement ennuyeux que le numéro 2 de la Marine saoudienne a coupé en prétextant qu’il était l’heure de la prière. Au retour ne sachant que faire devant ce déluge de chiffres qui ne l’intéressaient pas il a demandé pourquoi les missiles étaient peints en bleu. Il a eu droit à une réponse d’une heure où l’ingénieur chargé expliquait que c’était comme ça dans tous les pays développés: les missiles de combat sont toujours en bleu! Quand il a ajouté qu’on ne pourrait lui livrer les premiers exemplaires qu’au bout de 18 mois l’affaire a été réglée et nous avons été remerciés! Les Britanniques, plus malins et informés de la tournure de la présentation des Français, ont présenté en moins de deux heures un missile de couleur verte, chère à l’Islam, et auraient probablement emporté le marché si la menace immédiate venant à disparaître, les choses ne s’étaient arrêtées là! Qu’en est-il aujourd’hui ? Il est normal qu’en observant le spectacle actuel de notre monde, comme d’ailleurs de son histoire passée, on soit un tant soit peu révulsé des conséquences des exportations mondiales d’armement car ce sont toujours les plus petits qui en souffrent le plus. Plus grave est-il acceptable d’obtenir des contrats contre des facilités de déplacements et de constructions politico-religieuses excessives dont on voit les conséquences dans nos banlieues avec la question syrienne? Par ailleurs comment ne pas être surpris par l’incohérence des pays européens exportateurs refusant pour eux-mêmes de prendre en compte les menaces éventuelles qui pourraient peser sur eux, voire chez eux, comme si l’arme nucléaire de l’un ou l’autre ou le pauvre OTAN garantiraient une paix éternelle ! Les idéologies comme les religions ne permettent pas de résoudre ces terribles questions de la violence des humains et les « bonnes » déclarations sont souvent suivies de malheurs après avoir été oubliées au fil du temps. On sent bien qu’à terme sur une planète fermée il nous faudra aller vers une organisation mondiale pacifique, ce qui n’exclut nullement ni les forces nécessaires au contrôle de la sécurité de chacun ni les drames de plus en plus importants sur une planète fermée, de plus en plus habitée... Ce n’est pas pour demain ! Mais demain est très proche... et si l’on souhaite que les pays producteurs de ces armements parviennent à un modus vivendi minimal pour en réduire les exportations alors il nous faut commencer par réfléchir vraiment toutes les questions de la violence du monde. Nous ne l’avons jamais fait sérieusement nous contentant de mesurettes sans réflexion autre que ses conséquences budgétaires ou politiciennes éventuelles... On a déjà connu cela en 33 – 37 avec le résultat que l’on sait alors qu’il n’y avait pratiquement pas d’exportations d’armements. J’avais en son temps suggéré à nos évêques d’ouvrir des lieux de réflexion à toutes les parties menantes de notre société sur ces graves sujets de la violence du monde. Dans l’état désolant de nos finances, de notre industrie et de nos Armées il y a, au-delà des ventes d’armements utiles, un travail de fond à entreprendre. Cela n’a été réalisé ni chez nous ni ailleurs, mais si l’on veut parvenir à un consensus général sur ces questions c’est par là qu’il faut commencer: se taire et réfléchir, ensemble, dans le silence et l’ouverture. A défaut il ne faudra pas être surpris de la montée des désastres à travers la planète.

Exportations d armement : activites operationnelles majeures

Source, journal ou site Internet : esprit corsaire

Date : 28 mai 2014

Auteur : Guy Labouérie

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